CHAPITRE QUATORZIEME
Lorsque Mme de la Rochaiguë, son mari et sa sœur furent réunis dans un salon du second étage, Héléna de la Rochaiguë qui, depuis la venue d'Herniinie, avait semblé pensive, dit à la baronne d'une voix douce et lente:
Je crois, ma sœur, que vous avez eu tort de prendre cette musicienne comme maîtresse de piano pourErne— stine de Reaumesnil.
— Tort, et pourquoi? — demanda la baronne.
— Cette jeune lille paraît orgueilleuse, — répondit Héléna avec la même placidité, — avez-vous remarqué avec quelle surprenante hauteur elle a rendu ce billet de cinq cents francs, quoique l'usure de ses vêtements prouvât suffisamment que cette somme lui aurait été nécessaire?
— C'est justement cela qui m'a touchée, — reprit Mme de la Rochaiguë, — il y avait quelque chose de si intéressant dans cet orgueilleux refus d'une personne pauvre... il y avait tant de dignité naturelle dans ses manières, que j'ai été pour ainsi dire amenée malgré moi à lui faire l'offre que vous blâmez, ma chère sœur.
— L'orgueil n'est jamais intéressant, c'est le plus damnable des sept péchés capitaux, — reprit mielleusement Hdléna, — l'orgueil est le contraire de l'humilité chrétienne, sans laquelle il n'y a pas de salut, — ajouta-t-el!e — et je crains que l'influence de cette jeune fille ne soit pernicieuse à Ernestine de Baumesnil.
Mme de La Rochaiguë sourit imperceptiblement en regardant son mari ; celui-ci répondit par un léger haussement d'épaules qui montrait assez le peu de cas que tous deux faisaient des observations d'Héléna.
Depuis long-temps habitués à considérer la dévote comme une personne parfaitement nulle, le baron et sa femme ne supposaient pas que cette vieille iille d'une inaltérable douceur, d'un esprit borné, et qui ne disait pas vingt paroles eu un jour, pût concevoir une idée en dehors de la pratique de ses habitudes de sacristie.
— Nous ferons notre profit de votre observation, ma chère sœur, — dit la baronne à Héléna. — Après tout, BOUS n'avons qu'un engagement insignifiant avec cette demoiselle. D'ailleurs votre observation nous conduit tout naturellement à l'objet de cet entretien...
Aussitôt le baron se leva, retourna prestement sa chaise afin de pouvoir s'appuyer sur son dossier, et donner ainsi toute l'ampleur convenable à ses gestes oratoires et à ses attitudes parlementaires. Déjà, mettant la main gauche sous le revers de son habit et balançant sou bras droit, il s'apprêtait à parler, lorsque sa femme lui dit:
— Monsieur de la Rochaiguë, pardon, mais... vous allez me faire la grâce de laisser votre chaise tranquille
et de vous asseoir... Vous voudrez bien dire votre opinion sans vous mettre en frais d'éloquence... causons tout simplement, ne pérorons pas... conservez votre puissance oratoire pour la tribune où vous arriverez infailliblement, mais aujourd'hui résignez-vous à parler tout bonnement comme un homme de beaucoup de tact et de beaucoup d'esprit... si non... je vous interromps à chaque instant.
Le baron connaissait par expérience l'horreur profonde de sa femme pour ses 5peec/i,- il retourna donc piteusement sa chaise et se rassit en soupirant. La baronne prit la parole:
— Ernestine arrive ce soir... convenons donc de nos faits...
— C'est indispensable, — dit le baron, — tout dépend de notre bon accord... il faut que nous ayons les uns dans les autres la confiance la plus aveugle... la plus entière... la plus absolue !
— Sans cela, — reprit la baronne, — nous perdrons tous les avantages que nous devons attendre de cette tutelle...
— Car enfin, — dit le baron, — l'on n'est pas tuteur pour son plaisir.
— Il faut au contraire que cette tutelle ne nous rapporte que plaisir et profit, — reprit la baronne.
— C'est ce que je voulais dire, — riposta son mari.
— Je n'en doute pas, — répondit la baronne, et elle ajouta: — Posons d'abord bien en fait, qu'en ce qui touche Ernestine, nous n'agirons jamais isolément.
