CHAPITRE DEUXIEME
A la fin de cette journée, pendant laquelle Ernesiine
de Beaumesnil avait été à son insu l'objet de tant de eu- l
pides convoitises, de tant de machinationsplus ou moins '.
habiles ou perfides, la jeune fille, seule dans l'un des sa- 1
Ions de son appartement, attendait l'heure du dîner. '
La plus riche héritière de France était loin d'être belle ou jolie; son front trop grand, trop avancé, les pommettes de ses joues trop saillantes, son menton un ' peu long, donnaient à ses traits beaucoup d'irrégularité; I mais en ne s'arrètant pas à cette première apparence, on se sentait peu-à-peu attiré par le charme de la physionomie de la jeune fille; son front, trop prononcé, mais < uni, mais blanc comme l'albâtre, et encadré d'une ma- I gnifique chevelure châtain-clair, surmontait des yeux , bleus d'une bonté infinie, tandis qu'une bouche ver- 4 meille, aux dents blanches , au sourire mélancolique J et ingénu, semblait demander grâce pour les imperfec- | lions du visage. {
Ernestine de Beaumesnil, seulement âgée de seize i
ADS, avait grandi très-rapidement; aussi, quoique sa I
La Duchesse, II. % \
taille élevée fût parfaitement svelte, droite et dégagée, la jeune fille convalescente d'une longue maladie de croissance, se tenait encore parfois légèrement courbée, attitude qui d'ailleurs rendait plus remarquable encore la gracieuse flexibilité de son cou d'une rare élégance.
En un mot, malgré sa vulgarité surannée, la comparaison d'une Jleiir penchée sur sa tige... exprimerait à merveille l'ensemble doux et triste de la figure d'Ernestine deBeaumesnil...
Pauvre orpheline abbattue par la douleur que lui causait la mort de sa mère.
Pauvre enfant, accablée sous le poids écrasant pour elle de son immense richesse.
Contraste bizarre... c'était un sentiment de touchant intérêt., nous dirions même de tendre pitié... que semblaient demander et inspirer la physionomie, le regard, l'altitude de cette héritière d'une fortune presque royale..
Une robe noire bien simple que portaitErnestine augmentait encore l'éclat de son teint, d'une blancheur délicatement rosée, les mains croisées sur ses genoux, la tôte penchée sur^son sein, l'orpheline semblait triste et rêveuse.
La demie de cinq heures venait de sonner, lorsque la gouvernante de la jeune fille entra discrètement et lui dit:
— Mademoiselle peut-elle recevoir Mlle de la Rochaiguë?
— Certainement, ma bonne Laine, — répondit la jeune fille en tressaillantet sortant de sa rêverie, — pourquoi Mlle de la Rochaiguë n'entre-t-elle pas?
La gouvernante sortit et revint bientôt, précédant Mlle Héléna de la Rochaiguë.
Cette dévotieuse personne n'aborda Ernesline qu'après deux profondes et cérémonieuses révérences, que la pauvre enfant s'empressa de rendre coup sur coup, surprise, presque peioée de voir une femme de l'âge de Mlle Héléna l'aborder avec cette obséquiosité.
— Je remercie Mlle deBeaumesnil de vouloir bien m'accorder un moment d'entretien, — dit Mlle Héléna d'un ton formaliste et respectueux, en faisant une troisième et dernière révérence, qu'Ernestine lui reudit encore, après quoi elle lui dit avec un timide embarras :
— J'ai à mon tour, Mademoiselle Héléna, une grâce à vous demander...
— À. moi?... quel bonheur!... — dit vivement la protectrice de M. de Macreuse.
— Mademoiselle, je vous en prie... ayez la bonté de m'appeler Ernestine... au lieu de me dire Madernoiselle de Beaumesnil... Si vous saviez combien cela m'impose î
— Je craigaais de vous déplaire. Mademoiselle, en me familiarisant davantage.
— Dites-moi Ernestine,... et non Mademoiselle... Encore uue fois, je vous eu prie, ne sommes-nous pas parentes? et plus tard... si je mérite que vous m'aimiez, — ajouta la jeune fille, avec une grâce ingéuue, — vous me direz... ma chère Ernestine... n'est-ce pas?
