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CHAPITRE DOUZIEME

Quelques jours après les luncrailles de Mme de Beaumesnil, M. de Maillofort, sortant du douleureux accablement où l'avait plongé la mort de la comtesse, et songeant à l'exécution des dernières volontés de cette malheureuse femme au sujet de l'orpheline, sentit toute la difficulté de la mission dont il s'était chargé.

Commeut, en effet, retrouver cette jeune fille que Mme de Beaumesnil lui avait si instamment recommandée?

A qui s'adresser pour recueillir des renseignements ou des indications capables de le mettre sur la voie?

Et comment surtout prendre des informations si délicates sans compromettre la mémoire de Mme de Beaumesnil, elle secret dont elle avait voulu entourer l'accomplissement de sa volonté suprême au sujet de cette orpheline inconnue, sa fille naturelle? car M. de Maillefort ne pouvait plus en douter.

En rassemblant ses souvenirs, le bossu se rappela que la comtesse, le jour de sa mort, lui avait envoyé une

femme de chambre de confiance, afin de liuviter à se reodre au plus tôt à l'hôtel de Beaumesoil.

,, Cette femme est depuis très long-temps au service ,,de Mme de Beaumesnil," — peusa le marquis, — elle ,, pourra peut-être m'apprendre quelque chose?"

Le valet de chambre de M. de Mailiefort, homme sur et dévoué, fut chargé d'aller trouver Mme Dupont, et l'amena chez le marquis.

— Je sais, ma chère madame Dupont, — lui dit-il, — combien vous étiez attaché à votre maîtresse...

— Ah! Monsieur le marquis.. Mme la Comtesse était si bonne... — répondit Mme Dupont en fondant en larmes, — comment ne lui aurait-on pas été dévoué à la vie, à la mort!

— C'est parce que je connais votre dévoûment et le respect que vous avez pour la mémoire de cette excellente maîtresse, que je vous ai priée devenir chez moi, ma chère Madame Dupont... il s'agit d'une chose fort délicate.

— Je vous écoute, monsieur le Marquis.

— La preuve de confiance que m'a donné Mme de Beaumesnil en me mandant auprès d'elle le jour de sa mort, doit vous persuader à l'avance, que les questions que je pourrai vous faire... sont d'un intérêt presque sacré... aussi je compte sur votre franchise et sur votre discrétion.

— Oh! vous pouvez y compter, monsieur le Marquis.

— Je le sais... Maintenant, voici ce dont il s'agit... Mme de Beaumesnil avait été depuis long-temps, je crois, chargée par une personne de ses amies, de prendre soin

d'une jeune orpheline qui, par la mort de sa protectrice, se trouve à cette heure, peut-être, sans aucun appui... J'ignore le nom, la demeure de cette jeune fille... et il me serait urgent de la retrouver. IVe pourriez-vous, ix ce sujet, me donner quelques renseignements?

— Unejeune fille orpheline? — reprit Hlme Dupont en rassemblant ses souvenirs.

— Oui..

• — Pendant dix ans que je suis restée au service de Mme la Comtesse, — reprit la femme de chambre après un nouveau silence, — je n'ai vu aucune jeune fille venir chez Madame... comme] particulièrement protégée par elle.

— Vous en êtes bien sûre?

— Oh! bien sûre... monsieur le Marquis.

— Et Mme de Beaumesnil ne vous a jamais chargée de quelque commission qui pouvait avoir rapport à la jeune fille dont je vous parle?

— Jamais, monsieur le Marquis... souvent, on s'adressait à Mme la Comtesse pour des secours... car elle donnait beaucoup... mais je n'ai pas rcmarqé qu'elle donnât de préférence ou s'intéressât davantage à une personne qu'à uueautre...el je croisque siMadarae avait eu quelque commission de confiance, elle ne se serait pas adressée à d'autre qu'à moi.

— C'est ce que j'avais pensé... et c'est pour cela que j'espérais me renseigner auprès de vous... voyons... cherchez... vous ne vous souvenez de rien, qui puisse vous rappeler une jeune fille que Mme de Beaumesnil protégeait particulièrement, et depuis long-temps?

Je ne me rappelle rien de cela, — reprit Mme Dupont après de nouvelles réflexions; — rien absolument, — ajouta-t-elle.

Le souvenir d'Herminie lui était, il est vrai, un instant venu à l'esprit; mais la femme de chambre ne s'arrêta pas à cette pensée.