— Adopté, — dit le baron.
— C'est juste, — dit Héléna.
— Comme depuis long-temps nous avions absolument rompu avec la comtesse de Beaumesnil, dont le caractère m'a toujours dté antipathique et insupportable... — reprit Mme de la Rocliaiguo, — nous n'avons pas la moindre donnée sur les sentiments d'Ernestine... mais heureusement elle n'a que seize ans, et en deux jours nous l'aurons pénétrée à fond... traversée à jour...
— Quant à cela, fiez-vous à ma sagacité, — dit le baron d'un air machiavélique.
— Je me fierai sans doute à votre pénétration, mais aussi un peu à la mienne, si vous le permettez, — répondit la baronne, — du reste, quel que soit le caractère d'Ernestine, nous n'avons rien à changer à nos dispositions, la combler d'attentions, de prévenances, aller audevant de ses moindres désirs, épier, deviner ses goûts, les flatter, l'aduler, l'enchanter, nous en faire en un mot chérir, adorer... voilà où il faut en arriver, c'est le but... Quant aux moyens nous les trouverons dans la connaissance des habitudes et des sentiments d'Ernestine.
— Voici comment je résume la question... — dit le baron en se levant avec solennité: — Et d'abord... je pose en fait que...
Mais à un regard de sa femme le baron se rassit aussitôt, et continua modestement:
— Il faut qu'en un mot, Ernestine ne pense, ne voie, n'agisse que par nous, voilà l'important.
— La fin... justifie les moyens, — ajouta pieusement Héléaa.
— >'ous avons d'ailleurs parfaitement engagé la partie, — reprit la baronne. — Ernestine nous saura infailliblement très-bon gré de nous être retirés au second
pour lui abandonner tout le premier étage de l'hûtel , qui a coûté plus de cinquante mille écus à restaurer, à dorer et à meubler pour son usage.
— Dorures, meubles et restaurations qui nous resteront, bien entendu, puisque la maison est à nous, — ajouta le baron d'un air guilleret, — car, avant tout, il fallait loger décemment la plus riche héritière de France ... ainsi que cela a été réglé dans le conseil de famille.
— Arrivons maintenant à la question plus importante, la plus délicate de toutes, — reprit la baronne, — à la question des prétendants qui vont indubitablement surgir de toutes parts...
— C'est certain, ■ — dit le baron, en évitant de regarder sa femme.
Héléna ne prononça pas une parole, mais parut redoubler d'attention...
La baronne poursuivit:
— Ernestine a seize ans, elle est en âge d'être mariée... aussi notre position auprès d'elle doit-elle nous donner une influence énorme dans le monde... car l'on croira... (et l'on ne se trompera pas) que nous aurons l'action la plus décisive sur le choix de notre pupille.
— C'est bien le moins, — dit le baron.
— Celte influence nous est déjà tellement acquise depuis que nous avons la tutelle, — reprit la baronne, — que beaucoup de gens et des plus considérables, par leur position ou par leur naissance, ont fait et font journellement toutes sortes de démarches et môme de bassesses auprès de moi... pour samrttre bien dans mes papiers, comme on dit vulgairement; nous pouvons donc tirer un immense parti d'une pareille clientèle.
— El moi donc, — dit le baron, — des personnes que je ne voyais plus depuis des siècles, et avec qui j'étais même en froideur ou en assez mauvais termes, ont fait mille platitudes pour renouer avec moi leurs anciennes relations... L'autre jour chez Mme de Mirecour on faisait foule autour de moi... j'étais littéralement entouré... obsédé... étouffé...
— Il n'est pas, — reprit la baronne, — jusqu'à ce méchant marquis de Maillefort que j'ai toujours eu en exécration...
— Et vous avez raison, — s'écria le baron en interrompant sa femme, — je ne sais rien de plus sardonique, de plus déplaisant, de plus insolent que cet infernal bossu!
— Je l'ai vu deux fois, — dit à son tour pieusement Héléna, — il a tous les vices écrits sur le visage, il a l'air d'un Satan.
— Eh bien ! — reprit la baronne, — il y a qu'un jour ce Satan tombe chez moi comme des nues avec son aplomb ordinaire, quoiqu'il n'ait pas mis les pieds ici depuis cinq ou six ans... et il est déjà revenu plusieurs fois me voirie matin.
