‹ La duchesseChapitre 21 sur 56 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

A la vue de M. de la Rochaiguë, apparaissant ainsi à peu de distance du canapé où elle s'était tenue pendant son entretien avec M. de Maillefort, la baronne s'écria:

— Comment, Monsieur, vous étiez là?

• — Certainement... car, pressentant que votre entretien avec M. de Maillefort deviendrait très-intéressant, dès que vous seriez tous deux seuls, j'ai fait le tour par le petit salon, et je suis venu écouter là... derrière ces portières, tout près de vous...

— Eh bien!... vous l'avez entendu, ce maudit marquis?

— Oui, Madame, et j'ai aussi entendu que vous avez eu la faiblesse de l'engager à revenir, au lieu de lui signifier nettement son congé. Vous aviez une si belle occasion!

— Eh! Monsieur, est-ce que M. de Maillefort ne peut pas être aussi dangereux de loin que de près? II me l'a bien fait comprendre; et d'ailleurs on ne traite pas avec cette grossièreté un homme de la naissance et de l'importance de .^I. de Maillefort...

■ — Et qu'en adviendrait-il donc, s'il vous plaît?

— Il en adviendrait, Monsieur, que le marquis vous ferait demander satisfaction de cette impertinence. Vous ue l'avez donc pas entendu? ignorez-vous donc qu'il a eu plusieurs duels toujours malheureux... pour ses adversaires, et que, dernièrement encore, il a forcé M. de Mormand à se battre dans une chambre pour une plaisanterie?...

— Et moi, Madame, je n'aurais pas été aussi bénévole... aussi débonnaire... aussi simple que M. de Mormand, je ne me serais pas baltu... Ah! ah! Et voilà...

— Alors M. de Maillefort vous eût partout poursuivi, accablé de ses épigrammes... il y avait de quoi vous faire déserter le monde... à force de honte...

— Mais c'est donc une bête enragée que ce monstrelà... il n'y a donc pas de loi. Ah! si j'étais à la chambre (les pairs! de tels scandales ne resteraient pas impunis; on ne serait plus à la merci du premier coupe-jarret ! — s'écria le malheureux baron. — Mais, pour l'amour de Dieu, à qui en a-t-il? que veut-il, ce damné marquis?

— Vous avez, en vérité, bien peu de pénétration, Monsieur? Il a pourtant parlé avec une assez insolente franchise... D'autres auraient pris des détours... auraient agi de ruse... M. de Maillefort... point. ,,Vous ,, voulez macier Mlle de Beaumesnil... Je veux voir, moi, ,, comment et à qui vous la marierez, et si l'envie m'en ,,preud, dans ce mariage j'interviendrai." Voilà ce qu'il a eu l'audace de me dire... et cette menace... il peut la tenir...

— Heureusement Ernestine paraît avoir une peur

horrible de cet affreux bossu, et Hdléna doit lui dire qu'il était l'enuemi acharné de la comtesse...

— Qu'est-ce que cela fera?.. Supposons que nous trouvions un parti convenable pour nous et pour Ernestine... le marquis, par ses railleries, par ses sarcasmes, n'est-il pas capable de donner à cette innocente fille... l'aversion de celui que nous voudrions lui l'aire épouser... et ce n'est pas seulement ici qu'il peut nous jouer ce tour odieuv et bien d'autres qu'il est capable d'imaginer; il nous les jouera partout où il rencontrera Ernestine... car nous ne pouvons pas la séquestrer, il faut que nous la conduisions dans le monde...

— C'est donc cela surtout que vous craignez? je serais assez de votre avis, si...

— Eh! Monsieur! est-ce que je sais ce que je crains... j'aimerais cent fois mieux avoir une crainte réelle, si menaçante qu'elle fût... je saurais du moins où est le péril, je m'arrangerais pour y échapper; tandis qu'au contraire le marquis nous laisse dans une perplexité incessante, et cela peut nous faire commettre cent maladresses... nous gêner, et paralyser peut-être les résolutions que nous aurons à prendre dans notre intérêt... Il faut, en un mot, nous résigner à nous dire: il y a là un homme d'une pénétration et d'un esprit diabolique, qui voit ou qui cherche à voir ou à savoir tout ce que nous ferons, et qui, malheureusement, a mille moyens de réussir... tandis que nous n'avons aucun moyen, nous, d'échapper à sa surveillance.