— Ah! mon affection vous a été acquise, dès que je vous ai vue, ma chère Ernestine, — répondit Héléna avec onction, — j'ai deviné que la réunion de toutes les vertus... chrétiennes, si désirables chez une jeune personne de votre âge... florissait dans votre cœur. Jen'
vous parle pas de votre beauté... si charmante, si idéale qu'elle soit, car vous ressemblez à une madone de Raphaël. Mais — ajouta la dévote, en baissant les yeux, — la beauté est un don fragile... et périssable aux yeux du Seigneur., tandis que les qualités dont vous êtes ornée, assureront votre salut.
A cette avalanche de louanges quasi-mystiques, l'orpheline éprouva un embarras mortel, ne sut que répondre, et balbutia:
— Je ne mérite pas. Mademoiselle... de pareilles louanges... et... je ne sais.
Puis elle ajouta, très-satisfaite de trouver un moyen d'échapper à ces flatteries qui, malgré son inexpérience, lui causaient une impression singulière :
— Vous avez quelque chose à me demander, Mademoiselle?
— Sans doute, — dit Héléna, — je venais savoir vos ordres... pour l'office de demain.
— Quel office. Mademoiselle?
— Mais l'office où nous irons chaque jour...
Et comme Erncstine fit un mouvement de surprise, Mlle Héléna ajouta pieusement:
— Oùnous irons chaque jour pour... prier pendant une heure pour le repos de l'ame de votre père et de votre mère..
La jeune fille n'avait pas eu jusqu'alors d'heure fixe pour prier... pour son père et sa mère.
L'orpheline priait presque tout le jour; c'est-à-dire que presque,! chaque instant elle songeait, avec un pieux respect, avec un ineffable attendrissement, aux deux êtres chéris qu'elle regrettait.
Cependant, n'osant pas se refuser à l'invitation de Mlle Héléna, Ernestine lui répondit tristement :
— Je vous remercie d'avoir eu cette pensée, Mademoiselle, je vous accompagnerai.
— La messe de neuf heures, — dit la dévote, — est la plus convenable .. en cela qu'elle se dit à la chapelle de la Vierge, pour laquelle vous avez une dévotion particulière, m'avez vous dit hier, Ernestine?
— Oui, Mademoiselle, en Italie... tous les dimanches... j'assistais à l'office dans la chapelle de la Madone... c'était une mère aussi... et je ne sais pourquoi je préférais lui adresser mes prières pour ma mère...
— Elles seront certainement plus efficaces, ma chère Ernestine, et puisque vous les avez commencées sous l'invocation de la mère du Sauveur, il faut les continuer.. Ainsi nous ferons donc tous les jours nos dévotions à la chapelle de la Vierge, vers neuf heures du matin.
— Je serai prête, 3Iademoiselle.
— Alors, Ernestine, vous m'autoriserez à donner des ordres pour que votre voiture et vos gens soient prêts à cette heure.
— Ma voiture? mes gens?
— Certainement, — dit la dévote avec emphase, — votre voiture drapée et armoriée, un des valets de pied nous accompagnera dans l'église, portant derrière nous un sac de velours, où seront nos livres de messe, vous savez bien que c'est l'usage chez toutes les personnes comme il faut.
— Pardon, Mademoiselle, mais à quoi bon tant d'appareil? je vais seulement à l'église pour prier, ne pour-
rions-nous y aller à pied ?... Dans cette saison... le temps est si beau...
— Quelle admirable modestie dans l'opulence! — s'écria la dévote, — quelle simplicité dans la grandeur! Ah! Ernestine ! vous êtes bénie du Seigneur! pas une vertu ne vous manque... vous possédez la plus rare de toutes... la sainte... la divine humilité... vous, qui êtes cependant la plus riche héritière de France!
Ernestine regardaitMlle Héléna avec un nouvel étonnemcnt.
La naïve enfant ne croyait pas avoir fait montre de si merveilleux sentiments, en 'désirant d'aller à la messe à pied, par une belle matinée d'été; sa surprise redoubla en entendant la dévote continuer en s'exaltant presque jusqu'au ton prophétique :
— La grâce d'en-haut vous a touchée, ma chère Ernestine!... oh!... oui... tout me le dit, le Seigneur vous a bénie jusqu'ici en vous inspirant des sentiments profondément religieux... en vous donnant le goût d'une vie exemplaire passée dans les exercices de la piété, ce qui n'exclut pas les honnêtes distractions que l'on peut trouver dans le monde... Oui, Dieu vous protège, ma chère Ernestine, et bientôt peut-être, il vous donnera une marque plus visible encore de sa toute-puissante protection.
