CHAPITRE SEIZIEME
Dans la matinée du même jour où l'entretien précédent avait eu lieu entre l'abbéLedoux etM. de Macreuse, Mme la duchesse de Senneterre, ayant reçu une lettre très-pressante, était sortie à dix heures contre son habitude; de retour vers les onze heures et demie, elle avait aussitôt fait demander son filsGerald. Le valet de chambre du jeune homme avait répondu à la femme de chambre de Mme de Senneterre que Monsieur le duc n'avait pas couché à l'hôtel.
Vers midi, second et impatient message de la duchesse... Son fils n'était pas encore de retour; enfin, à midi et demi, Gerald parut chez sa mère, il s'apprêtait à l'embrasser avec une affectueuse gaîté, lorsque la duchesse le repoussa doucement, et lui dit d'un ton de reproche :
— Voilà trois foisque jevous fais demander, mon fils.
— Je rentre, et me voici... Que me veux-tu, chère mère?
— Vous rentrez,... Gerald,... vous rentrez, à cette heure?... Quelle conduite !
— Comment ! quelle conduite !
— Écoutez-moi, — mon fils, — il est des choses que je ne veux,., que je ne dois pas savoir, mais ne prenez pas pour de la tolérance ou pour de l'aveuglement, la répugnance que j'éprouve à vous faire certaines observations. .
— Ma chère mère, — dit Gerald d'une voix à la fois respectueuse et ferme, — tu m'as trouvé... tu me trouveras toujours le plus respectueux, leplus tendre des fils; je n'ai pas besoin d'ajouter que mon nom, qui est aussi le tien, sera partout et toujours honoré et honorable... Mais, que veux-tu? j'ai vingt-quatre ans... je vis et je m'amuse en homme de vingt-quatre ans...
— Gerald, ce n'est pas d'aujourd'hui, vous le savez, que votre genre d'existence ra'afllige profondément, et pour moi et pour vous ; c'est à peine si vous voyez le monde où votre nom et votre esprit vous assignent une place si distinguée... et vous fréquentez continuellement la plus mauvaise compagnie.
— En femmes? ... c'est vrai... et pour moi, sous ce rapport... la mauvaise compagnie... est la bonne... allons... ne te fâche pas... je suis, tu le sais, resté toujours soldat pour la franchise du langage... j'avoue donc mon peu de faible pour les rosières.. Mais j'ai le plus glorieux choix d'amis qui puisse rendre fier un galant homme., tiens j'en ai un entre autres, le plus cher de tous, un ancien soldat de mon régiment... Si tu le connaissais, celui-la... chère mère, tu aurais meilleure opinion de moi, — ajouta Gerald en souriant, — car tu sais qu'on juge aussi des hommes par leurs amitiés.
— Il n' y a au monde que vous, Gerald, pour aller choisir vos amis intimes parmi les soldats... — dit la duchesse eu haussant les épaules.
— Je le crois pardieu bien, chère mère... il n'est pas donné à tout le monde... d'aller choisir ses amis sur le champ de bataille.
— D'ailleurs, je ne vous parle pas de vos relations d'hommes, mon fds, je Yous reproche de vous commettre avec d'indignes créatures.
— Elles sont si amusantes!...
— Mon fils.. "
— Pardon... bonne mère, — dit Gerald en embrassant la duchesse malgré elle ; — voyons, j'ai tort... oui... là... j'ai tort... d'avoir avec toi cette franchise de caserne... mais pourtant... — ajouta-t-il, souriant et hésitant, — je ne voudrais certes pas te scandaliser encore... Et cependant... que veux-tu que je te dise, chère mère... on a vingt-quatre ans... c'est pour s'en servir... Je n'ai pas le goût des vestales... soit... mais aimerais-tu mieux me voir porter le trouble, la désolation dans toutes sortes d'honnêtes ménages?.., — ajouta Gerald d'un ton comi-tragique, — et puis, vois-tu, j'ai essayé, j'ai même réussi. ..Eh bien ! franchement., (par vertu) j'aime mieux les lorettes... d'abord ça n'outrage pas la sainteté du mariage... et puis c'est plus drôle...
— Eh! mon Dieu! Monsieur, je n'ai pas à me prononcer sur le choix de vos maîtresses, — reprit impatiemment la duchesse, — mais il est de mon devoir de blâmer sévèrement l'inconcevable légèreté de votre conduite... Vous ne savez pas le tort que cela vous fait...