En effet, rien dans la conduite apparente de la comtesse eavers Herminie, qu'elle avait reçue pour la première fois quelques jours avant sa mort, ne pouvait mettre Mme Dupont sur la voie de cette protection spéciale, et depuis long-temps accordée à la jeune lille dont parlait le marquis.

— Allons, — dit celui-ci avec un soupir, — il faudra tâcher de me renseigner autrement.

— Pourtant, attendez donc... monsieur le Marquis, — reprit Mme Dupont, — cela ne paraît avoir aucun rapport avec la jeune fille dont vous parlez... mais enOn ... autant vous le dire...

— Voyons, qu'est-ce?

— La veille de sa mort, Mme la comtesse m'a fait venir et m'a dit : ,, Vous allez prendre un fiacre et vous ,,irez porter cette lettre chez une femme qui demeure ,,auxBatignolles, sans lui dire dequelle part vousvenez; ,,vous la ramènerez avec vous... et vous l'introduirez ,,chez moi dès son arrivée..."

— Et le nom de cette femme?

— Oh! un nom singulier, monsieur le Marquis, je ne l'ai pas oublié... Elle se nomme Mme Barbançon.

— Et l'avez-vous vue souvent chez Mme de Beauraesnil?

— Seulement cette fois-là, monsieur le Marquis.

— Et cette femme... vous l'avez amenée chez Mme de Beaumesnil?

— Non pas moi, monsieur le Marquis.

— Comment cela?

Après m'avoir donné le premier ordre dont j'ai parlé à monsieur le Marquis, Madame s'est ravisée et m'a dit, je me le rappelle bien :

,, Tout bien considéré. Madame Dupont, vous n'irez ,,pas chercher cette femme en fiacre... cela aurait l'air ,,d'un mystère... Faites atteler ma voiture, donnez la „Iettre à un valet de pied, et qu'il la porte à cette per- , , sonne en lui disant qu'il vient la chercher de la part de ,,Mme de Beaumesnil."

— Et l'on a été ainsi chercher cette femme?

— Oui, monsieur le Marquis.

— Et Mme de Beaumesnil s'est entrcnue avec elle?

— Pendant deux grandes heures, monsieur le Marquis.

— Et quel âge a-t-elle?

— Au moins cinquante ans, monsieur le Marquis... et c'est une femme du commun.

— Et en suite de son entrelien avec la comtesse?

— La voiture de Madame l'a reconduite chez elle, auxBatignoUes.

— Et depuis, vous n'avez pas revu cette femme à l'hôtel Beaumesnil?

— Non, monsieur le Marquis.

Après être resté quelque temps pensif, le bossu s'adressant à Mme Dupont :

— La femme dont vous me parlez, se nommait, dites-vous?

— Madame Barbançon...

Le bossu éerivit ce nom sur un portefeuille et reprit:

— • Elle demeure?

— AuxBatignolles.

— Quelle rue? quel numéro?

— Je n'en sais rien, monsieur le Marquis. Je me rappelle seulement que le valet de pied nous a dit que la maison où elle logeait était dans une rue très-déserte et qu'il y avait un jardin que l'on voyait de dehors à travers une petite grille en bois.

Le bossu, après avoir écrit ces renseignements sur son carnet, dit à Mme Dupont:

— Je vous remercie de ces indications, les seules que vous puissiez me donner... Malheureusement peutêtre elles seront inutiles, pour les recherches dont je m'occupe... Si plus tard cependant vous vous rappelliez quelque fait nouveau qui vous parût propre à m'éclairer ... je vous prie de m'en instruire.

— Je n'y manquerai pas, monsieur le Marquis.

Monsieur de Maillefort ayant généreusement récompensé Mme Dupont, monta en flacre et se Ot conduire auxBatignoIlcs.

Après deux heures de recherches et d'investigations, le bossu découvrit enfin la maison du commandant Bernard, où il ne trouva que Mme Barbançon.

Olivier était parti depuis plusieurs jours avec son maître maçon, et le vétéran venait de sortir pour aller faire sa promenade habituelle dans la plaine de Monceau.

La ménagère ayant ouvert au bossu, fut désagréablement frappée de la laideur narquoise et de la difformité du marquis; aussi, loin de l'introduire dans l'appartement, elle resta sur le seuil de la porte, barrant pour ainsi dire le passage à M. de Maillefort.

Celui-ci, s'apercevant de l'impression peu favorable qu'il causait à la ménagère, la salua très-poliment et lui dit:

C'est à Madame Barbançon que j'ai l'honneur de parler?

— Oui, Monsieur... Qu'est-ce que vous lui voulez, à Mme Barbançon?

