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CHAPITRE QUINZIEME

Le lendemain de la réunion de famille de la Rochaiguë, trois scènes importantes se passaient chez diflférenls personnages.

La première avait lieu chez M. V abbé Ledonx , que nous avons vu administrer les derniers sacrements à Mme de Beaumesnil.

L'abbé était un petit homme au sourire insinuant, à l'œil fin et pénétrant, à la joue vermeille, aux cheveux gris légèrement poudrés.

Il se promenait d'un air inquiet, agité, dans sa chambre à coucher, regardant sa pendule de temps à autre, et semblait attendre quelqu'un avec impatience.

Un bruit de sonnette se fit entendre, une porte s'ouvrit, et un domestique à tournure de sacristain annonça ]M. Célestin de Macreuse.

Ce pieux fondateur de l'œuvre de Salnt-Polycavpe était un grand jeune homme de bonnes manières, aux cheveux d'un blond fade, et dont la figure pleine, colorée, assez régulière du reste, aurait pu passer pour belle, sans sa remarquable expression de doucereuse perfidie et de suffisance contenue.

Lorsqu'il entra, M. de Macreuse baisa chrétiennement l'abbé Ledoux sur les deux joues, l'abbé lui rendit non moins chrétiennement ses baisers, et lui dit :

— Vous n'avez pas d'idée, mon cher Célestin, de l'impatience avec laquelle je vous attendais...

— C'est qu'il y avait aujourd'hui séance de l'œuvre, monsieur l'Abbé, séance orageuse s'il en fut; vous ne pouvez concevoir l'esprit d'aveuglement et de révolte de ces malheureux-là... Ah ! que de peines pour faire comprendre à ces brutaux d'ouvriers tout ce qu'il y a pour eux d'inappréciable, d'ineffablement divin,... au point de vue de leur rédemption dans l'atroce misère où ils vivent... Mais non, au lieu de se trouver très-satisfaits de cette chance de salut et de marcher les yeux levés au ciel, ils s'obstinent à regarder ce qui se passe sur la terre., à comparer leur condition à d'autres conditions, à parler de leurs droits au travail, au bonheur... au bonheur! ! cette autre hérésie!... C'est désespérant!

L'abbé Ledoux écoutait parler Célestin et le contemplait en souriant, songeant intérieurement à la surprise qu'il lui ménageait.

— Et pendant que vous prêchiez si sagement le détachement des choses d'ici-bas à ces misérables, mon cher Célestin, — dit l'abbé au jeune homme de bien, — savez-vous i ce qui se passait? Je m'entretenais de vous avec Mlle Héléna de la Rochaiguë... Et savez-vous le sujet de notre conversation? L'arrivée de la petite Beaumesnil...

— Que dites-vous ! — s'écria M. de Macreuse en devenant pourpre de surprise et d'espoir, — Mlle de Beaumesnil ?

— Est à Paris depuis hier soir.

— Et Mlle de la Rochaiguë?

— Est toujours dans les mêmes dispositions à votre égard... prête à tout pour empêcher que cet immense héritage ne tombe entre de mauvaises mains... J'ai >u ce matin cette chère personne; nous nous sommes concertés, et ce ne sera pas notre faute, si vous n'épousez pas Mlle de Beaumesuil.

— Âh! si ce beau rêve se réalisait, — s'écria M. de Macreuse d'une voix âpre et palpiante eu serrant les mains de l'abbé entre les siennes, — c'est à vous que je devrais cette fortune immense, incalculable!

— C'est ainsi, mou cher Célestin, que sont récompensés les jeunes gens pieux qui, dans ce siècle pervers, donnent l'exemple des vertus catholiques, — dit l'abbé d'un air jovial et en chafriolant.

— Ah! — s'écria Célestin avec une expression de cupidité ardente, — une telle fortune, c'est comme un horizon d'or... j'en suis ébloui.

— Ce pauvre enfant, comme il aime l'argent avec sincérité, — dit l'abbé en souriant d'un air paterne, et en pinçant la joue rebondie de Célestin, — ainsi donc peusons au solide, et raisonnons serré... malheureusement, je n'ai pu décider cette opiniâtre Mme de Beaumesuil à vous désigner au choix de sa lille par une sorte de testament... l'affaire eut été ainsi sûrement enlevée... Forts de ces dernières volontés d'une mère mourante, Mlle do la Rochaiguë et moi nous chambrions la petite, qui consentait à tout... par respect pour la mémoire de sa mère... C'était superbe, ça allait de soi et sans conteste possible... mais à cela il ne faut plus songer...