La façon de la dévote, ordinairement silencieuse et réservée, fut interrompue par l'arrivée de Mme de la Rochaiguë qui, moins discrète que sa belle-sœur, entra sans se faire annoncer.
La baronne, assez surprise de trouver Ernestine en tête à tète afec Héléna, jeta d'abord sur celle-ci un regard
de défiance ; mais la d^ote reprit aussitôt un masque si béat, si peu intelligent, que les soupçons de la baronne s'effacèrent à l'instant.
L'orpheline se leva et fit quelques pas au devant de Mme de laRochaiguë qui, empressée, souriante, charmante et pimpante, lui dit le plus tendrement du monde en lui prenant les deux mains :
— Ma chère et toute belle, je viens, si vous le permettez, vous tenir un peu compagnie jusqu'à l'heure du dîner... car je suis jalouse du bonheur de ma chère bellesœur.
— Combien vous êtes aimable pour moi, Madame, — répondit Ernestine, sensible aux prévenances de la baronne.
Héléna se dirigeant alors vers la porte, dit à la jeune fille, afin d'aller ainsi au devant de la curiosité de Mme de la Rochaiguë:
— A demain matin, neuf heures, n'est-ce pas, c'est convenu?..
Et après un affectueux signe de tète adressé à la baronne, Héléna sortit, reconduite jusqu'à la porte parMUe de Beaumesnil.
Lorsque celle-ci revint rejoindre Mme de la Rochaiguë, la baronne, regardant l'orpheline venir à elle, s'éloigna de quelques pas à reculons, à mesure qu'Ernestine s'approchait, et lui dit d'un ton d'affectueux reproche :
— Ah! ma chère petite belle, vous êtes incorrigible...
— Comment donc cela. Madame? •
— Je suis, je vous l'ai dit, d'une franchise... oh! mais d'une franchise... brutale... impitoyable, c'est un
de mes défauts; aussi je vous riprocherai encore,... je vous reprocherai toujours de ne pas vous tenir assez droite!...
— II est vrai. Madame... c'est malgré moi que je me tiens ainsi quelquefois courbée.
— Et c'est ce que je ne saurais souffrir... ma chère belle... Oui, je serai sans pitié — reprit gaîment la baronne. — Je vous demande un peu à quoi bon cette délicieuse taille, si vous ne la faites pas mieux valoir... à quoi bon ce visage ravissant, sur traits si fins, si distingués, si vous le tenez toujours baissé... II est pourtant charmant à voir?
— Madame... — dit l'orpheline non moins embarrassée des louanges mondaines de la baronne que des louanges mystiques de la dévote.
— Oh !... ce n'est pas tout, — reprit Mme de la Rochaiguë avec un affectueux enjouement, — il faudra que je gronde bien fort cette excellente Mme Laine; vous avez des cheveux admirables, et vous seriez mille fois mieux coiffée avec des anglaises... Votre port de tête est si naturellement généreux et noble (quand vous vous tenez droite, bien entendu), que ces longues boucles vous iraient à merveille...
— J'ai toujours été coiffée comme je le suis. Madame... et je ne songeais pas à changer de coiffure, cela ra'étant, je vous l'avoue, assez indifférent.
— Et c'est encore un reproche à vous faire, ma chère belle (vous voyez que je ne finis pas), il faut que vous soyez coquette... •certainement très-coquette... ou plutôt... c'est moi qui le serai pour vous. Je suis si fière de ma charmante pupille que je veux qu'elle éclipse les jolies.
— Je ne puis jamais avoir cette prétention. Madame, répondit Ernestine, en souriant doucement.
— Je voudrais bien que vous vous permissiez d'avoir des prétentions, Mademoiselle — reprit en riant la baronne— je n'entends pas cela du tout... c'est moi qui les aurai pour vous... ces prétentions. En un mot, je veux que vous soyez citée comme la plus jolie, la plus élégante des jeunes personnes... de même que vous serez un jour cité comme la plus élégante des femmes;... car, entre nous... je vous connais depuis hier seulement, ma chère belle. En bien'! à certaines tendances, à des riens que j'ai remarqués en vous, je suis sûre, etjevous l'ai déjà dit, que vous êtes née pour être un jour une femme à la mode...
— Moi, Madame, — dit ingénument l'orpheline.
