CHAPITRE QUATRIEME
Mniede laRochaiguë, après un moment de silence, jetant sur M. de Maillefort un regard pénétrant, lui dit :
— Marquis, je vous ai deviné.
— Ah ! bah !
— Parfaitement deviné...
— Vous faites tout en perfection... ça ne m'étonne pas, voyons donc cette surprenante divination.
— De peur de raviver mes regrets, je ne veux pas compter lenomhred'annéespendant lesquels vous n'avez pas mis lespiedschcz moi, Marquis., etvoilàquesoudain ...vous me revenez avec un empressement tout flatteur... Moi qui suis bonne femme et pas du tout glorieuse, je me suis dit...
— Voyons... Baronne, qu'est-ce que vous vous êtes dit?
— Oh! mon Dieu!... je me suis dit tout simplement ceci: ,, Après le brusque délaissement de M. de Maille- ,,fort, qui me vaut donc de nouveau le plaisir de le voir ,,si souvent?... C'est probablement parce que je suis la „tutrice de Mlle de Beaumesnil, et que cet excellent ,, marquis a un intérêt quelconque à revenir chez moi."
— Ma foi, baronne, c'est à peu près cela...
— Comment, vous l'avouez?
— Il le faut bien...
— Vous allez me faire douter de ma pénétration en vous rendant si vite, Marquis...
— Ne sommes-nous pas en pleine orgie... de franchise?
— C'est vrai...
— Alors... à mon tour, je m'en vais d'abord vous dire... pourquoi j'ai soudain cessé de venir chez vous... c'est que, voyez-vous, Baronne, moi je suis une manière de stoïque...
— Eh bien... que fait là le stoïcisme?
— Il fait beaucoup, car il m'a donné l'habitude... lorsque une chose me plaît extrêmement... d'y renoncer soudain , aûn de ne me point laisser amollir par de trop douces habitudes... Voilà pourquoi. Baronne, j'ai brusquement cessé de vous voir...
— Je voudrais croire cela... mais...
— Essayez... 'toujours... Quant à mon retour chez vous...
— Ah! ceci est plus curieux.
— Vous avez deviné... à peu près juste...
— A peu près... Marquis.
— Puis, car bien que je n'aie aucun projet au sujet du mariage de votre pupille, je me suis cependant dit ceci: Cette prodigieuse héritière va être le but d'une foule d'intrigues plus amusantes... ou plus ignobles les unes que les autres... la maison de Mme de la Rochaiguë sera le centre où aboutiront tant d'intrigues diverses. On sera là, comme on dit, aux premières loges, pour
voir tous les actes de cette haute comédie... A mon âge, et fait comme je suis... je uai d'autre amusement, dajis le monde, que l'observation. J'irai donc en observateur chez madame de la Rochaiguë... Elle me recevra, parce qu'elle m'a reçu autrefois, et qu'après tout, je ne suis ni plus sot ni plus ennuyeux qu'un autre. Ainsi, de mon coin, j'assisterai tranquillement à celte lutte acharnée entre les prétendants, voici la vérité; maintenant. Baronne... aurez-vous le courage de me refuser de temps à autre une petite place dans votre salon, pour observer cette bataille dont votre pupille doit être le prix?
— Ah! Marquis... — dit Mme de la Rochaiguë en hochant la tète, — vous n'êtes pas de ces gens qui , sans prendre part à la mêlée, regardent les autres se battre.
— Eh... eh... je ne dis pas non...
— Vous voyez donc bien... \ous ne resterez pas neutre.
— Je n'en sais rien... — ajouta le marquis, et il appuya beaucoup sur les mots suivants : — ftlais comme je suis compté dans le monde, comme je sais beaucoup de choses... comme j'ai toujours su maintenir mon franc parler, comme j'ai horreur des lâchetés, je vous avoue... que si... dans la mêlée, comme vous dites, ma chère Baronne... je voyais periidement attaquer ou menacer un brave guerrier, dont la vaillance m'aurait intéressé, j'irais ma foi à son secours par tous les moyens dont je puis disposer.
— Mais... Monsieur, — dit la baronne, en cachant sou dépit sous un rire forcé, — cela , permettez-moi de vous le dire... cela est une sorte... d'inquisition perma-
nente... dont vous seriez le grand-inquisiteur, et dont le siège serait chez moi...