— Quel tort?
— Croyez-vous, par exemple, que s'il s'agissait d'un mariage...
— Comment, d'un mariage? — s'écria Gerald, — mais je ne me marie pas, moi ! diable !
— Vous me ferez, je l'espère, la grâce de m'écouter...
— Je t'écoute...
— Vous connaissez Mme de Mirecourt?
— Oui... heureusement elle est mariée, celle-là... et tu ne me la proposeras pas, c'est bien la plus abominable intrigante!... •
— C'est possible... mais elle est intimement liée avec Mme de la Rochaiguë, qui est aussi de mes amies.
— Depuis peu, donc? car je t'en ai souvent entendu dire un mal afifreux! que c'était la bassesse même, que c'était...
— Il ne s'agit pas de tout cela, — dit la duchesse, en interrompant son fils, — Mme de la Rochaiguë a pour pupille Mlle de Beaumesnil, la plus riche héritière de France...
— Qui est en Italie?
— Qui est à Paris...
— Elle est de retour?
— D'hier soir.... et ce matinà dix heures,j'ai eu chez Mme de Mirecourt une longue et dernière conl'érence avec Mme de la Rochaiguë, car, depuis près d'un mois, je m'occupais de cette affaire dont je n'ai pas voulu vous dire un mot, sachant votre légèreté habituelle; heureusement, tout a été jusqu'ici tenu si secret entre Mme de la Rochaiguë, Mme de Mirecourt et moi... que nous avons le meilleur espoir.
— De l'espoir... pourquoi? — dit Gerald, abasourdi.
— Mais pour la réussite de votre mariage avec Mlle de Beaumesnil...
— Comment? mon mariage... — s'écria Gerald, en bondisant sur sa chaise.
• — Oui, votre mariage... avec la plus riche héritière de France. — reprit Mme de Senneterc, puis elle ajouta sans cacher son inquiétude :
— ■ Hélas ! toutes les chances seraient pour nous saus votre malheureuse conduite,... car les prétendants, les rivaux vont surgir de tous côtés... Ce sera une concurrence acharnée sans merci ni pitié... etDieu sait combien, sans vous calomnier... on pourra vous desservir. Ah! si avec votre nom, votre esprit, votre figure, vous étiez cilé comme un modèle de conduite et de régularité... comme cet excellent M. de Macreuse par exemple!
— Ah ça! ma mère... c'est sérieusement que vous pensez à ce mariage, ■ — dit enfin Gerald qui avait écouté sa mère avec une stupeur croissante.
— Si c'est sérieusement que j'y pense? vous me le demandez!
— Ma chère mère, je vous sais un gré infini de vos bonnes intentions ; mais, je vous le répète, je ne veux pas me marier...
Mme de Senneterre crut avoir mal entendu, se renversa brusquement dans son fauteuil, joignit les mains et sécria d'une voix altérée :
— Comment... vous dites... que?
— Je dis, ma chère mère, que je ne veux pas me marier...
— Mon Dieu! mon Dieu! c'est de la démence! — — s'écria Mme de Senneterre. — 11 refuse la plus riche héritière de France.
— Écoute, mamère, — reprit Gerald avec une gravité
douce et tendre, — je suis honnèle homme, et, comme tel, je t'avoue que j'ai me le plaisir à la folie... je l'aime autant et plus qu'à vingt ans... je serais donc un détestable mari, môme pour la plus riche héritière de France.
— Une fortune inouïe ! — répéta Mme de Senneterre comme hébétée par le refus de son fils; — plus de trois millions de rentes... en biens-fonds ! !
— J'aime mieux le plaisir et la liberté.
— Ce que vous dites là, est stupide, est indigne, — s'écria Mme de Senneterre hors d'elle-même; — mais vous êtes donc insensé ! !
— Que veux-tu, chère mère, — répondit Gerald en souriant, — j'aime tout naïvement les gais soupers, les joyeuses maîtresses et l'indépendance... de la vie de garçon!.. Vive Dieu!... j'ai encore devant moi six belles années fleuries, que je ne donnerais pas pour tous les millions de la terre; et, déplus, — ajouta Gerald d'un ton noble et ferme, — jamais je n'aurai l'ignoble courage de rendre aussi malheureuse que ridicule une pauvre fdle que j'aurais prise pour son argent... Et d'ailleurs, ma mère, tu saisbien que je n'ai pas vouluacheterunhomme pour l'envoyer se faire tuer à ma place, tu trouveras donc tout simple que je ne me vende pas aux millions d'une femme...