— J'en suis sûre... et n'est pas femme à la mode qui veut ; il ne suffit pas pour cela d'avoir de la beauté, de la richesse, de la naissance, d'être marquise ou duchesse... quoique ce dernier titre relève singulièrement une femme ...Non, non, il faut réunira tous ces avantages... un je ne sais quoi... qui fixe et commande l'attention... attire les hommages, et ce je ne sais quoi, vous l'aurez... rien n'est plus facile à deviner en vous.
— Mon Dieu! Madame... vous m'étonnez beaucoup, — répondit la pauvre enfant tout abasourdie.
— Je vous étonne... c'est tout simple, vous devez vous ignorer, ma chère belle; mais moi qui vous étudie, qui vous juge avec l'œil jaloux etorgueilleux d'unemère.. je prévois tout ce que vous serez, et je m'en applaudis... C'est une si ravissante existence, que celle d'une femme
à la mode ; reine de toutes les fêtes, de tous les plaisirs, sa vie est un continuel enchantement... Et tenez, pour vous donner une idée de ce monde , sur lequel vous êtes destinée à régner un jour, il faudra qu'après-deraain nous allions en voiture aux Champs-Elysées, il y aura eu une course au bois de Boulogne... vous verrez revenir tout le Paris élégant... c'est une distraction parfaitement compatible avec votre deuil.
— Madame... excusez-moi... mais ces grandes réunions... m'intimident... et... je...
— Oh ! ma chère belle, — reprit la baronne en interrompant sa pupille, — je suis intraitable ; il faudra faire cela pourmoi... D'ailleurs, je tiens à être aussi bien traitée que mon excellente sœur... Et à ce propos, voyons, ma chère belle... qu'avez-vous donc comploté... pour demain matin neuf heures, avec cette bonne Héléna?...
— Mlle Héléna veut bien me conduire à l'office... Madame.
— Elle a raison , ma chère belle ; il ne faut pas trop négliger ses devoirs religieux... Mais neuf heures... c'est bien matin... les femmes du monde ne vont guère qu'à l'office de midi, au moins l'on a eu tout le temps de faire une élégante toilette du matin, et l'on rencontre à l'église des figures de connaissance.
— J'ai l'habitude de me lever de bonne heure. Madame... et puisque Mlle Héléna préférait partir à neuf heures... j'ai pensé que cette heure devait être aussi la mienne.
— Ma chère belle, je vous ai dit que je serai avec vous d'une franchise... d'une sincérité brutale.
— El je vous en remercie... Madame...
— Sans doute, ilne faut pas, voyez-vous, être glorieuse de ce que vous êtes la plus riche héritière de France... Mais, sans vouloir abuser de cette position pour imposer aux autres vos volontés ou vos caprices... il ne faut pas non plus toujours vous empresser d'aller au devant du moindre désir d'autrui. Encore une fois, n'oubliez pas que votre immense fortune...
— Hélas ! Madame, — ditErnestine sans pouvoir retenir deux larmes qui roulèrent sur ses joues, — je fais mon possible , au contraire, pour n'y pas songer, à cette fortune... car elle me rappelle que je suis orpheline...
— Pauvre chère belle, — dit Madame de la Rochaiguë en embrassant Ernestine avec effusion, — combien je m'en veux de vous avoir involontairement attristée, je vous en conjure, séchez ces beaux yeux, j'ai trop de regret de vous voir pleurer, cela me fait un mal!...
Ernestine essuya lentement ses larmes; la baronne reprit affectueusement:
— Voyons, mon enfant... du courage... soyez raisonnable... sans doute c'est un malheur affreux... irréparable, que d'être orpheline; mais par cela que ce malheur est irréparable... il faut bien prendre sur vous... vous dire qu'il vous reste du moins des amis, des parents dévoués... et que si le passé est triste, l'avenir est des plus brillants...
Au moment où Mme de la Rochaiguë consolait ainsi l'orpheline, on frappa discrètement à la porte.
— Qui est là? — demanda la baronne.
— Le majordome de Mlle de Beaumesnil, — répondit une voix — et il sollicite la grâce de venir se mettre à ses pieds.
ErnestiDe fit un mouvement de surprise, la baronne lui dit en souriant:
— C'est une plaisanterie de M. de la Rochaiguë, c'est lui qui est la derrière là porte...
Mlle de Beauiuesnil tâcha de sourire aussi, et la baronne dit à haute voix :
— Entrez, Monsieur le majordome... entrez.
