‹ La duchesseChapitre 17 sur 56 · CHAPITRE DIX-SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIEME

Gerald trouva M. de Ravil chez lui, et l'accueillit avec une politesse glaciale qui ne déconcerta nullement l'impudent personnage.

— A quoi dois-je attribuer. Monsieur, l'honneur de votre visite? — lui dit sèchement Gerald, en restant debout et sans engager de Ravil à s'asseoir.

Ce dernier reprit, très-indifférent à cette froide réception:

— Monsieur le Duc, je viens vous proposer une excellente affaire.

— Je ne fais pas d'affaires... Monsieur.

— C'est selon!

— Comment cela?

— Voulez-vous vous marier, monsieur le Duc?

— Monsieur... — dit Gerald avec hauteur, — cette question...

— Permettez, monsieur le Duc... je viens ici dans votre inlériH... et nécessairement aussi... dans le mien... Veuillez donc m'écouter, que risquez-vous? je vous demande dix minutes...

— Je vous écoule. Monsieur, — dit Gerald, dont la curiosité était d'ailleurs assez excitée par cette question de Ravil : — voulez-vous vous marier? — Question d'une singulière coTncidence, si l'on songe au dernier entretien de Gerald et de sa mère.

— Je reprends donc, monsieur le Duc: voulezvous vous marier? il me faut une réponse avant de poursuivre cet entretien.

— Mais, Monsieur. ..je...

— Pardon, j'oubliais d'accentuer suffisamment ma phrase... Donc: Voulez-vous faire un mariage fabuleusement riche, monsieur le Duc?

— Monsieur de Ravil a quelqu'un à marier?

— Probablement.

— Mais vous êtes célibataire, homme du monde et d'esprit... mon cher Monsieur... Pourquoi ne vous mariez vous pas vous-même?

— Monsieur,... je n'ai pas de fortune, mon nom est assez insignifiant... Je suis, dit-on, quelque peu véreux, de plus laid, et d'un commerce désagréable et hargneux; en un mot, je n'ai aucune chance pour arriver à un tel mariage... J'ai donc pensé à vous., monsieur le Duc.

— Je vous sais gré de cette générosité, mon cher Monsieur; mais, avant d'aller plus loin... permettez-moi une question assez délicate... Je ne voudrais pas, vous comprenez, blesser votre susceptibilité...

— J'en ai peu...

— Je m'en doutais. Eh bien! à quel prix mettezvous votre généreux intérêt?

— Je demande 7tn et demij)our cent de la dot, — reprit audacieusement le cynique.

Et comme Geraîd ne put dissimuler le d(^goi"it que lui causaient ces paroles, de Ravil reprit froidement:

— Je crois vous avoir prévenu qu'il s'agissait d'une affaire ?

— C'est juste... Monsieur.

— A quoi bon les phrases?...

— A rien du tout; je vous dirai donc sans phrases, — reprit Gerald en se contenant, — que cet escompte du un et demi pour cent sur la dot me parait assez raisonnable.

— >"est-ce pas?

— Certainement... mais encore faudrait-il savoir, avec qui vous voulez me marier. Monsieur, et comment vous parviendrez à me marier?

— Monsieur le Duc, vous aimez beaucoup la chasse?

— Oui, Monsieur.

— Vous la savez à merveille?

— Parfaitement.

— Eh bien ! quand votre Pointer ou votre Setter vous ont fait un arrêt ferme et sûr... ils ont accompli leur devoir, n'est-ce pas? le reste dépend de la précision de votre coup d'œil et de la prestesse de votre tirer?

— Si vous entendez par là, Monsieur, qu'une fois que vous m'aurez dit: telle riche héritière est à marier... votre un et demi pour cent vous sera acqnis... je...

— Permettez, monsieur le Duc... je suis trop galant homme en affaires, pour venir vous faire une semblable proposition; en un mot, je me fais fort de vous mettre dans une position excellente, sûre, inaccessible à tout autre... et vos avantages naturels, votre grand nom feront le reste...

— Et celte position?

— Vous sentez bien, monsieur le Duc, que je ne suis pas assczjeune... pour vous dire mon secret, avant que vous m'ayez donné votre parole de galant homme de..

— Monsieur de Ravil, — reprit Gerald en interrompant ce misérable qu'il avait grande envie de jeter à la porte, la plaisanterie a suffisamment duré...

— Quelle plaisanterie, monsieur le Duc!

— Vous comprenez bien. Monsieur, que je ne peux pas répondre sérieusement à une .proposition pareille... Me marier sousvosauspices... ce serait par trop plaisant.

— Vous refusez?

— J'ai celte... ingénuité.

— Réfléchissez... monsieur le Duc... Rappelez-vous ce mot de Talleyrand...

— Vous citez beaucoup M. de Talleyrand?

— C'est mon maître... monsieur le Duc.

■ — Et vous lui faites honneur... Mais voyons ce mot du grand diplomate.

— Le voici, monsieur le Duc: Il Jciut ioi/jows se défier de son premier mouvement... parce que c'est ordinairement le bon... Le mot est profond... faites-en votre profit.