— Pourquoi n'y plus songer? — dit M. de Macreuse avec une certaine hésitalion, et en attachant un instant ses jeux clairs et perçants sur ceux de l'abbé.

Celui-ci, à son tour, le regarda fixement. Célcstin baissa les yeux, et répondit en souriant:

— Quand je disais que nous ne devions pas renoncer peut-être à l'appui qu'une espèce de testament de Mme de Be;iumesnil aurait prêté à nos projets, c'était une simple supposition...

— D'écriture? — demanda l'abbé qui, àsori tour,baissa les yeux sous le regard audacieusement affirmatif de Céiestin.

Il y eut un nouveau moment de silence, en suite duquel l'abbé reprit, comme si ce dernier incident n'eût pas interrompu l'entretien.

— Il nous faut donc commencer une nouvelle campagne, les circonstances nous sont favorables, car nous avons les devants, le baron et sa femme n'ont encore personne en vue... pour Ernesîine de Beaumesnil, à ce que m'a dit Mlle de la Rochaiguë qui est toute à nous... Quant à son frère et à sa femme, ce sont des gens trèségoïstes, très-cupides, il n'est donc pas douteux qu'une fois la chose engagée par nous de façon à leur donner des craintes sur notre réussite, ils ne se rangent de notre bord, s'ils y trouvent, bien entendu, de solides avantages, et ces avantages, rien ne sera plus facile que de les leur assurer; mais il faut d'abord nous emparer d'une position tellement forte... qu'elle nous rende maîtres des conditions.

— Et quand? et de quelle façon serai-je présenté à Mlle de Beaumesnil, ?Jonsieur l'Abbé?

LaDuches:e. I, J2

— Cette urgente et grave question nous a fort préoccupés, Mlle Héléna et moi ; évidemmeat une présentation officielle, en règle, est impossible, ce serait tout compromettre en donnant l'éveil au baron et à sa femme sur nos prétentions; il faut donc du secret, du mystère, de l'imprévu, afin d'exciter la curiosité, l'intérêt de Mlle de Beaumesnil; or, cette présentation, pour avoir son effet, doit être étudiée au point de vue du caractère de cette jeune fille.

Célestin regarda l'abbé d'un air surpris et interrogatif.

— Lairscz-nous faire, pauvre enfant, — lui dit l'abbé d'un ton d'affectueuse supériorité, — nous savons l'hujnanité sur le bout du doigt ; ainsi donc, d'après les renseignements que j'ai pu recueillir, et surtout d'après les remarques de Mlle Héléna, de qui, sur certains sujets, la pénétration est aussi sûre que rapide, la petite Beaumesnil doit être très-religieuse, très-charitable. Et, particularité bonne à connaître, — reprit l'abbé, — Mlle de Beaumesnil fait de préférence ses dévolions à l'autel de Marie... prédilection très-naturelle à une jeune fille...

— Permettez -moi de vous interrompre, monsieur l'Abbé, — dit vivement Célestin.

— Voyons, mon cher enfant?

— M. et Mme de laRochaiguë ne sont pas réguliers dans l'observance de leurs devoirs religieux, mais Mlle Héléna ne manque jamais un office?...

— Xon, certes.

— Elle peut donc se charger tout naturellement de conduire Mlle de Beaumesnil à l'église Saint-Thomas d'Aquin, sa paroisse?

— Évidemment,

— Il sera bon que 3ille Héléna fasse, à partir de demain, ses dévolions à l'autel de Marie, où elle conduira sa pupille... à neuf heures du matin.

— C'est très-facile...

— Ces dames prendront place, je suppose ... à gauche... de l'autel...

— A gauche de l'autel... et pourquoi cela, Célestin?

— Parce que j'y serai, faisant mes dévotions au même autel que Mlle de Beaumesnil.

— A merveille, — dit l'abbé, — cela va tout seul... Mlle Héléna se charge d'attirer sur vous l'attention de la petite, et dès la première entrevue vous voici admirablement posé... C'est parfaitement imaginé, mon cher Célestin.

