‹ La duchesseChapitre 18 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

— Eh bien ! — dit M. de Mormand à de Ravil, dès qu'il le vit entrer dans son modeste cabinet de travail, encombré de liasses, de rapports imprimés et communiqués aux membres de la chambre des pairs, — eh bien! as-tu vu M. de la Rochaiguc?

— Je l'ai vu... tout marche à merveille.

— • Tiens, de Ravil, je n'oublierai jamais ta conduite dans cette circonstance... Je le vois, c'est pour toi autant une affaire d'argent qu'une affaire de sincère et bonne amitié... Je t'en sais d'autant plus de gré, que, chez toi.. la place du cœur n'est pas grande...

— Elle l'est assez pour toi... c'est tout ce qu'il me faut... je suis ménager à cet endroit.

— Et la gouvernante? lui as-tu parlé?

— Pas encore.

• — Pourquoi pas?

— Parce qu'il fallait être convenu de différentes choses entre nous... je te dirai quoi; du reste, il n'y a pas de temps perdu, Mme Laine, la gouvernante, agira

comme je voudrai... et quand je voudrai... elle est à moi!...

— Que t'a dit M. de laRochaiguë? a-t-il été satisfait des renseignements qu'il a pris? mes collègues et amis politiques m'ont-ils sien servi? crois-tu que...

— Ah! si tu ne me laisses pas parler...

— C'est que, vois-tu... depuis que la première pensée de ce mariage m'est venue., et j'ai une bonne raison pour ne pas oublier la date de ce jour-là, — ajouta M. de Mormand avec un sourire amer, — ce duel ridicule avec ce maudit bossu me la rappellera toujours, cette date... mais enfin depuis lors, te dis je, ce mariage est pour moi une idée fixe... C'est qu'aussi, juge un peu, placé comme je le suis, quel levier qu'une telle fortune!... Le pouvoir, les plus grandes ambassades,., c'est immense, te dis-je, c'est immense !

— As-tu fini?

— Oui... oui... je t'écoule.

— C'est heureux, Eh bien! tous les renseignements que M. de laRochaiguë a obtenus sur toi, corroborent ce que j'avais avancé: il a l'intime conviction que tôt ou tard tu dois arriver au ministère ou à une grandeambassade, mais que ton heure serait singulièrement avancée, si lu jouissais d'une position de fortune aussi considérable que celle que t'assurerait ton mariage avec Mlle de Beaumesnil. On préfère, quand par hasard ça se trouve, des ministres oudes ambassadeurs puissammentriches. On se figure que c'est là une garantie contre toutes sortes de vilenies. Donc, le bonhomme laRochaiguë est certain que s'il arrange ton mariage avec sa pupille, une fois au pouvoir, tu le feras nommer pair de France; or.

si les pendus ressuscitaient, cet enragé se ferait pendre pour siéger au Luxenabourg; c'est sa manie, son infirmité, sa lèpre... ça le dévore, et tu penses bien que je l'ai gratté à vif là où il lui démangeait.

— Mon mariage fait... sa pairie est assurée, il est président du conseil-général depuis longues années... J'emporterai la nomination de haute lutte...

— Il n'en doute pas, et comme il est de mœurs antiques, il s'en rapporte à ta promesse, et promet d'agir immédiatement dans tes intérêts auprès de sa pupille...

— Bravo... etMlle de Beaumesnil, qu'en dit-il? il doit avoir bon espoir?... Si jeune... si Isolée... elle ne peut pas avoir de volonté... on en fera ce qu'on voudra?

— Il ne la connaît que depuis hier... mais grâce à quelques mots assez adroitement jetés... il a cru deviner que cette petite personne a de grandes dispositions à être ambitieuse, vaniteuse à l'excès, et que la tète lui tournerait infailliblement à la pensée d'épouser un ministre ou un ambassadeur futur, afin d'avoir ainsi à la cour le pas sur une foule de femmes,., d'une condition subalterne.

— C'est providentiel, — s'écria M. de Mormand, ce se possédant pas de joie, — et quand la verrai-je?

— A ce sujet... j'ai une idée... je n'ai pas voulu en faire part à la Rochaiguë avant de l'en parler.

— Voyons l'idée, — dit M. de Mormand, en se frottant joyeusement les mains.

— Il est d'abord entendu que tu n'es pas beau... que tu es gros... que tu as du ventre:., que tu as l'air

horriblement commun... crois à ma sincérité, c'est un ami qui te parle.

— A la bonne heure! — répondit de Mormand, en cachant le désagrément que lui causait la trop amicale franchise de de Ravil, entre amis, on doit oser tout se dire et savoir tout entendre.