— Pardieu! Monsieur! vous ne savez pas combien ce que vous dites là, est vrai et rempli d'à propos... à votre endroit.

— Vraiment?

— J'ai devancé votre conseil; car, si j'avais cédé au premier mouvement que m'a inspiré votre honnête proposition... (et ce mouvement était excellent...) je... vous aurais...

— Qu'auriez-vous fait, monsieur le Duc?

— Vous êtes trop pénétrant, pour no pas le deviner, mon cher Monsieur... et je suis trop poli... pour \ous dire cela chez moi...

— Pardon, monsieur le Duc, mais je suis pressé, et n'ai point de loisir de ra'amuser aux charades... vous refusez mes offres?

— Oui...

— Un mot encore, monsieur le Duc... je dois vous prévenir que ce soir... il serait trop tard... dans lecas où vous vous raviseriez... car j'ai quelqu'un à mettre à votre place... j'avais nn^me d'abord songé à ce quelqu'un-là, mais, après mûre réflexion, j'ai senti que vous réunissiez plus de chances de réussite que l'autre... Or, ce qu'il me faut à moi, c'est que l'affaire se fasse et que j'aie mon 7in et demi de commission sur la dot... mais si vous refusez, je reviens à ma première combinaison...

— Vous êtes du moins homme de précaution, mon cher Monsieur., et je n'aurai pas le chagrin de voir manquer par mon refus... (car je continue de refuser) le gain loyal que vous poursuivez par des moyens si honorables. ...Seulementne craignez-vous pas que j'aie l'indiscrétion d'ébruiter un peu votre curieuse industrie?

— J'en serais ravi, monsieur le Duc... cette révélation me servirait de réclame et m'attirerait des clients... Au revoir donc... monsieur le Duc, je n'en serai pas moins, dans une autre occasion... tout à votre service...

Et après avoir profondément salué Gerald, de Ravil sortit aussi impassible qu'il était entré, et se rendit dans la rue de la Madeleine, ou demeurait son ami de Mormaad.

— Ce diicaillon a sans doute soupçonné qu'il s'agissait de Mlle de Beaumesnil, ce qui m'est fort égal, — se dit le cynique, — et il espère me voler en gagnant par lui-même la prime que je lui demandais sur la dot... C'est ignoble! . . . mais rien n'est désespécé ... on ne me prend pas sans vert, moi... Pourtant, c'est dommage, ce garçon est duc, il est beau, assez spirituel... j'avais des chances; allons, il me faut en revenir à ce pataud de Mormand... J'ai bien fait de ne rien dire à ce vieu\ crétin de la Rochaiguë de mes visées sur le duc de Senneterre, il eût toujours été temps, si ce bel oison avait répondu à cette pipée, de détruire tout ce que j'ai échafaudé en faveur de Mormand, depuis six semaines, et de donner pour mot d'ordre à cette vieille rouée de Mme Lainée, la gouvernante, Senneterre au lieu de Mormand; car, ce que je voudrai, la gouvernante le fera... elle est à moi... et elle peut m'être d'un secours immense ... car son intérêt me répond de son dévouement et de sa discrétion. Heureusement encore j'ai trouvé l'endroit sensible du bonhomme la Rochaiguë... et sauf l'incident de ce rodomont de Senneterre, je n'ai qu'à tout raconter sincèrement {sincèrement... c'est drôle) à ce gros Mormand, qui doit m'attendre en hennissant d'impatience, afin de savoir le résultat de mon entretien avec le baron de la Rochaiguë.

En se livrant ainsi au courant de ses réflexions, M. de Ravil était arrivée dans la rue des Champs-Elysées où, pour la première fois, il avait rencontré Herminie, lorsque la jeune fille se rendait chez la comtesse de Beaumesnil.

,, — C'est ici, — se dit de Ravi! — que j'ai vu celte

La Duchesse. I. J4

,, jolie fille... cette bégueule... le jour du duel de l\îor- ,,niaDd avec le bossu ; elle a passé la nuit à l'hôtel Beau- „mesDil, elle lendemain j'ai su par les gens de l'hôtel „qu'elle était maîtresse de musique, s'appelait Hermi- ,,nie et demeurait rue de Monceau, du côté desBatignoI- ,,les... En vain j'ai rodé par là... je n'ai pu la revoir... „Je ne sais, pourquoi diable celte charmante blonde me , , tient tant au cœur... Ah! si j'avais ma commission sur ,,la dot de cette petite Beaumesnil, je me passerais la „fantaisie de cette musicienne, car, avec son air de du- ,,chesse, accompagnée d'un parapluie et d'une mauvaise „robe noire... elle ne résisterait pas, j'en suis sûr, à , , l'offre d'un bon petit établissement très-peu légitime... „Elle doit crever de faim avec ses leçons... Allons, al- ,,lons, chauffons le gros Mormand... il est bête, mais „persévérant... d'une ambition féroce... le bonhomme jjlaRochaiguë est très-bien disposé. ..ayons bon espoir." Et de Ravil entra chez son ami intime.

Page 1