A cesmots, le baron parut, montrant plus que jamais ses longues dents, alors complètement découvertes par le rire de satisfaction que lui inspirait sa plaisanterie, il alla courtoisement s'incliner devant Ernestine, lui baisa la main et lui dit:
— Mon adorable pupille continue-t-elle d'être contente de moi? rien ne manque-t-il à son service? trouvet-elle sa maison sur un pied convenable? n'a-t-elle pas découvert d'inconvénientsdans son appartement? est-elle satisfaite de ses gens?
— Je me trouve parfaitement bien ici. Monsieur, trop bien... même... — répondit Ernestine; — car ce magnifique appartement pour moi seule... est...
— Il n'y arien de trop beau, charmante pupille, — dit le baron d'un ton péremptoire; — il n'y a rien de trop somptueux pour la plus riche héritière de France.
— Je suis surtout heureuse et touchée de l'affectueux accueil que je reçois dans votre famille. Monsieur, — reprit Ernestine, — et, je vous l'assure, le reste a pour moi peu d'importance...
Soudain les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et un maître d'hôtel dit à haute voix :
— Mademoiselle est servie...
CHAriTRE TROISIEME.
Le baron offrit son bras à Ernestine, qu'il conduisait dans la salle à manger, où se rendit bientôt Héléna, un peu attardée par l'envoi d'une lettre à l'abbé Ledoux, au sujet de la rencontre du lendemain.
Pendant le dîner, Ernestine fut le constant objet des prévenances, des obséquiosités du baron, de sa femme, d'Heléna et des domestiques, qui subissaient, comme leurs maîtres, l'influence magique de ces mots tout-puissantsqui résumaient la positionde l'orpheline: laplusriche héritière de France!...
Vers la fin du dîner, le baron, affectant l'air du monde le plus détaché, dit à Mlle de Beaumesnil:
— Ma chère pupille... vous vous êtes reposée aujourd'hui des fatigues de votre voyage,... il faudrait, ce me semble, sortir demain et les autres jours pour vous distraire un peu.
— Nous y avions pensé, Héléna et moi, — dit Mme de Rochaiguë ; — votre sœur accompagnera demain matin Ernestine à l'office... dans l' après-dîner Mlle Paimyre €t Mlle Barenne viendront essayer à notre chère petite
belle les robes et les chapeaux commandés hier par mes soins, et après demain, nous irons faire un tour en voiture aux Champs-Elysées.
— A merveille , — dit le baron , — je vois la journée de demain et celle d'après-demain parfaitement employées. Seulement... je me trouve, moi, très-mal partagé... Aussi, je vous demande ma revanche pour le jour d'ensuite, ma chère pupille... Me l'accorderez-vous?
— Certainement, Monsieur, avec le plus grand plaisir, — répondit Ernestine.
— La grâce de cette réponse endouble encore le prix, — dit le baron avec une expression si convaincue, que l'orpheline se demandait ce qu'elle avait répondu de si gracieux, lorsque la baronne dit à son mari :
— Voyons, Monsieur de la Rochaiguë, quels sont vos projets?
— Ah! Ah! — répondit le baron d'un air fin, — je ne suis ni si dévotieux que ma sœur, ni si mondain que vous, ma chère amie, je propose donc à notre aimable pupille, si le temps le permet, une promenade dans l'un des plus beaux jardins de Paris, où elle verra une merveilleuse collection de rosiers en fleurs.
— Vous ne pouviez mieux choisir, Monsieur, — dit naïvement Ernestine, — j'aime tant les fleurs.
— Ce n'est pas tout, et comme je suis homme de précaution, ma charmante pupille, — ajouta le baron — en cas de mauvais temps, nous ferions notre promenade dans des serres chaudes superbes ou dans une magnifique galerie de tableaux renfermant les chefs-d'œuvre de l'école moderne.
— Et où se trouvent donc réunies toutes ces belles
choses, Monsieur? — dit Ernestioe véritablement émerveillée.
Ah! ma chère pupille... quelle véritable Parisienne vous êtes ! — reprit M. de la Rochaiguë en riant d'un air capable, — et vous aussi, baronne... et vous aussi, ma sœur; je le vois à votre air étonné, vous ignorez où se trouve ce pays de merveilles qui est pourtant presque à notre porte.
— En vérité... — dit Mlle de la Rochaiguë, — j'ai beau chercher... je...
— Vous ne trouvez pas? — reprit le baron, radieux, — voyons... j'ai pitié de vous... toutes ces merveilles se trouvent réunies... au Luxembourg.