— Oh! mon Dieu! chez vous ou ailleurs... ma chère Baronne ; vous sentez bien que si, par caprice de jolie femme... et plus que personne vous pouvez vous permettre ces caprices-là, vous disiez à vos gens qu'à l'avenir vous n'y serez jamais pour moi...
— Ah! Marquis, pouvez-vous penser...
— Je plaisante, — reprit M. de Maillefort d'un ton sec, — le baron est de trop bonne compagnie pour souffrir que votre porte me soit refusée sans raison, et il m'épargnera, j'en suis certain, une explication à ce sujet... J'avais donc l'honneur de vous dire, ma chère Baronne, qu'une fois résolu d'observer ce fait fort curieux, à savoir: — de quelle manière se marie... la plus riche héritière de France... je puis placer partout le siège de mon observatoire ; car, malgré ma taille... j'ai la prétention de voir... droit... de haut... et de loin...
— Allons... mon cher Marquis, — dit Mme de la Rochaiguë redevenant souriante, — avouez-le, c'est une alliance offensive et défensive que vous me proposez?
— Pas le moins du monde... Je ne veux être ni pour vous, ni contre vous. J'observerai beaucoup, et puis... selon mon petit jugement et mes faibles ressources... je tâcherai de servir ou de desservir celui-ci ou celui-là... si l'envie m'en prend, ou plutôt si la justice et la loyauté l'exigent ; car vous savez combien je suis original.
— • Mais pourquoi ne pas vous borner à votre rôle de curieux, d'observateur? pourquoi ne pas rester neutre?
— Parce que... et ce n'est pas moi, c'est vous qui l'avez dit, ma chère Baronne... parce que je ne suis
malheureusement pas de ceux-là qui ne peuvent voir les autres se battre... sans prendre un peu part à la mêlée...
— Mais enfin, — dit Mme de la Rochaiguc poussée à bout, — si... (et c'est une pure supposition , car nous sommes décidés à ne pas songer de long-temps au mariage d'Ernestine) si, par supposition, vous disais-je... nous avions quelqu'un en vue pour elle, que feriezvous?...
— Je n'en sais, ma foi, rien du tout.
— Allons, monsieur le Marquis, vous jouez au fin avec moi... vous avez un projet quelconque?
— Aucun. Je ne connais pas Mlle de Beaumesnil; je ne vous propose personne... Je suis donc parfaitement désintéressé dans mon rôle de curieux, d'observateur, et puis enfin je vous demande un peu qu'est-ce [que cela vous fait, ma chère Baronne, que je sois curieux et observateur?
— Il est vrai, — dit Mme de laRochaiguë en reprenant son sang-froid, — car, après tout, en mariant Ernestinc, que pouvons-nous avoir en vue? son bonheur!
— Parbleu!
— Nous n'avons donc rien à craindre de voire observatoire, comme vous dites, mon cher Marquis.
— Rien, absolument, ma chère Baronne.
— Car enfin, si par hasard nous faisions fausse route...
— Ce qui arrive aux mieux intentionnés.
— Certainement,... Marquis,... vous ne manqueriez pas alors de venir à notre aide... et de nous signaler recueil... du haut de votre lumineux observatoire.
— On est observateur... c'est pour cela,... — dit 31. de Mailleforten se levant pour prendre congé de Mme de la Rochaiguë.
— Comment, Marquis, — dit la baronne en minaudant, — vous me quittez déjà?
— A mon grand regret,... je vais faire ma tournée dans siuq ou six salons, afm d'entendre parler de votre héritière... Vous n'avez pas d'idée comme c'est amusant ... et curieux... etparfois révoltant... tous ces bavardages... au sujet d'une dot si phénoménale...
— Ah ça ! mon cher Marquis, — dit Mme de la Rochaiguë en tendant sa main au bossu de l'air le plus cordial,— parlons sérieusement... J'espère vous voir souvent, n'est-ce pas? très-souvent... Et puisque tout ceci vous intéresse,... malin curieux, soyez tranquille, je vous tiendrai au fait de tout, — ajouta mystérieusement la baronne.
— Et moi aussi, — répondit non moins mystérieusement M. de Maillefort. — De mon cùté, je vous raconterai tout... ce sera délicieux, et à propos... de propos, — ajouta le marquis en souriant et d'un air très-détaché (quoiqu'il fût venu chez Mme de laRochaiguëautantpour voirErnestine que pour tâcher d'obtenir quelqueséclaircissementssurun mystèreencore impénétrable pour lui), à propos de propos, — reprit donc le marquis, — avez vous entendu parler d'un enfant naturel que laisserait Monsieur de Bcaumesnil?