— J'en reviens à mon idée de tout-à-l'heure, — dit le baron, d'un air très-satisfait, — je la crois juste... vraie évidente... cette idée...

— Quelle idée?

— C'est que le marquis est un bien prodigieux scélérat!

— Bonsoir, Monsieur, — dit impatiemment Mme de la Kochaiguë, en se dirigeant vers la porte du salon.

— Comment, — dit le baron, — vous vous en allez comme cela? dans une pareille extrémité, sans convenir de rien.

— Convenir de quoi?

— De ce qu'il y a à faire.

— Est-ce que j'en sais quelque chose? — s'écria Mme de la Rochaiguë hors d'olle-môme et en frappant du pied; — ce méchant bossu m'a complètement démoralisée... et vous achevez de me rendre stupide... par vos belles réflexions.

Et Mme de la Rochaiguë quitta le salon dont elle referma la porte avec \iolence au nez du baron.

Pendant l'entretien de Mme de la Rochaiguë et de M. de Maillefort, Héléna avait reconduit Mlle de Beaumcsnil chez elle, lui disant, au moment de la quitter:

— Allons... dormez bien, ma chère Erneslinc, et priez le Seigneur qu'il éloigne de vos rêves la figure de ce vilain M. de Maillefort!

— En effet, Mademoiselle, je ne sais pourquoi... il me fait presque peur...

— Ce sentiment est bien naturel... — répondit doucement la dévote, — et plus opportun que vous ne le pensez... car, si vous saviez...

Et comme Héléna se taisait, la jeune fille reprit :

— Vous n'achevez pas... Mademoiselle?

— C'est qu'il est des choses... pénibles à dire contre le prochain... quoique méritées... — ajouta la dévote d'un air béat, — ce M. de Maillefort...

— Eh bien! Mademoiselle?

— Je crains de vous attrister, ma chère Ernestine.

— Je vous en prie... parlez... Mademoiselle.

— Ce méchant marquis, puisqu'il faut vous le dire, a été l'un des ennemis les plus acharnés de votre pauvre chère mère.

— De ma mère!... — s'écria douloureusement Mlle de Bcaumesnil,

Puis elle ajouta avec une touchante naïveté :

— L'on vous a trompée, Mademoiselle... ma mère ne pouvait pas avoir d'ennemis.

Héiéiia secoua tristement la tète, et répondit d'un ton de tendre commisération:

— Chère enfant... cette candide ignorance fait l'éloge de votre cœur... mais, hélas! les êtres les meilleurs, les plus inoffensifs sont exposés au courroux des méchants. Les brebis n'ont- elles pas pour ennemis les loups ravisseurs?

— Et que lui avait donc fait ma mère, à M. de Maillefort, Mademoiselle? — demanda Ernestine, les larmes aux yeux.

— Elle! la pauvre chère femme, mais rien... Jésus, mon Dieu! autant dire que l'agneau irait attaquer le tigre?

— Alors, Mademoiselle, quel était le sujet de la haine de M. deMaillefort?

— Hélas! ma pauvre enfant... mes confidences ne

peuvent aller jusqucs-!à... c'est trop odieux, — r(*pondit Héléna en soupirant, — trop horrible.

— J'avais donc raison de craindre cet homme, — dit Ernestine avec amertume, — et pourtant je me reprochais... de céder sans raison à un éloignement involontaire...

— Ah! ma chrre enfant... puissiez-vous n'avoir jamais d'éloigncment plus mai justilié... — dit la dévote en levant les yeux au ciel.

Puis elle reprit:

— Allons, ma chère Ernestine, je vous laisse... dormez bien... demain matin, je viendrai vous prendre à neuf heures, pour aller à l'office...

— A demain, Mademoiselle... hélas!... vous me laissez avec une triste pensée: Ma mère... avait un ennemi...

— Il vaut mieux connaître les méchants que les ignorer, ma chère Ernestine... au moins, l'on peut se garantir de leurs maléfices... Adieu donc, « demain matin.

— A demain, .^lademoiselle.

Et .Mlle de la Rochaiguë s'en alla tout heureuse de l'adresse perfide avec laquelle elle avait laissé au cœur de Mile de Beaunicsnil une cruelle défiance contre M. de Maillefort.