— Au Luxembourg ! — s'écria la baronne en riant et, s'adressant à Ernesline : — Ah ! ma chère belle, c'est un piège... abominable, car vous ne savez pas la passion de M. de Rochaiguë pour une autre des merveilles du Luxembourg dont il se garde bien de vous parler!
— Et quelle est cette autre merveille, Madame ? — demanda la jeune fille en souriant.
— Figurez-vous... pauvre chère innocente... que M. de laRochaiguë est capable de vousconduire à une séance de la chambre des pairs... sous prétexte de serres, de fleurs et de tableaux!
— Eh bien! pourquoi pas? dans la tribune diplomatique?— Ma chère pupille s'y trouverait en belle et bonne compagnie, — riposta le baron, — elle rencontrerait là de ces bienheureuses femmes d'ambassadeurs... de ministres...
— Bienheureuses... le mot est charmant, — dit gaî-
■ment la baronne, et d'où leur vient cette canonisation, s'il vous plaît? Puis, se tournant vers Héléna :
— Entendez-vous votre frère... ma chère... quel blasphème!
— Je maintiens, — répondit le baron, — qu'il n'est pas au monde une position plus enviable, plus charmante... plus admirable, que celle de la femme d'un ambassadeur... ou d'un ministre... Ah! ma chère amie... — ajouta le Cmining ignoré, en s'adressant à sa femme d'un
on pénétré — que n'ai-je pu vous donner une pareille position! Vous eussiez été... jalousée... adulée... fùtée.. Vous seriez devenue, j'ensuis sûr... une femmepolitique supérieure... Vous eussiez dirigé l'État peut-être... Estil un rôle plus beau pour une femme?
— Voyez-vous , ma chère belle, quel dangereux flatteur que M. de la Rochaiguë, — dit la baronne à Ernestine, — il est capable de vouloir peut-être vous donner aussi le goiit de la politique...
— A moi. Madame? oh! je ne crains pas cela, — répondit Ernesline en souriant.
— Vous raillerez tant que vous voudrez, ma chère amie, — dit le baron à Mme de la Rochaiguë ; — mais je prétends que ma chère pupille... a dans l'esprit quelque chose de rélléchi... déposé... de sérieux... très-remarquable pour son âge, sans compter qu'elle ressemble incroyablement au portrait de la belle et fameuse duchesse de Longueville, qui a eu sous la Fronde une si grande influence politique.
— Ah !.. . c'est trop fort , — dit la baronne , en interrompant son mari avec un redoublement d'hilarité.
L'orpheline ne partagea pas cette gatté; elle trouvait
singulier qu'en moins de deux heures, les trois personnages dont nous parlons eussent tour-à-tour découvert qu'elle réunissait les vocations les plus singulièrement opposées:
Celle Ae femme dévote,
ûe femme à la mode,
ûç femme politique.
La conversation fut interrompue par le bruit retentissant d'une voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel.
Le baron dit à sa femme :
• — Vous n'avez pas fermé votre porte ce soir?
— Non... mais je n'attends personne... à moins que ce ne soit Mme de Mirecourt qui, vous le savez, vient quelquefois en prima sera, avant d'aller daps le monde.
— En ce cas, où voulez-vous la recevoir?
— Si cela ne vous ennuyait pas trop , ma chère belle,
— dit la baronne à Ernestine , — vous me permettriez de recevoir Mme de Mirecourt dans votre salon; c'est une digne et excellente personne.
— Faites absolument comme il vous plaira. Madame,
— répondit Ernestine.
— Vous ferez entrer dans le salon de Mlle de Beaumesnil, — dit la baronne à l'un des domestiques.
Celui-ci sortit, et revint bientôt en disant:
— D'après les ordres de Mme la baronne j'ai fait entrer chez Mademoiselle.... mais ce n'était pas Mme de Mirecourt.
— Et qui donc était-ce ?
— M. le marquis de Maiilefort, madame la Baronne. Au nom du marquis, le baron s'écria;
La Duchesse. II. 3
— C'est insupportable... Une \isite à une pareille heure est d'une familiarité inconcevable.
La baronne fit signe à son mari de se contraindre devant les gens, et dit tout bas àErnestine qui semblait surprise de cet incident:
— M. de la Rochaiguë n'aime pas M. de Maillefort, qui est un des plus malins et des plus méchants bossus qu'on puisse imaginer...
— Un vrai satan... — ajouta Héléna.