— Monsieur de Beaumesnil ? — demanda la baronne avec surprise.
— Oui, — lui répondit le bossu, car, en déplaçant ainsi la question, il espérait arriver au même résultat
d'investigation sans risquer de compromettre le secret qu'il croyait avoir surpris à Mme de Beaumesnil. — Oui, avez-vous entendu dire que monsieur de Beaumesnil eût eu un enfant naturel ?
— Non... — répondit la baronne, — et c'est la première fois que cebruitvient jusqu'àraoi...Dansletemps, on a, je crois, parle d'une liaison de la comtesse avant son mariage... ce serait donc plutôt à elle... que se rapporterait l'histoire de ce prétendu enfant naturel, mais je n'ai, quant à moi, jamais rien entendu dire à ce sujet.
— Alors, que ce bruit regarde le comte ou la comtesse, — reprit le bossu, — c'est évidemment un conte absurde, ma chère Baronne, puisque vous en ignorez complètement, vous qui, par votre position et par votre connaissance des affaires de la famille, devriez être mieux instruite que personne sur un fait si grave.
— Je vous assure. Marquis, que nous n'avons rien vu, ni lu qui pût nous donner le moindre soupçon que monsieur ou que Mme de Beaumesnil aient laissé un enfant naturel...
M. de Maillefort, doué d'infiniment de tact et de pénétration, fut avec raison convaincu de l'ignorance absolue de Mme de la Rochaiguc au sujet de la fille naturelle qu'il supposait à la comtesse ; il vit avec chagrin la vanité de sa nouvelle tentative, désespérant presque de pouvoir accomplir les dernières volontés de Mme de Beaumesnil, ne sachant comment retrouver la trace de cette enfant inconnue.
Mme de la Rochaiguë reprit, sans remarquer la préoccupation du bossu:
— Du reste... on dit tant de choses inconcevables à
propos de cet héritage ! N'a-t-on pas aussi parlé de legs aussi bizarres que magnifiques laissés par la comtesse..
— Vraiment?...
— Ce sont encore là des histoires de l'autre monde,
— reprit Mme de la Rochaiguë avec un ton de dénigrement marqué, car elle avait toujours été fort hostile à Mme de Beaumesnil, — la comtesse a laissé de... mesquines pensions à deux ou trois vieux serviteurs, et une petite gratification à ses autres domestiques... C'est à cela que se réduisent ces legs si magnifiques... Seulement pendant que la comtesse était en veine de générosité, — ajouta Mme de la Rochaiguë avec un redoublement d'aigreur, — elle aurait dû ne pas commettre l'ingratitude d'oublier une pauvre fille àqui elle devait pourtant bien quelque reconnaissance.
— Com.ment cela? — demanda le marquis, obligé de cacher ses pénibles ressentiments en entendant la baronne attaquer la mémoire de Mme de Beaumesnil;
— de quelle jeune fille voulez-vous parler?
— Vous ne savez donc pas que, pendant les derniers temps de sa vie, la comtesse, suivant l'avis de ses médecins, avait fait venir auprès d'elle une jeune artiste à qui elle a dû souvent de grands soulagements dans ses douleurs?
— En effet, l'on m'en a vaguement parlé, — répondit le bossu en cherchant à rassembler ses souvenirs.
— Eh bien! n'est-il pas inouïque la comtesse n'ait pas laissélemoindre petit legs àceltepauvre fille? Sic'est un oubli... il ressemble furieusement à de l'ingratitude...
Le marquis connaissait si bien la noblesse et la bonté de cœur de Mme de Beaumesnil, qu'il fut doublement
frappé de cet oubli à l'eudroit de la jeune artiste. Après quelques instants de réflexion, il pressentit vaguement que par cela même que cet oubli, s'il était réel, semblait inexplicable, il y avait dans cette circonstance autre chose qu'un manque de mémoire. Aussi reprit-il:
— Vous êtes sûre. Baronne, que jeune cette fille... n'a reçu aucune rémunération de Mme de Beaumesnil? Vous en êtes bien sûre ?