Ernestine, restée seule, sonna sa gouvernante, qui lui servait de femme de chambre.

Mme Laine entra; elle avait quarante ans environ, une physionomie doucereuse, des manières prévenantes, empressées, mais dont l'empressement même annonçait quelque chose de servile, bien éloigné de ce dévoùtncnt de bonne nourrice, dévoiiment naïf, absolu, mais ce-

pendant empreint de toute la dignité d'une aiïcction désintéressée.

— Mademoiselle veut se coucher? — dit Mme Laine àErnestine.

— Non, ma bonne Laine, pas encore... Apportezmoi, je vous prie, mon nécessaire à écrire...

— Oui, Mademoiselle...

Le nécessaire à écrire étant apporté dans la chambre d'Ernestine, sa gouvernante lui dit:

— J'aurais à faire part de quelque chose à .^îademoiselle.

— Qu'est-ce que c'est?

— Mme la baronne a arrêté une femme de chambre coiffeuse, et une autre femme pour Mademoiselle... et...

— Je vous ai déjà dit, ma bonne Laine, que je ne voulais, pour mon service particulier, aucune autre personne que vous... et Thérèse.

— Je le sais, .Mademoiselle, et je l'ai fait observer à Mme la baronne; mais elle craint que vous ne soyez pas suffisamment ser\ie.

— Vous me suffisez parfaitement.

— Mme la baronne a dit que néanmoins ces demoiselles resteraient à l'hôtel, dans le cas où vous en auriez besoin, et cela se trouve d'autant mieux, que Mme la baronne a dernièrement renvoyé sa femme de chambre, et que ces demoiselles lui serviront en attendant.

— ■ A la bonne heure... — répondit Ernestine avec indifférence.

— Mademoiselle n'a besoin de rien?

— A'on, merci.

— Mademoiselle se trouve toujours bien dans cet appartement?

■ — Très-bien.

— Il est du reste superbe ; mais il n'y a rien de trop beau pour Mademoiselle : c'est ce que tout le monde dit.

— Ma bonne Laine, — ditErnestine sans répondre à l'observation de sa gouvernante, — vous me préparerez ce qu'il me faut pour ma toilette de nuit... je me coucherai seule, et vous m'éveillerez demain avant huit heures.

— Oui, Mademoiselle.

Puis, au moment de sortir, Mme Laine reprit, pendanlt qu'Ernestine ouvrait son secrétaire à écrire :

— J'aurais quelque chose à demander à Mademoiselle.

— Que voulez-vous?

— Je serais bien reconnaissante à Mademoiselle, si elle pouvait avoir la bonté de me donner deux heures demain ou après pour aller voir une de mes parentes, Mme Herbaut, qui demeure aux Batignolles.

— Eh bien... allez-y demain matin... pendant que je serai à l'office.

— Je remercie Mademoiselle de sa boulé.

— Bonsoir, ma bonne Laine, — dit Ernestine en donnant ainsi congé à sa gou\ernante, qui semblait vouloir continuer la conversation.

Cet entretien donne une idée juste des relations qui existaient entre Mlle de Beaumcsnil et Mme Laine.

Celle-ci avait souvent, en \ain, essayé de se familiariser avec sa jeune maîtresse, mais, aux premiers mots de la gouvernante duns cette voie, Mlle de iicaumesuil

coupait court à l'entretien, jamais avec hauteur ou avec dureté, mais en lui donnant quelque ordre avec une alTcclueusc bonté.

Après le départ de MmeLainé, Ernestine resta longtemps pensive, puis s'asseyant devant la table où était son nécessaire à écrire, elle l'ouvrit et en tira un petit album relié en cuir de Russie, dont les premiers feuillets étaient déjà remplis.

Rien de plus simple, de plus touchant que l'histoire de cet album.

Lors de son départ pour l'Italie, Ernestine avait promis à sa mère (ainsi que la comtesse l'avait dit àHerrainie), de lui écrire chaque jour une espèce de journal de son voyage; à cette promesse, la jeune fille n'avait manqué que pendant les quelques jours qui sui\irent la mort inattendue de son père... et pendant les quelques jours non moins affreux qui succédèrent à la nouvelle de la mort de la comtesse de Beaumesnil.