— Xe m'attribuez pas la gloire de cette invention, monsieur l'Abbé, — reprit Célestin a\ec une ironique modestie, — rendons à César ce qui appartient à César.

— Et à quel César attribuer l'heureuse idée de cette première entrevue, ainsi préparée?

— A celui qui a écrit ces vers, monsieur l'Abbé.

Et M. de Macreuse récita la tirade suivante avec un accent sardonique :

— AL! si vous a\iez vu comme j'en fis rencontre, Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. Chaque jour à l'église il venait d'un air doux Tout vis-a-vis de moi se mettre à deux gênons. 11 attirait les yeux de l'assemblée entière

Par l'ardeur dont an ciel il poussait sa prière, etc.

Tout est prévu, jusqu'à l'eau bénite à offrir en sortant, — ajouta Macreuse. — Et que l'on dise encore que les œu-

vres de cet impie, de cet insolent histiioa n'ont pas leur moralité et leur utilité!

— Ma foi, — reprit l'abbé en riant aux éclats, — c'est de bonne guerre... Puisse le ciel faire triompher la bonne cause, quelles que soient les armes employées ; allons, mon cher Célestiu, bon courage; nous sommes en excellente voie, vous êtes habile, insinuant, opiniâtre, capable plus que personne de séduire cette orpheline par les oreilles et par les yeux, pour peu qu'elle vous entende et qu'elle \ous voie; et, à ce propos, soignez toujours votre toilette, mettez-y plus de recherche, lien d'affecté, mais du goût, une simplicité trcs-élégante ; voyons, regardez-moi un peu... oui, — reprit l'abbé, après une minute de contemplation; j'aimerais mieux, qu'au lieu déporter vos cheveux plats, vous leur fissiez donner une légère frisure. On ne prend pas seulement les jeunes filles avec des paroles.

— Soyez tranquille, monsieur l'Abbé, je comprends toutes ces nuances; les grands succès s'obtiennent souvent par de petits moyens... Ah!... ce succès... ce serait l'avenir le plus beau, le plus splendide qu'il ait été donné à un homme de rêver! — s'écria Célestin, dont les yeux clairs brillèrent d'un ardent éclat.

— Et ce succès, — reprit l'abbé, — il faut que vous l'obteniez ; toutes les ressources dont nous pouvons disposer... (et elles sont immenses... et de toutes sortes), nous les emploierons.

— Ah... monsieur l'Abbé, — dit Célestin avec onction, — que ne vous devrais-je pas?

— Ne vous exagérez pas ce que vous nous devrez,

candide garçon, — dit l'abbd en souriant, — \otre bon succès n'intéresse pas que vous seul...

— Comment cela? monsieur l'Abbé.

— Eh ! sans doute, votre réussite aurait une énorme portée... une influence incalculable... oui, à tous ces beaux petits Messieurs qui font les esprits forts... à tous ces tièdes, à tous ces indifférents qui ne nous soutiennent pas assez vigoureusement, votre réussite prouverait en lettres d'or, en chiffres éblouissants, ce que l'on gagne à être toujours avec nous, pour nous... etparnous... Ceci était déjà quelque peu démontré, je crois, par la position considérable... inespérée pour votre âge... et pour... votre... naissance... inconnue, — ajouta plus bas l'abbé et en rougissant imperceptiblement, tandis que Célestin semblait partager le même embarras.

Puis le prêtre poursuivit:

— Allez, allez, mon cher Célestin... tandis que ces envieux et impudents petits grands seigneurs ruineront leur bourse et leur santé dans de sales orgies, dans de stupides et bruyants plaisirs, vous, mon cher enfant, venu on ne sait d'où... patronné, poussé, élevé par on ne sait qui... vous aurez, dans l'ombre, fait silencieusement votre chemin, et bientôt le monde restera stupéfié de votre inconcevable... et presque effrayante fortune...

— Ah! croyez... monsieur l'Abbé... que ma reconnaissance...

L'abbé interrompit M. de Macreuse en lui disant avec un singulier sourire :

— Ne vous obstinez donc pas à parler de votre reconnaissance... on ne peut pas être ingrat avec nous...

vous pensez bien que nous ne sommes pas des enfants,., nous prenons nos sûretés...

Et, répondant à un mouvement de M. de Macreuse, l'abbé ajouta:

Et quelles sont ces sûretés?.... c'est le cœur et l'esprit de ceux à qui nous nous dévouons...