— Je désire. Madame, — répondit le bossu, — que vous vouliez bien m'accorder quelques instants,

— Et... pourquoi donc faire. Monsieur? — demanda la ménagère en toisant le bossu d'un regard défiant.

— J'aurais, Madame, à vous entretenir de choses fort importantes.

— Moi... je ne vous connais pas.

— Et moi... Madame, j'ai l'avantage de vous connaître... de nom seulement... il est vrai...

La belle histoire!... moi aussi, je connais de nom le grand Turc!

— Permettez-moi, ma chère Madame Barbançon,

de vous faire observer que, chez vous, nous causerions infiniment plusà notre aise... que sur ce palier.

— Monsieur! — riposta aigrement la ménagère, — — je n'aime à être à mon aise qu'avec les personnes qui m'en donnent envie.

— Je comprends parfaitement votre défîanc, ma chère Madame, — reprit le marquis en dissimulant son impatience; — aussi, je me recommanderai d'un nom qui ne vous est pas inconnu.

— Quel nom?

— Celui de Mme la comtesse de Beaumesnil.

■ — Vous venez de sa part. Monsieur? — dit \ivement la ménagère.

— De sa part... non, Madame, — répondit tristement le bossu, en secouant la tète, — Mme de Beaumesnil est morte.

— Ah! mon Dieu! morte... et depuis quand? pauvre chère femme... ■

— Je vous en prie. Madame, entrons chez vous, et je vous répondrai, — reprit le marquis avec une sorte d'autorité, qui imposa à Mme Barbançon, très-curieuse, d'ailleurs, de tout ce qui se rapportait à Mme de Beaumesnil.

La ménagère introduisit donc le bossu dans le modeste appartement du commandant Bernard.

— Monsieur, — reprit la ménagère, — vous disiez donc que Mme la comtesse de Beaumesnil était morte?

— il y a plusieurs jours. Madame... et justement le lendemain de l'entretien qu'elle a eue avec vous.

— Comment! Monsieur, vous savez?...

— Je sais que Mme de Beaumesnil s'est long-temps

entretenue avec vous... et je viens accomplir une de ses dernières volontés, en vous remettant de sa part ces vingt-cinq napoléons.

Et le bossu fit voir à Mme Barbançon une petite bourse de soie verte, dont les mailles laissaient briller l'or qu'elle renfermait.

Ces mots: vingt-cinq napoléons, sonnaient horriblement mal aux oreilles de la ménagère, le marquis eût dit vingt-cinq LOUIS, que l'impression de l'ennemie jurée de la mémoire de VOgre de Corse eût sans doute été différente.

Ainsi, loin de prendre l'or que le bossu lui offrait pour la tenter et la mettre en confiance, Mme Barbançon, sentant renaître ses préventions, répondit majestueusement en repoussant d'un geste de dédain superbe la bourse qu'on lui offrait :

— Je ne reçois pas comme ça des napoléons — (et elle accentua très-amèrement ce nom détesté). — Non, je ne reçois pas comme ça des napoléons... du preiriier venu... sans savoir... Entendez-vous, Monsieur?

— Sans savoir... quoi? ma chère Madame.

— Sans savoir qui sont les gens qui disent des naroLÉONs, comme si de dire des Louis leur écorcherait la bouche... Mais c'est connu, — ajouta-t-elle d'un ton sardonique. — Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Suffit, vous êtes jugé...

— Je suis jugé?

— Jugé et toisé... Maintenant, qu'est-ce que vous me voulez? j'ai mon pot-au-feu à inspecter...

— Je vous l'ai dit, Madame, je venais vous apporter une preuve de la gratitude de Mme de Beaumesnil pour

la discrétion... pour la reserve... que vous avez moDtrée lors de l'affaire... en question...

— Quelle affaire?...

— Vous le savez bien...

— Pas du tout.

— Allons, ma chère Madame Barbançou, mettez- \ous en confiance avec moi, j'étais l'un des meilleurs amis de Mme de Beaumesnil... et je n'ignore pas... que l'orpheline... vous savez... l'orpheline...

— L'orpheline?

— Oui... une jeune lille... je n'ai pas besoin de vous en dire davantage... vous voyez bien que je suis instruit de tout...

— Alors... qu'est-ce que vous venez nie demander, puisque vous savez tout?...

— Je viens... dans l'intérêt de la jeune fille... que vous connaissez... vous prier de me donner son adresse ... j'ai à lui faire... une communication très-importante...

— Vraiment!