— Mais, mon fils!..
— Ma chère mère, c'est comme ça... ton M. de Macreuse (et, par intérêt pour lui, ne me le propose plus pour modèle, car je finirai par lui casser une infinité de cannes sur le dos), ton M. de Macreuse, qui est très-dévot, n'aurait pas les mêmes scrupules que moi... qui suis un vrai païen... c'est probable... Mais, tel je suis.
tel tu me garderas, et tel je t'aimerai plus tendrement que jamais, chère mère, — ajouta Gerald en baisant avec respect la main de la duchesse, qui la repoussa. Il est des incidents singuliers.
A peine Gerald venait-il de prononcer le nom du protégé de sa mère et de l'abbé Ledoux, que le valet de chambre de la duchesse entra, après avoir frappé, et lui dit:
— M. de Macreuse désirerait parler à madame la Duchesse ; c'est pour une affaire très-importante et trèspressée.
— Vous avez donc dit que j'étais chez moi? — demanda Mme de Senneterre.
— Madame la Duchesse ne m'ayant pas donné d'ordre contraire...
■ — C'est bien... priez M. de Macreuse d'attendre un instant — dit Mme de Senneterre au valet qui sortit.
S'adressant alors à son fils, elle lui dit, non plus avec sévérité, mais a\ec une douloureuse émotion
— Votre inconcevable refus m'accable et m'afflige à un point que je ne saurais vous dire... aussi je vous en prie... je vous en prie en grâce... Gerald, attendez-moi un instant... je reviens tout-à-l'heure. Ah! mon fils, mon ami... vous ne pouvez vous imaginer l'affreux chagrin que vous me faites...
— Tiens... ma mère... ne me parle pas ainsi, — dit Gerald, touché de l'accent attristé de la duchesse. — Ne sais-tu pas combien je t'aime...
— Vous le dites... Gerald, j'ai besoin de le croire...
— Envoie donc promener cet animal de Macreuse, et causons... Je tiens à te convaincre que ma conduite est
du moins honnête et loyale... Allons, tu me quittes... I ajouta-t-il en voyant sa mère se diriger vers la porte.
— M. de Macreuse m'attend... — répondit la duchesse.
— Eh pardieu ! je vais lui faire dire qu'il s'en aille... j Ne faut-il pas se gêner avec lui?.. |
Et comme M. de Senneterre, voulant donner cet ordre, s'approchait de la cheminée pour sonner, sa mère I l'arrêta et lui dit: i
— Gerald.. un autre de mes chagrins est de voir avec j quelle aversion, je ne veux pas dire avec quelle jalousie trop significative, vous parlez d'un jeunehomme de bien, ] dont la conduite evemplaire, dont la modestie, dont la ' piété, devraient servir de modèle à tous... Ah! plût au ciel... que vous eussiez ses mœurs, ses vertus... vous j ne préféreriez pas les coupables égarements qui perdent ' votre jeunesse, à un magnifique mariage qui assurerait ] votre bonheur et le mien.
Ce disant, Mme de Senneterre alla rejoindre M. de j Macreuse, et laissa son fils seul, en lui faisant promettre j qu'il attendrait son retour. (
Lorsque la duchesse revint auprès de son fils, clic avait le teint coloré, l'indignation éclatait sur son visage, et elle s'écria en entrant :
— C'est à n'y pas croire... voilà qui est d'une audace!
— Qu'as-tu? ma mère.
— Ce M. de Macreuse, — reprit Mme de Senneterre avec une explosion de courroux, — ce M. de Macreuse ... est un drôle!
Gerald ne put s'empêcher de partir d'un grand éclat de rire, malgré l'agitation où il voyait sa mère, mais regrettant cette inopportune hilarité, il reprit :
— Pardon, ma mère... c'est qu'en vérité le revirement est si brusque et si singulier;., mais j'y songe, — ajouta sérieusement cette fois Gerald. — Est-ce que cet homme... aurait manqué d'égards envers toi?
— Est-ce que ces geus-là manquent jamais de formes! — répondit la duchesse avec dépit.
— Alors, ma mère... d'où te vient cette colère?.... Tout-à-l'heure... tu ne jurais que par ton IM. de Macreuse, et...