— Notre conviction a été si unanime à ce sujet — reprit la baronne, enchantée de cette occasion de se faire valoir — que, révoltés de l'ingratitude de la comtesse, nous avons, par égard pour la famille... envoyé un billet de cinq cent francs à cette jeune fille...
— C'était justice.
— ■ Sans doute... Et savcz-vous ce qui est advenu?
— Non...
— La jeune artiste nous a rapporté fièrement les cinq cents francs en disant qu'elle avait été payée...
— Cela est d'un noble cœur, — dit vivement le marquis, — mais, vous le voyez, la comtesse n'avait pas oublié... cette jeune fille... Sans doute elle lui aura remis a elle quelque témoignage de sa gratitude... au lieu de lui laisser un legs...
— Vous ne croiriez pas cela, Marquis, si vous aviez vu la misère décente, mais significative, des vêtements de cette jeune fille... Cela faisait mal, et, certes, elle eût été autrement habillée... si elle avaiteu quelque part aux largesses de Mme de Beaumesnil; d'ailleurs, cette pauvre jeune artiste qui, soit dit en passant, est belle comme un astre, m'a fait si grande pitié, — ajouta Mme
■ de la Rochaiguë avec une afl'ectation de sensibilité ; — la
délicatesse de sa conduite m'a si fort émue, que je lui ai proposé de venir donner des leçons de musique à Ernestine...
— Vrai ! vous avez fait cela... mais c'est superbe.
— Votre étonnement est peu flatteur, Marquis.
— Vous confondez l'admiration avec l'étonneraent. Baronne; je ne m'étonne pas du tout... jesais les trésors de bouté, de mansuétude que renferme votre excellent cœur, — dit M. de Maillefort eu cachant sous son persiflage habituel l'espérance qu'il avait d'être enfin sur la voie du mystère qu'il avait tant d'intérêt à pénétrer.
— Au lieu de railler... la bonté de mou cœur. Marquis, — • répondit Mlle de la Rochaiguë, — vous devriez l'imiter, et tâcher, parmi vos nombreuses connaissances, de procurer des leçons à cette pauvre fille.
— Certainement, — répondit le marquis avec une froideur apparente à l'endroit de la jeune artiste, — je vous promets de m'intéresser à votre protégée... quoique j'aie peu d'autorité comme connaisseur en musique. Mais comment se nomme et où demeure cette jeune fille?
— Elle se nomme Herminie et demeure rue de Monceau... Je ne me souviens pas du numéro, mais je vous le ferai savoir.
— Je m'emploierai donc pour Mademoiselle Herminie, si je le puis... mais à charge de revanche. Baronne, dans le cas où j'aurais aussi à réclamer votre patronage pour quelque prétendant à la main de Mlle de Beaumesnil, je suppose... que je verrais du haut de mon observatoire avoir le dessous dans la rude mêlée des concurrents...
— En vérité. Marquis, vous savez mettre le prix à
La Duchesse. ?I. i
vos services... — répondit la baronne en souriant d'un air contraint, — mais je suis certaine que nous nous entendrons toujours parfaitement.
— Et moi donc, ma chère Baronne , vous ne sauriez croire combien je me réjouis d'avance du touchant accord qui va désormais exister entre nous deux. Eh bien! après tout, — ajouta le marquis avec un accent rempli de bonhomme. — Avouons-le, notre petite débauche de sincérité... nous a fameusement profilé... nous voici en pleine confiance... n'est-ce pas, ma chère Baronne?
— Sans doute, et malheureusement, — ajouta la baronne avec un soupir, — c'est si rare, la confiance...
— Mais aussi quand ça se rencontre, — répondit le marquis — comme c'est bon... hein! ma chère Baronne?
— C'est divin, mon cher Marquis. Ainsi donc, au revoir et à bientôt, je l'espère.
— A bientôt... — dit M. d. Maillefort, en sortant du salon.
— Maudit homme! — s'écria Mme de la Rochaigué, en bondissant de son fauteuil.
Et marchant à grands pas, elle donna enfin cours à ses ressentiments, si difficilement comprimés.
— Il n'y a pas une des paroles de cet infernal bossu,
— reprit-elle, — qui n'ait été un sarcasme ou une menace...
— Le fait est que c'est un bien prodigieux scélérat,
— s'écria la voix du baron, qui apparut soudain à l'une des portes du salon, dont il écarta les portières.