— Sans doute...

— "Voyez vous ça... — dit la ménagère d'un ton sardonique et pénétrant.

— Mais, ma chère Madame Barbançou... qu' y at-il donc de si extraordinaire... dans ce que je vous dis?

— 11 y a, — s'écria la ménagère en éclatant, — il y a que vous êtes un vieux roué !

— Moi!!

— Un malfaiteur, qui voulez me corrompre à force d'or... pour me faire jaser.

— Ma chère Madame, je vous assure...

La Duc/iesse. I. Il)

— Mais voire bosse en serait pleine, de... napoléons, voyez-vous... elle sonnerait Tor, et vous m'autori«crier à y fouiller et à y farfouiller... que je lie vous dirais pas un motdc ce que je ne veux pas dire... Ah !... ah!... voilà comme je suis bàlic, moi... c'est un peu plus di-oit que vous ça, hein?... et ça vous vexe.

• — Madame Uarbançou, écoutez-moi, de grâce... vous êtes une digne et honnête femme.

— Et je m'en vante...

— Et vous avez raison... Aussi, en votre qualité d'excellente femme... vous in'écoulerez et vous me répondrez... car...

— Ni l'un ni l'autre... Ah ! vous vous êtes dit, vieux bombé: ,,Je m'en vas mettre les fers au feu pour tirer les vers du nez deMmelîarbançon, afin de voir ce qu'elle a dans le ventre." Mais minute... votre indécence est dévoilée... aussi je vous prie de me laisser tranquille...

— Un mol, de grâce... un seul mot, ma chère amie, dit le marquis d'une voiv affectueuse, en voulant prendre la main de la ménagère.

Mais celle-ci, se rejetant vi\emcnt en arrière, s'écria avec un effroi pudique et courroucé :

— Des attouchements!... jour de Dieu! Maintenant, je comprends tout... l'offre de votre bourse! Ne m'approchez pas. ..affreux libertin.. .je vous ai vu venir... serpent... D'abord vous m'avez dit Madame... et puis... Ttia clùrc Madame... maintenant... c'esl77m clih'eaviîe... pour finir par?/;on trésor, n'est-ce pas?

— Madame Barbançon... je vous jure que...

— On me l'avait bien dit : ces gens noués, c'est pire que des singes ! — s'écria la ménagère en se reculant en-

core. — Monsieur... si vous ne vous en allez pas... j'appelle les voisins... je crie à la garde... au feu...

■ — Eh! morbleu! vous êtes folle, — s'écria le marquis, désolé de la vanité de ses tentatives auprès de Mme Barbançon, qu'il pouvait supposer instruite d'une partie du secret de Mme de Beaumesnil. — A qui diable en avez-vous, avec vos effarouchements? Vous êtes au moins aussi laide que moi, et nous ne sommes pas faits pour nous tenter l'un l'autre. Je vous le répète, pour la dernière fois, et pesez bien mes paroles, je viens ici pour tâcher d'être utile à une pauvre et intéressante jeune fille, que vous devez connaître... et si vous la connaissez... vous lui faites un tort irréparable... entendezvous? en ne me disant pas où elle est, ou en ne m'aidant pas à la retrouver... Réfléchissez bien... le sort, l'avenir de cette jeune fille sont entre vos mains,... et vous avez trop bon cœur, j'en suis sûr... pour vouloir nuire à une digne créature qui ne vous a jamais fait de mal?

M. de Maillefort parlait avec tant d'émotion, son accent était à la fois si ferme, si pénétrant, que Mme Barbançon revint d'une partie de ses préventions contre le marquis.

— Allons, Monsieur, — lui dit-elle, — mettons que je me suis trompée en pensant que vous vouliez m'en conter...

— C'est bien heureux !

— Mais quant à vous dire un mot de ce que je ne dois pas dire. Monsieur... vous aurez beau faire... vous n'y parviendrez pas... vous êtes un brave homme et vous n'avez que de bonnes intentions, c'est possible; mais

moi, je suis aussi une brave femme... je sais ce que j'ai à faire, et surtout à ne pas dire. Ainsi, vous me couperiez en quatre, que vous ne m'arracheriez pas un traître mot... je ne sors pas delà; voilà mon caractère...

— Où diable la discrétion va-t-elle se nicher? — dit M. de Maillefort eu quittant Mme Barbançon, désespérant avec raison de rien obtenir de la digne ménagère, et voyant avec douleur la vanité de ses premières recherches au sujet de la fille naturelle de Mme deBeaumesnil.

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