Puis, toujours paterne, l'abbé pinça de nouveau l'oreille du jeune bonime de bien, et reprit :

— Maintenant, autre chose non moins importante. Qui n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son. Sans doute, Mlle Héléna... ne tarira pas sur vous auprès de la petite de Beaumesnil, dès que celle-ci vous aura remarqué. Mlle de la Rochaiguë vantera sans cesse vos vertus, votre piété, la douceur angélique de votre figure, la gracieuse modestie de votre maintien.... elle fera tout enfin pour monter, pour exalter au plus haut degré la tête de cette enfant à ^otre endroit, mais il serait d'un effet excellent, décisif peut-être, que ces louanges vous concernant, trouvassent de l'écho ailleurs et fussent répétées par des personnes d'une position telle que leurs paroles eussent une grande autorité sur l'esprit de la petite de Beaumesnil, qui s'enorgueillirait beaucoup de vous voir unanimement loué.

— Cela est vrai, monsieur l'Abbé, ce serait un coup de partie...

— Eh bien, voyons, Célestin... parmi vos amies, vos preneuses, vos fanatiques, quelle est la femme qui, selon vous, pourrait être priée de se charger de cette mission délicate... Mme de Franville?

— Elle est trop sotte... — dit Célestin.

— Mme de Bourepos? — poursuivit l'abbé.

— Elle est trop indiscrète et trop décriée.

— Madame Lefebure?

— Elle est trop bourgeoise...

Et Célestin reprit, après ua assez long silence :

— Il n'y a qu'une femme sur la discrétion et sur l'amitié de qui je puisse assez compter pour lui faire une pareille demande, c'estMme la duchesse de Senueterre...

— Ce serait parfait,... car la duchesse a une extrême influence dans le monde — reprit l'abbé en réfléchissant — et je crois que vous ne vous trompez pas... Je l'ai entendue plusieurs fois vous défendre ou vous prôner avec une chaleur... incroyable et regrettant hautement que son fils Gerald ne vous ressemblât pas... l'effronté débauché... l'impie libertin.

Au nom de Gerald, la physionomie de M. de Macreuse se contracta, 11 répondit avec un accent de haine concentrée :

— Cet homme m'a insulté... en face de tous... oh! je me vengerai...

— Enfant, — reprit l'abbé toujours souriant, et paterne:— La vengeance se jnange froide, dit le proverbe romain, et il a raison... Souvenez-vous... et attendez... N'avez-vous pas déjà sur sa mère une grande influence?

— Oui, oui, — reprit Célestin après un moment de réflexion, — plus j'y pense, plus je crois que pour mille raisons c'est à Mme de Senneterre que je dois m'adresser. Déjà, mainte fois, j'ai pu juger de la solidité de l'intérêt qu'elle me porte... la confiance que je lui témoignerai en cette occasion la touchera... je n'en doute point... Quant aux moyens de la mettre en rapport avec

Mlle de Bcauinesnil, je ni'cu entendrai avec elle... ce sera chose facile, je pense...

— En ce cas, ■ — reprit l'abbé, — il faudrait voir la duchesse le plus tôt possible.

— Il n'est que midi et demi, — dit Célestin en consultant la pendule. — On rencontre souvent Mme de Senneterre chez elle de une heure à deux... c'est le privilège des intimes seulement... j'y cours à l'instant.

— Eu vous y rendant, mon cher Célestin, ^- dit l'abbé, — réfléchissez bien... si vous ne voyez à cette ouverture aucun inconvénient... Quant à moi, j'ai beau songer... je n'y vois que des avantages...

— Et moi aussi, monsieur l'Abbé;., néanmoins je vais y réfléchir encore... quant au reste, c'est bien convenu. Demain, à neuf heures... à gauche de l'autel de la chapelle de la Vierge... A Saint-Tfiomas d'Aquin?

— C'est entendu, — reprit l'abbé, — je vais aller prévenir Mlle Héléna de nos arrangements; demain à neuf heures elle sera à cette chapelle avec Mlle de Beaumesnil... je puis vous en répondre d'avance... maintenant courez vite chez Mme de Senneterre.

Après une dernière et chrétienne accolade échangée avec l'abbé Ledoux, Célestin se rendit chez Mme la duchesse de Senneterre.

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