— J'espère bien que si celui-là... vous flatte et vous flagorne, — dit le baron, — ce n'estpas pour son compte... à moins qu'il ne s'abuse étrangement.
— Évidemment, — reprit la baronne; — aussi je suis convaincue que M. de Maillefort s'est rapproché de nous avec une arrière-pensée, avec une prétention quelconque: or, je vous déclare, que cette arrière-pensée...
je la pénétrerai, et que cette prétention, il ne nie l'imposera pas.
— Maudit bossu! je suis désolé de le voir revenir ici, — reprit M. de la Rochaigué, — c'est ma béte d'antipathie, ma bête noire... ma bote d'horreur.
— Eh! mon Dieu! — reprit la baronne avec impatience,— il n'y a pas de bêtes d'horreur qui fassent, il laut subir le marquis... Et d'ailleurs, si un homme ainsi posé nous fait de telles avances, que sera-ce des autres? Avant tout, cela prouve notre influence. Sachons donc en tirer parti de plus d'une façon, et, cette première mouture épuisée, nous serons bien malhabiles, si nous n'amenons pas Ernestine à un choix très-avantageux pour nous-mêmes.
— Vous posez les questions à merveille, ma chère, — dit le baron en redoublant d'attention, tandis qu'Héléna, non moins intéressée, rapprochait sa chaise {de celle de son frère et de sa femme.
— Maintenant, — reprit la baronne, — devons-nous précipiter ou retarder le moment où il faudra qu'Ernestine fasse un choix?
— Très-importante question ! — dit le baron.
— Mon avis serait d'ajourner à six mois au moins toute détermination à ce sujet, — dit la baronne.
— C'est aussi mon avis, — s'écria le baron comme si les intentions desafemme lui eussent causé unesatisfactiou secrète.
— Je pense absolument comme vous, mon frère, et comme vous, ma sœur, — ditHéléna, qui, silencieuse.
mais profondément réfléchie, écoutait, les yeux baissés, ne perdant pas un mot de cet entretien.
— A merveille, — dit la baronne évidemment aussi très-contente de ce commun accord, — c'est en nous entendant toujours ainsi que nous mènerons cette affaire à bien, car il va sans dire que nous nous jurons formellement, — ajouta la baronne d'un ton solennel — que nous nous jurons, au[nom|de nos plus chers intérêts, de n'accepter aucun prétendant à la main d'Ernestine, sans nous en prévenir et sans nous concerter...
— Agir isolément et secrètement serait une trahison indigne, infâme... horrible, — s'écria le baron, semblant se révolter à la seule pensée de cette énormité.
— Jésus, mon Dieu!... — dit Héléna en joignant les mains, — qui pourrait songer à une si vilaine traîtrise!
— Ce serait une infamie, — reprit à son tour la baronne,— et plus qu'une infamie... une insigne maladresse... Autant nous serons forts en nous concertant, autant nous serions faibles en nous divisant.
— L'union fait la force, — reprit péremptoirement le baron.
— Ainsi donc, sauf changement de résolution concertée entre nous trois, nous ajournons à six mois... tout projet sur l'établissement d'Ernestine, afin d'avoir le temps d'exploiter notre influence.
— Ces points résolus, — reprit la baronne, — arrivons à une chose qui ne manque pas de gravité: faudrat-il, oui ou non, laisser à Ernestine sa gouvernante?... Cette Mme Laine, autant que j'ai pu me renseigner, est
un peu au-dessus de la classe des femmes de chambre ordinaire; elle est depuis deux ans auprès d'Ernestine, elle doit donc exercer une certaine influence sur elle.
— Une idée, s'écria le baron d'un air capable et profond, — il faut évincer la gouvernante! la perdre dans l'esprit d'Ernestine... ce serait très-fort!
— Ce serait très... faible, — reprit la baronne.
— Mais, ma chère...
— Mais, Monsieur, il s'agit tout simplement de faire tourner cette influence à notre profit, d'avoir la gouvernante à notre discrétion, d'arriver h ce qu'elle n'agisse que selon nos instructions, alors... cette influence de tous les moments, au lieu de nous être redoutable, nous pourra servir, et très-puissamment.