— Il me semble — dit Ernestine en réfléchissant, — qu'autrefois... chez ma mère, j'ai entendu prononcer le nom de M. de Maillefort.
— Et certes , ma toute belle , — reprit la baronne en souriant, — l'on ne parlait pas précisément du marquis comme d'un bon ange.
— Je ne me souviens pas d'avoir entendu parler de M. de Maillefort en bien ou en mal, — répondit l'orpheline, — je me rappelle seulement son nom...
— Et ce nom, — dit le baron, — est celui d'une véritable peste ! !
— Mais, Madame , — dit Mlle de Beaumesnil en hésitant, — si M. de Maillefort est si méchant, pourquoi le recevez-vous?
— Ah! ma chère belle... dans le monde, on est obligé à tant de concessions, surtout lorsqu'il s'agit de personnes de la naissance de M. de Maillefort.
Et s'adressant au baron :
— Il est impossible de prolonger le dtner plus longtemps, car on a servi le café dans le salon.
Mme de la Rochaiguë se leva de table; le baron, dissimulant son dépit, offrit son bras à sa pupille;
et tous entrèrent dans le salon où attendait M. de Alaillefort.
Le marquis avait pendant long-temps tellement pris l'habitude de se vaincre, à l'endroitde sa profonde et secrète passion pour la comtesse de Beauraesnil, passion que celle-ci avait seule pénétrée, qu'à la vue d'Ernestine, il ne trahit en rien l'intérêt qu'elle lui inspirait ; il songea non sans tristesse, qu'il lui fallait se montrer devant l'orpheline ce qu'il avait toujours été devant les autres : incisif et sarcastique ; un changement soudain dans ses manières, dans son langage, eiit é\eillé les soupçons des la Rochaiguë, et pour protéger Ernestine à l'insu de tous et peut-être à l'insu d'elle-même, afin d'accomplir ainsi les dernières volontés de la comtesse, il ne devait en rien exciter les défiances des personnes dont l'orpheline était entourée.
M. de Maillefort, doué d'une grande sagacité, s'aperçut avec un cruel serrement de cœur de l'impression défavorable que son aspect causait à Ernestine , car celleci, encore sous l'influence des calomnies dont le bossu venait d'être l'objet, avait involontairement tressailli et détourné les yeux à la vue de cet être difforme.
Si diversement pénibles que fussent alors les ressentiments du marquis, il eut la force de les dissimuler; s'avançant alors vers Mme de la Rochaiguë, le sourire aux lèvres, l'ironie dans le regard:
— Je suis bien indiscret, n'est-ce pas? ma chère baronne? mais, vous le savez... ou plutôt vous l'ignorez, l'on n'a des amis que pour mettre avec eux ses défauts à l'aise... à moins cependant, — ajouta le marquis en s'inclinant profondément devant Héléna — à moins que,
comme Mlle de la Rochaiguë... on n'ait pas de défauts... et qu'on soit un ange de perfection, descendu des cieux pour l'édification des fidèles; alors, c'est pis encore: Quand on est si parfait, l'on inflige à ses amis le supplice de l'envie... ou de l'admiration, car pour beaucoup c'est tout un...
Et s'adressant enfin à M. de la Rochaiguë :
— N'est-ce pas que j'ai raison, baron? je m'en rapporte à vous, qui avez le bonheur de n'être blessant.... ni par vos qualités, ni par vos défauts.
Le baron sourit, montra outrageusement ses longues dents, et répondit en tâchant de contraindre sa mauvaise humeur:
— Ah! marquis!... marquis... toujours malicieux, mais toujours aimable.
Songeant alors qu'il ne pouvait se dispenser de présenter M. de Maillefort à sa pupille qui regardait le bossu avec une crainte croissante, le baron dit à Ernestine :
— Ma chère pupille, permettez-moi de vous présenter M. le marquis de Maillefort, un de nos bons amis.
Après s'ôtre incliné devant la jeune fille qui lui rendit son salut d'un air embarassé, le bossu lui dit avec une froideur polie:
— Je suis heureux. Mademoiselle, d'avoir maintenant un motif de plus pour venir souvent chez Mme de la Rochaiguë.
Et, comme s'il se croyait libéré envers l'orpheline par cette banalité, le marquis s'inclina de nouveau, et alla s'asseoir auprès de la baronne, pendant que son mari
tâchait de donner une contenance à son dépit, en dégustant le café avec lenteur, et qu'Héléna, s'eraparant d'Ernestine, l'emmenait à quelques pas, sous prétexte de lui faire admirer les fleurs d'une jardinière.