— D'abord, je vous prie de ne pas dire: mon Monsieur de Macreuse, — s'écria impétueusement Mme de Sennelerre en interrompant son fils. — Savez-vous le but de sa visite?... Il venait me prier de dire de lui tout le bien que j'en pense. (Il est joli maintenant le bien que j'en pense.)
— A qui le dire? Et pourquoi faire?
— A-t-on idée d'une pareille audace !
— Mais dans quel but cette recommandation, ma mère?
— Comment, dans quel but?.,. Ce Monsieur ne prétend-il pas épouser Mlle de Beaumesnil.
— Lui!!!
— C'est d'une insolence.,.
— Macreuse!
— Un pied plat, un je ne sais quoi ! — s'écria la duchesse.— Car, en vérité, on est à se demander et à chercher quelle est la personne qui a eu l'inconvénient de
La Duchesse. I, 13
présenter et d'amener dans notre monde... une pareille espèce!
— Maiscommentest-ilvenu te faire part deses projets?
■ — Eh! mou Dieu... parce que je l'avais accueilli €ivec distinction, avec préférence... parce que, comme tant d'autres sottes,... je m'étais engouée de lui sans savoir pourquoi ; de sorte que ce monsieur s'est imaginé de venir me dire, qu'en raison de l'intérêt que je lui avais toujours porté, des éloges que je lui avais donnés, il regardait comme un devoir de venir me confier, sous le sceau du secret, ses intentions au sujet de Mlle deBeaumesnil, ne doutant pas , a-t-il eu le front d'ajouter, des bons témoignages que je voudrais bien rendre de lui à Mlle de Beaumesnil, laissante ma bienveillance (je crois même qu'il a eu l'impudence de dire à mon amitié) le soin de faire naître au plus tôt l'occasion de le servir, ce monsieur!! En vérité tout cela est d'une effronterie qui n'a pas de nom.
— Entre nous, — ma chère mère., c'est un peu... c'est beaucoup ta faute... avoue-le? — je t'ai entendu louer... ce Macreuse... le flatter... à outrance.
— Le louer... le flatter, — s'écria naïvement Mme de Senneterre, • — est-ce que je savais alors, moi, qu'il aurait uu jour l'insolence de se mettre en tête d'épouser la plus riche héritière de France? d'aller sur les brisées do jnonfiis? Du reste, avec toute sa finesse, ce monsieur n'est q'un imbécille: ilvient justement s'adresser à moi! C'est étonnant comme je vais le servir... et d'ailleurs, ces prétentions font pitié. C'est un bélître, il est commun, il n'a pas' de nom, il a la tournure d'un sacristain endimanché qui va dîner chez son curé; c'est un
pédant, un hypocrite , et il est ennuyeux comme la pluie, avec toutes ses feintes vertus; du reste, il n'a pas la moindre chance, car Mlle de Beaumesnil, d'après ce que m'aditMmedelaRochaiguc, serait ravie d'être duchesse; femme à la mode, elle a le goût de tous les plaisirs, de tous les avantages que donne une grande fortune jointe à une grande position dans le monde, et ce n'est certes pas un pleutre comme ce M. de Macreuse qui la lui donnera, cette grande position !
— • Età la demande du Macreuse, qu'as-tu répondu, mère?
— Indignée de son audace, j'ai été sur le point de lui répondre que ses prétentions étaient aussi ridicules qu'impertinentes, et de lui défendre de remettre lespieds ici; mais j'ai réfléchi que, pour lui nuire davantage, il valait mieux paraître vouloir le servir... et je lui ai pro- ^ mis... de parler de lui... comme il le méritait... et je n'y manquerai certes pas... Oui, je le servirai... de bonne sorte, j'en réponds.
— Sais-tu une chose, ma mère? c'est qu'il serait fort possible que le 3Iacrcuse en vînt à ses fins.
— Lui, épouser Mlle de Beaumesnil?
— Oui.
— Allons donc, vous êtes fou !
— >'e t'abuses pas... la coterie qui le soutient est toute-puissante., il a pour lui, je puis te dire cela maintenant que tu le délestes, il a pour lui les femmes qui sont devenues bigotes..., parce qu'elles sont vieilles; les jeunes femmes rigides, parce qu'elles sont laides ; les hommes dévots, parce qu'ils font état de leur dévotion ; et les hommes sérieux, parce qu'ils sont bêtes.. C'est énorme !