— La maxime est bonne... J'ajouterai donc que tu n'es ni séduisant, ni spirituel, ni aimable; mais heureusement, tu as mieux que cela... tu as... à ce qu'il parait... un grand tact politique; tu as fait une étude approfondie de tous les moyens à employer pour corrompre les consciences; tu es né corrupteur comme on naît chanteur, et, de plus, tu jouis d'une éloquence kjet-contmu capable d'éteindre, de noyer la fougue des plus chaleureux orateurs... de l'opposition; tu es appelé à devenir le clyso-pompe... que dis je? la pompe à incendie du cabinet qui t'appellera dans son sein ; de sorte que si dans un salon tu es lourd, empêtré, mal tourné, comme tous les gros hommes, une fois à la tribune, tu es imposant, ronflant, triomphant; la balustrade cache ton ventre ; sous ton habit brodé, ton buste tourne au majestueux, tu peux même prétendre en belle tête.

— A quoi bon tout cela? — répondit de Mormand avec impatience, — tu sais bien que nous autres hommes politiques, nous autres hommes sérieux, nous ne tenons pas le moins du monde à être des freluquets, des beaux.

— Ce que tu dis là est bête... comme tout, et il ne fallait pas m'interrompre... Je poursuis: Bien des

choses dépendent d'une première impression: il faut donc tout de suite apparaître aux yeux de Mlle de Beaumesnil sous ton plus brillant côté., afin de la fasciner... de la magnétiser. Comprends-tu cela?

— C'est juste... mais comment?...

— Tu dois parler dans trois jours à la chambre?

— Oui, sur la pêche de la morue... un discours très-étudié.

— En bien! il faut que tu sois triomphant... poétique... attendrissant... pastoral... dans la pêche de la morue, et c'est facile, en se tenant toujours à côté de la question. Tu peux parler des pêcheurs, de leur intéressante petite famille, des tempêtes sur la grève, de la lune sur la dune, du commerce européen, de la marine, et autres balivernes.

— Mais je n'ai envisagé la questions que sous le point de vue économique.

— Il ne s'agit pas d'économie, — s'écria de Ravil en interrompant son ami, — il faut au contraire prodiguer les trésors de son éloquence pour éblouir la petite Beaumesnil... à l'endroit de la pêche de la morue.

— Ah ça! tu es fou?

— Écoute-moi donc, gros innocent. Le bonhomme la Rochaiguë aura le mot, la gouvernante aussi; de sorte que demain et après-demain, la petite fille entendra dire autour d'elle, sur tous les tons: „C'est jeudi ,,que doit parler h la chambre des pairs, le fameux, l'élo- ,,quent M. de Mormand, le futur ministre, tout Paris ,,sera là, on s'arrache les billets de tribune... car, lors- ,,que M. de Mormand parle... c'est un événement."

— Je comprends.... de Ravil, tu as le génie de l'amitié... — s'écria M. de Mormand.

— La Rochaiguc trouve naturellement le moyen d'amener Mlle de Beaumesnil à vouloir assister à cette fameuse séance, par curiosité; moi, je les ai devancés; il est convenu que la Rochaiguc amusera l'infante au\ bagatelles de la porte, jusqu'au moment où, montant à la tribune, tu auras ouvert le robinet... de ton éloquence... alors... je sors, je cours avertir le tuteur, qui entre avec sa pupille au plus beau moment de ton triomphe...

— C'est parfait!

— Et si parmi tes compères tu peux, à charge de revanche, recruter une claque bien nourrie et lardée de : Ah! ù'ès-bien!... c'est évident! bravo! admirable, etc., etc. la chose est enlevée.

— Encore une fois, c'est parfait, il n'y a qu'une chose qui me contrarie, — dit Mormand.

— Quoi?

— Dès que j'ai parlé, cet enragé deMontdidierpreud à tâche de me réfuter... Ce n'est ni un homme politique ni un homme pratique... mais il est mordant comme un démon; il a l'audace de dire tout haut ce que beaucoup de gens pensent tout bas ; et si devant Mlle de Beaumesnil... il allait...