Le marquis, sans paraître faire la moindre attention à Ernestine et à Héléna , . ne les perdit cependant pas de vue, il avait l'ouïe très-fine, et il espéraitsurprendre quelques mots de l'entretien delà dévote et de l'orpheline, tout en causant avec Mme de la Rochaiguë, conversation d'abord nécessairement insignifiante, chacun des interlocuteurs, cachant soigneusement le fond de sa pensée sous an parlage frivole ou banal, tâchait de voir venir son adversaire, ainsi que l'on dit vulgairement.
Le vague d'un pareil entretien favorisait à merveille les intentions du marquis; aussi, tandis que, d'une oreille distraite, il écoutaitMmedelaRochaigué, il écoutait de l'autre et très-curieusement, Ernestine, le baron et Héléna.
La dévote et son frère croyant le bossu tout à son entretien avec Mme de la Rochaiguë, rappelèrentà l'orpheliue, dans le courant de leur conversation, la promesse qu'elle avait faite: à Héléna de l'accompagner le lendemain à l'office de neuf heures; au baron d'aller le surlendemain admirer avec lui les merveilles duLuxembourg.
Quoiqu'il n'y eût rien d'extraordinaire dans ces projets acceptés, par Ernestine, M. deMaillefort, très en défiance contre les la Rochaiguë, ne regarda pas comme inutile pour lui d'être instruit de ces particularités, en apparence insignifiantes. H les nota soigneusement dans
son esprit, tout en répondant avec son aisance habituelle aux lieux communs de la baronne.
L'attention du bossu étaitainsi partagée depuis quelques minutes, lorsqu'il vit du coin de l'œil Héléna parler basa Ernestine, en lui montrant du regard Mme de la Rochaiguc, comme pour lui dire qu'il ne fallait pas la déranger de son entretien ; puis l'orpheline, Héléna et le baron quittèrent discrètement le salon. Mme delà Rochaiguë ne s'aperçut de leur absence qu'au bruit que fit la porte en se refermant.
Ce départ servait à souhait la baronne; la présence des autres personnes eût gêné une explication qui lui paraissait très-urgent d'avoir avec le marquis; elle était trop fine, trop rompue au monde, pour n'avoir pas pressenti, ainsi qu'elle l'avait dit à son mari, que le marquis, revenant chez elle après une longue interruption dans leurs relations, ne pouvait être ramené que par la présence de l'héritière sur laquelle il avait nécessairement quelque vue cachée.
La passion du bossu pourMme deBeaumesnil n'ayant été devinée par personne, sa dernière entrevue avec la comtesse mourante ayant aussi été tenue secrète, Mme de laRochaiguë ne pouvait soupçonner et ne soupçonnait pas la sollicitude que le marquis portait à Ernesline...
Voulant néanmoins tâcher de pénétrer les desseins du bossu, afin de les déjouer s'ils contrariaient les siens, Mme de la Rochaiguë interrompit son insignifiante conversation, dès que la porte se fut refermée sur l'orpheline.
— Eh bien! — demanda la baronne au bossu — comment trouvez-vous Mlle de Beaumesnil?
— Je la trouve très-généreuse...
— Comment cela, marquis? très-généreuse!
— Sans doute... avec sa fortune., votre pupille aurait le droit d'être aussi laide et aussi bossue que moi...; mais a-t-elle quelques qualités?
— Je la connais depuis si peu de temps, que je ne saurais trop vous dire...
— Voyons, pourquoi ces réticences?... vous sentez bieo que je ne viens pas vous demander la main de votre pupille.
— Qui sait?... — reprit la baronne en riant.
— Moi... je le sais, et je vous le dis...
— Sérieusement, marquis, — reprit Mme de la Rochaiguë d'un ton pénétré. — Je suis sûre qu'à l'heure qu'il est, cent projets de mariage sont déjà formés...
— Contre Mlle de Beaumesnil?
— Contre est très-joli... mais, tenez, marquis, je voux être frauche avec vous.
— Vraiment, — dit le bossu avec une surprise railleuse. — Eh bieu ! moi aussi. Allons, ma chère baronne, ... faisons cette petite débauche... de sincérité, ma foi; tant pis !
Et M. de Maillefort rapprocha son fauteuil du canapé où la baronne était assise.