— Mais il me semble que je suis assez comptée dans le monde... moi! — reprit la duchesse, — et mou opinion est quelque chose... je pense?
— Ton opinion \élé jusqu'ici et hautement des plus favorables à ce mauvais garçon, et Tonne s'expliquera pas ton changement subit... ou plutôt on se l'expliquera, et, loin de nuire au Macreuse, la guerre que tu lui feras., le servira. Le drôle est très-madré, c'est i/n roué de sacristie, et ce sont les pires... Ah! tu ne sais pas à qui tu as affaire, ma pauvre chère mère...
— En vérité, Gerald, vous prenez cela avec un calme ... avec une abnégation... héroïque! — dit amèrement la duchesse.
— Ma foi non, je te le jure, cela m'indigne... me révolte... un Macreuse!! avoir ces prétentions et pouvoir
il peut-être les réaliser; un homme qui depuis le collège m'a toujours inspiré autant de dégoût que d'aversion ; et cette pauvre Mlle de Beaumesnil, que je ne connais pas., mais qui devient intéressante à lues yeux, du moment où elle est exposée à devenir la femme de ce misérable.... Ah! pardieu! j'aurais bien envie... quand cela ne serait que pour renverser les projets du Macreuse et de sauver ainsi de ces griffes celte pauvre petite de Beaumesnil...
— Ah! Gerald!... mon enfant... — s'écria la duchesse interrompant son fds, — ton mariage me rendrait la plus heureuse des mères.
— Oui... mais ma liberté! ma chère liberté!
— Gerald, songes-y donc, avec un des plus beaux noms de France... devenir le plus riche... le plus grand propriétaire de France.
— Et ma belle et bonne vie de jeune homme !
— Mais une fortune immense ! et la puissance qu'elle donne, lorsqu'elle est jointe à une position comme la tienne, mon bon Gerald?
— Oui... c'est vrai... — répondit Gerald en réfléchissant — mais me condamner à l'ennui , à la gène... et aux bas de soie le soir... à perpétuité... et ces bonnes filles qui m'aiment tant! et toutes à la fois, car ayant le bonheur de n'être pas riche et d'être jeune.... je suis bien forcé de croire leurs amours désintéressées.
— Mais, mon ami — dit la duchesse, entraînée malgré elle par l'ambitieux désir de voir son fils contracter cet opulent mariage — tu t'exagères par trop aussi la rigueur de tes devoirs, parce que l'on se marie... ce n'est pas une raison pour...
— Allons , bon ! — reprit Gerald en riant — c'est toi qui maintenant vas me prêcher la facilité des mœurs dans le mariage...
— Mon ami — reprit Mme de Seuneterre assez embarrassée — tu te méprends sur ma pensée., ce n'est pas cela... que je voulais dire...
— Tiens, chère mère... parle-moi de Macreuse, ça vaut mieux...
— Si je t'en parle, Gerald, ce n'est pas seulement pour te donner l'envie de supplanter cet abominable homme, car il y a aussi là une question pour ainsi dire d'humanité... de pitié!
— D'humanité! de pitié!
— Certainement! Cette pauvre petite Mlle de Beaumesnil mourrait de chagrin avec un pareil monstre.... et la lui enlever!! ce serait une généreuse, une excellente action que tu ferais là... Gerald... Ce serait admirable! !
— Allons , chère mère — reprit Gerald en riant — tu vas dire toul-h-rheiire que j'aurai mérité leprixMontyou ... si je fais ce mariage.
— Oui , si le prix Montjon se donnait au fils qui a rendu sa mère la mère la plus heureuse des femmes, — répondit Mme de Senneterre, en attachant sur son fils ses yeux remplis de larmes.
Gerald aimait tendrement sa mère. Quoique celle-ci eût un caractère impérieux, hautain et rempli de contradictions, l'émotion qu'elle ressentait gagna le jeune duc, et il reprit en souriant:
— Oh! que c'est dangereux, une mère!... C'est pourtant capable de vous faire épouser malgré vous une héritière de trois millions de rentes... surtout lorsqu'il s'agit d'enlever la pauvre millionnaire à un scélérat de Macreuse. Le fait est que plus j'y pense... plus je me sens ravi de la pensée de jouer ce tour à cet homme et à l'hypocrite séquelle dont il est le Benjamin. Quel soufflet... pour lui ... adorable soufflet... qui retomberait à la fois sur mille faces béates... Seulement, il n'y a qu'une petite difficulté, chère mère... et j'y songe un peu tard.