— Homme de peu de ressources, rassure-toi donc; dès que tu auras fermé ton robinet, et pendant que tu recevras les nombreuses félicitations de tes compères, nous, noils exclamerons: Ces! admirable , élonna7it, étourdissant! c'est du Mirabeau, du Fox, du Shéridan, du Canning... Il faut rester là-dessus,... ne

rien entendre après cela, et nous sortons \ite avec l'infante, en suite de quoi cet enragé de 3Ioutdidier pourra venir à la tribune l'immoler, te ridiculiser tant qu'il lui plaira. Du reste, sois certain d'une chose, et je te gardais cela pour le bouquet... Tu te retirerais de la vie politique, tu dirais catégoriquement au bonhomme la Rochaiguë que tu ne peux pas te faire faire pair deFrance, que grâce à une idée lumineuse qui m'est venue, nonseulement le baron pousserait encore de toutes ses forces à ton mariage; mais tu aurais aussi pour toi Mme de la Rochaiguë et sa belle-sœur, tandis que maintenant, tout ce que nous pouvons espérer de plus avantageux, c'est qu'elles restent neutres...

— Mais alors... pourquoi ne pas employer ce moyen ... tout de suite?

— J'ai bien posé quelques jalons... hasardé quelques mots... mais j'ai tout laissé dans le vague...

— Pourquoi cela?

— Dam... c'est que je ne sais pas... moi, si cela te conviendrait... tu pourrais avoir des scrupules... et pourtant... on a vu les gens les plus honnêtes, les plus considérables... des rois même...

— Des rois? que je meure si je te comprends, de Ravil, explique-toi donc, deRavil!

— J'hésite... les hommes placent quelquefois sisiugulièrement leur amour-propre!...

— Leur amour-propre?

Après tout, on n'est pas responsable de cela; que peut-on contre la nature?...

— Contre la nature? mais en vérité, de Ravil, tu deviens fou ! Qu'est-ce que tout cela signifie ?

— El dire que tu es assez heureux pour que les apparences soient pour toi., tu es gras... tu as la voix claire et presque pas de barbe...

— Eh bien! après?

— Tu ne comprends pas?

— Non...

— Et il se dit homme politique !

— Que diable viens-tu me chanter là, de ma voix claire, de mon peu de barbe et de la politique?

— Mormand... tu me fais douter de ta sagacité; voyons, que m'as tu dit avant-hier, à propos du projet de mariage de la jeune reine d'Espagne?

— Avant-hier?

— Oui, en me confiant un secret d'État surpris en haut lieu.

— Silence...

— Sois donc tranquille, je suis discret comme la tombe... rappelle-toi ce que tu me disais.

— Je disais que si un jour l'on pouvait marier un prince français à la sœur de la reine d'Espagne, le triomphe de la diplomatie serait de donner pour mari à ladite reine un prince... qui offrit assez de... sécurité, assez... de garanties par ses antécédents...

Il paraît qu'en diplomatie... de famille... ils appellent ça des garanties et des antécédents... Va toujours.

— Un prince, dis-je, qui offrît des garanties telles que la reine ne devant jamais avoir d'enfants... le trône appartiendrait plus tard aux enfants de sa sœur... c'est-

à-dire à des princes français. Magniflque combinaison, — ajouta le futur ministre avec admiration. — Ce serait continuer la politique monarchique du grand roi : question européenne... question dynastique!

— Question de haut-de-cliausses, — répondit de Ravil en haussant les épaules, — mais il n'importe... l'enseignement est bon... profites-en donc.

— Quel enseignement?

— Réponds-moi. Quels sont les seuls parents qui restent à Mlle de Beaumcsnil?

— M. de la Rochaiguë, sa sœur, et, après eux, la fille de M. de la Rochaiguë, qui est marié en province.

— Parfaitement... De sorte que si MIledeBeaumesnil mourait sans enfants?...

— Parbleu ! c'est la famille de la Rochaiguë qui hériterait d'elle... c'est clair comme le jour. Mais où diable veux-tu en venir?

— Attends... Maintenant suppose que la famille de la Rochaiguë puisse faire épouser à Mlle de Beaumesnil un mari... qui présentât... ces... ces... garanties... ces antécédents rassurants dont tu me parlais tout-à-l'heure au sujet du choix désirable du mari de la reine d'Espagne ...Est-ce que les la Rochaiguë n'auraient pas le plus immense intérêt à voir conclure un mariage... qui devant être sans postérité... leur assurerait un jour la fortune de leur parente?

— De Ravil... je comprends, dit M. de Mormand d'un air cogitatif, et frappé de la grandeur de cette conception.

— Voyons... veux-tu que je te pose... aux yeux delà Rochaiguë comme un homme (sauf le sang royal) par-

IG

faitement digne d'être le mari d'une reine d'Espagne, dont le beau-frère serait un prince français? Songes-y... c'est rallier à toi la sœur et la femme du baron.

Après un long silence, le comte de Mormand dit à son ami d'un air à la fois diplomatique et majestueux :

— De Ravil... je te donne carte blanche.

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