— C'est juste... — ditlléléna.
— Le fait est que sous ce point de vue, — dit le baron en réfléchissant, — la gouvernante peut être... trèsutile... très-avautagueuse, très-serviable. Mais pourtant si elle refusait de se mettre dans nos intérêts ! ou si nos tentatives à ce sujet éveillaient la déiiance d'Ernestine pour nous concilier cette femme?
— Il faudra d'abord s'y prendre adroitement, et je m'en charge... — dit la baronne, — si nous pressentons que l'on ne peut gagner celle femme, alors nous en reviendrons à l'idée de M. de laRochaiguë, nous évincerons la gouvernante.
Cet entretien fut interrompu par un des gens de la maison qui > int dire à Mme de la Rochaiguë :
— Madame la Baronne, le courrier qui précède la
voiture de Mlle de Beaumesnil, Aient de descendre de cheval dans Iacour...il n'a qu'une demi-heure d'avance..
— Vite... vite... à notre toilette — dit la baronne dès que le domestique fut sorti.
Puis elle ajouta, comme par réflexion :
— Mais j'y pense... nous avons, comme cousins, porté pendant six semaines le deuil de la comtesse... il serait peut-être d'un bon effet de le porter encore... ce deuil? Tous les gens d'Ernestine sont en noir, et, par nos ordres, ses voitures seront drapées... Ne craignezvous pas que si, pour les premiers temps, je m'habillais de couleur, cela ne parût désobligeant à cette petite?
— Vous aurez raison, ma chère amie, — dit le baron, — reprenez votre deuil... ne fût-ce que quinze jours.
— C'est assez désagréable, — dit la baronne, — car le noir me va... comme une horreur... Mais il est des sacrifices qu'il faut s'imposer. Quant à nos conventions, — ajouta la baronne — aucune démarche isolée... ou secrète... au sujet d'Ernestine... c'est juré...
— C'est juré, — dit le baron.
—^ C'est juré, — fit Héléna.
Après quoi les trois personnages se séparèrent pour aller faire leur toilette du soir, et rentrèrent chacun dans son appartement.
Aussitôt après avoir quitté M. de la Rochaiguë et sa sœur, la baronne se renferma chez elle et écrivit à la hite un billet ainsi conçu :
Ma chère Julie, la petite arrive ce soir. ..je serai chez vous demain sur les dix heures du matin, nous ?i' avons pas
7171 moment à perdre... prévenez qui vous savez, il faut bien nous entendre.
Silence... et défiance.
J. (leL.R.
Sur ce billet la baronne écrivit l'adresse suivante :
A Madame la vicomtesse de Mirecourt.
S'adressant alors à sa femme de chambre et lui remettant la lettre.
— Tout-à-l'heure, 3Iademoiselle, pendant que nous serons à table, vous porterez ceci à Mme de Mirecourt,.. Vous prendrez un carton à dentelles, comme si vous alliez faire une commission pour la toilette.
Presque au même instant s'enfermant à double tour, le baron de son côté écrivait cette lettre:
M. de la Rochaigïiëpi'ie M. le baron de Ravil de vouloir bie7i l'attendre chez lui demain entre nne heure et deux heures de l'après-midi , ce rendez-vous est trijs-î/rgent.
M. de la Rochaiguë compte sur T obligeante exactitude de M. de Ravil, et lui offre ici l'assurance de ses sentiments les plus distingués.
Sur l'adresse de ce billet le baron écrivait:
.4 Monsieur le baron de'Ravil, 7, rue Godot-de-Mauroij.
Puis il dit à son valet de chambre :
— Vous allez envoyer quelqu'un jeter tout de suite cette lettre à la poste.
Enfin, Mlle Héléna s'entourant des mt^mes précautions que M. et Mme de la Rochaigué, écrivit secrètement, comme eux, la lettre suivante :
' Mon cher abbé, ne manquez, pas de ve7iir à dix heures du matin, c'estjusteme7it notre jour de conférence. Qtie Dieu soit avec 7ious... l'heure est venue. Priez pour moi comvie je jirie jtour vous.
H. deL.R.
Sur ce billet, Héléua écrivit cette adresse : A Monsieur l'abbé Ledoux, inie de la Planclie.