— Que voulez-vous dire?
— Je ne sais pas, moi... si je plairai à Mlle de Beaumesnil.
— Vous n'aurez qu'à le vouloir, mon cher Gerald, et vous lui plairez...
— Vraie réponse de mère...
— Je vous connais bien, peut-être.
— Toi? — dit Gerald en embrassant sa mère, — tu ne peux pas avoir d'opinion là-dessus, ta tendresse t'aveugle... je te récuse.
— Laissez-moi faire, Gerald; suivez mes conseils, et vous verrez qu'ils mèneront toute cette affaire à bien..
— Sais-tu que l'on te prendrait pourune fameuse intrigante, si l'on ne te connaissait pas! — dit gaîment Gerald-, — mais une fois que les mères veulent quelque chose... dans l'intérêt de leurs fils... elles deviennent des lionnes, des tigresses... Eh bien! voyons, quel est ton avis? je m'abandonne à toi les yeux fermés.
— Bon Gerald, — dit la duchesse ravie en attachant sur son tils des yeux humides de larmes; — lu ne peux l'imaginer combien tu me rends heureuse en me parlant ainsi... Oh! maintenant... nous réussirons... je n'en doute plus... Cet affreux Macreuse en mourra de dépit.
— C'est ça... chère mère... bravo... je lui donnerai... la jaunisse au lieu d'un coup d'épée qu'il aurait refusé....
— Gerald, je t'en conjure, parlons un peu raison.
— Je t'écoute...
— Puisque tu es décidé, il est urgent que tu voie au plutôt Aille de Beaumesnil.
— Bien...
— Cette première entrevue est, comme tu le penses, de la dernière importance...
— Vraiment?
— Mais sans doute... aussi nous avons ce matin longuement causé à ce sujet avec Mmes de Mirecourt et de laRochaiguë, d'après la connaissance que celle-ci croit déjà avoir du caractère de Mlle de Beaumesnil; voilà ce que nous croyons de plus convenable... Tu en jugeras, Gerald.
— Voyons... chère mère.
— Nous avons d'abord malheureusement reconnu l'impossibilité de vous poser en homme grave et rangé...
— Et vous avez bien fait, — répondit Gerald, en souriant, — je vous aurais trop vite démentie?
— JS'ous nous attendons à toutes les médisances que semble justifier, mon pauvre Gerald, la légèreté de vnîre conduite... mais enfin, cela étant, il faut tâcher de faire tourner à ton avantage ce qui pourrait être invoqué contre vous.
— Il n'y a que les mères pour posséder une pareille diplomatie...
— HeureusementMlIe deBeauraesnil, d'après ce que dit Mme de la Rochaiguë, qui l'a fait causer hier soir... (et l'on voit bientôt le fond du cœur d'une enfant de seize ans) heureusement, dis-je, Ernestinc de Beaumesnil semble aimer legrand luxe, lesplaisirs, l'élégance ; nous avons donc pensé que tu devais pour la première fois apparaître à Mlle de Beaumesnil, dans une occasion qui te montre comme un des hommes les plus élégants de Paris.
— Si tu as le talent de trouver cette occasion-là, j'y consens...
— C'est après-demain, n'est-ce pas, Gerald, le jour de la course au bois de Boulogne, dans laquelle tu dois courir?
— Oui, j'ai promis à ce niais de Courville, qui a d'excellents chevaux dont il a peur, de monter pour lui dans une course de haies son cheval Youfig-Emperor.
— A merveille, Mmeide Rochaiguë va conduire MWc de Beaumesnil à cette course; ces dames me prendront ici, et une lois arrivées au bois de Boulogne, lu viendras tout naturellement nous saluer avant la course. Ton cos-
tume de jockey avec ta veste de satin orange, et ta toque de velours noir te sied à ravir.
— Ma chère mère... une observation...
— Laisse-moi continuer... Mlle de Beaumesnil te verra donc au milieu de cette jeunesse élégante que tu primes de toutes façons, il faut bien l'avouer. Et puis eufui, je ne doute pas que tu ne gagnes la course... il est indispensable que tu la gagnes, Gerald.
— C'est une opinion, chère mère, que mes éperons tâcheront de faire partager au brave Young-Emperor.... mais... je...
— Tu montes à cheval à ravir, — reprit la duchesse en interrompant de nouveau son lils — et lorsque Ernestine de Beaumesnil te verra arriver, dépassant tes rivaux au milieu des applaudissements de cette foule choisie.... nul doute qu'avec le caractère et les goûts qu'elle paraît avoir, la première impression que tu lui causeras ne soit excellente... et si, après cette rencontre, tu veux être aussi aimable que tu peux l'être, cet impudentMacreuse paraîtra odieux, affreux à Mlle de Beaumesnil, dans le cas ou il aurait l'audace de vouloir lutter avec toi.
— Maintenant, puis-je parler, ma chère mère?
— Certainement.
— Eh bien ! je ne vois aucun inconvénient à être présenté par toi à Mlle de Beaumesnil, dans une rencontre au bois de Boulogne... Seulement tu trouveras bon que ce ne soit pas un jour où je serai affublé en jockey?
— Mais pourquoi donc cela? ce costume te sied à ravir au contraire.
— Allons donc , cela sent trop son acteur, — dit Gerald en riant.
— Comment, son acleur! vous voilà scrupuleux à présent?
— Voyons, chère mère, veux-tu que je ressuscite les procédés de séduction d'Elleviou, qui tirait, dit-on, ua si prodigieux parti... du collant?
— En vérité, Gerald... — dit la duchesse avec une expression de pudeur révoltée, — vous avez des idées....
— Dam... chère mère... c'est toi qui les as, ces idées ... sans t'en douter;... mais sérieusement tu me présenteras à Mlle de Beaumesnil où tu voudras, quand tu voudras, comme tu voudras, à pied ou à cheval... tu vois que tu peux choisir... Seulement je ne veux pas avoir recours aux indiscrétions du costume de jockey... Je n'ai pas besoin de ça, — ajouta Gerald avec une affectation de fatuité comique, — je saurai éblouir, fasciner Mlle de Beaumesnil par une foule de qualités morales... vénérables et conjugales.
— Envérité, Gerald, vous êtes désolant... vous ne pouvez même traiter sérieusement les choses les plus importantes.
— Qu'est-ce que cela fait... pourvu que les choses s'accomplissent?
L'entretien de la duchesse et de son fils fut une seconde fois interrompu par le valet de chambre de Mme de Senneterre qui entra après avoir frappé.
— M. le baron de Ravil voudrait parler à monsieur le Duc pour une affaire très-pressée , — dit le domestique ; — il attend monsieur le Duc chez lui.
— C'est bien, — dit Gerald assez étonné de cette visite.
Le valet de chambre se relira.
— Quelle affaire pcux-lu avoir avec M. de Ravil? — dit la duchesse à son fils, — je n'aime pas cet homme... On le reçoit partout, et je dois avouer qu'autant qu'une autre je donne réellement, sans savoir pourquoi, le mauvais exemple.
— C'est tout simple, son père était un très-galant homme, parfaitement apparenté; il a mis son fils dans le monde ; une fois le pli pris, on a continué d'accepter de Ravil -, d'ailleurs il me déplaît fort. Je ne l'ai pas revu depuis le jour de ce drôle de duel du marquis et de M. de Mormand. Je ne sais ce que ce de Ravil peut me vouloir ... et à propos de ce cynique, on m'a cité hier un mot de lui qui le peint à ravir. Un pauvre garçon très-peu riche lui avait obligeamment ouvert sa bourse •, voici comment de Ravil a reconnu cette obligeance : ,,Oàdiable , a-t-il ,,dit, ce niais-là a-t-il filouté les deux cents louis qu'il , ,m'a prêles ?
— C'est odieux ! — s'écria la duchesse.
— Je vais donc me débarrasser de cet homme — repritGerald. — D'ailleurs quelquefois il n'est pas mauvais à entendre; cette langue de vipère sait tout, est au fait de tout. Attends-moi, chère mère, dans un instant je reviens peut-être enthousiasmé de ce cynique personnage. ...Tu es bien revenue toute-à-l'heure exaspérée contre le Macreuse.
— Gerald, vous n'êtes pas généreux.
— Avoue, du moins, que ce matin, chèremère, ni toi, ni moi, n'avons pas la chance... pour les bonnes connaissances...
Et M. de Senneterre alla rejoindre de Ravil qui l'attendait.