Le premier accablement de sa douleur passé, Ernestine trouva une sorte de pieuse consolation à continuer d'écrire chaque jour à sa mère... se faisant ainsi une illusion à la fois douce et cruelle... en poursuivant ces confidences si touchantes.

La première partie de cet album contenait la copie des lettres écrites par Ernestine à sa mère, du vivant de celle-ci.

La seconde partie... séparée de la première par une croi\ noire... contenait les lettres que la pauvre enfant n'avait, hélas! pas eu besoin de recopier.

Mlle de Beaumesnil s'assit donc devant la table, après

avoir essuyé les larmes que provoquait toujours la vue de j cet album rempli pour elle de poignants souvenirs; elle écrivit les lignes suivantes:

,,... Je ne t'ai pas écrit, chère maman, depuis mon ^

,, arrivée chezM. de laRochaigue, raontuleur, parce que ' „ je voulais autant que possible me bien rendre compte

,,de mes premières impressions. ;

„ Et puis, tu sais comme je suis : depuis que je t'ai

,, quittée: lorsque j'arrive quelque part, je me trouve pen- i

„dant un jourou deux tout étonnée, presque attristée par '

„le changement; il faut que je m'habitue, pour ainsi ! „dire, à la vue des choses dont je suis entourée, pour re-

,, trouver ma liberté d'esprit... |

,, L'appartement que j'occupe ici toute seule, est si j

„ magnifique, si grand, qu'hier je m'y regardais comme :

„perdue;... cela me faisait presque peur... aujourd'hui j

,, je commence à m'y habituer. '

,,.Mme de laRochaigue, son mari et sa sœur m'ont ,

,, reçue comme leur enfant, ils me comblent d'attentions, 1

„de prévenances, et, si l'on pou\ait avoir pour un si boa ;

,, accueil, un sentiment autre que celui de la reconnais- | „sance, je m'étonnerais de ce que des personnes d'un

„ âge si vénérable me traitent avec autant de déférence. \

,, M. de laRochaigue, mon tuteur, est la bonté mê- I ,,me; sa femme,' qui me gâte à force de tendresse, est ;

,, très-gaie, très-animée ; quant à Mlle Héléna, sa belle- 1

,, sœur, je ne crois pas qu'il y ait de personne plus douce ' .,ct plus sainte.

,, Tu vois, chère maman, que tu peux être rassurée :

,,sur le sort de ta pauvre Ernestiuc; entourée de tant ■

,,de soins, elle est aussi heureuse qu'elle peut l'èlre dé- ,,sormais.

,,Moa seul désir serait de nie voir mieux connue de ,,M. de laRochaiguë etdes siens; alors sans doute, ils „ me traiteraient a\ec moins de cérémonie, ils ne me fe- ,, raient plus de ces compliments dont je suis embarras- ,, sée , et que l'on se croit sans doute obligé de me faire ,,arm de me mettre en confiance... bous et excellents pa- ,,rents! ils s'ingénient chacun de son coté à chercher ce ,,que l'on peut dire de plus aimable à une jeune fille. ,, Plus tard, ils verront, jel'espère, qu'ils n'avaient pas ,, besoin de me flatter, pour s'assurer de mon attache- „mcnt... en m'accueillant chez eux, on dirait presque ,, qu'ils sont mes obligés... Cela ne m'étonne pas, chère ,, maman, combien de fois ne m'as-tu pas dit : que les ,,gens délicats semblaient toujours reconnaissants des ,, services qu'ils avaient le bonheur de pouvoir rendre.

,,J'ai eu aussi quelques moments pénibles, non par , ,1a faute de mon tuteur ou de safamille, mais par une „ circonstance pour ainsi dire forcée.

,, Ce matin, un monsieur (mon notaire à ce que j'ai ,, appris) m'a été présenté par mon tuteur, qui m'a dit :

— ,, Ma chère pupille, il est bon que vous sachiez le ,, chiffre exact de votre fortune, et.Monsieur va vous eu ,, instruire.

,, Alors le notaire, ouvrant un registre qu'il avait ap- ,, porté, m'en a fait voir la dernière page toute remplie de ,, chiffres, en me disant :

— ,, Mademoiselle, d'après le relevé exact de... (il a ,, ajouté un mot dont je ne me rappelle pas), vos revenus „ se montent à la somme de trois millions cent vingt mille

,,francs environ, ce qui vous fait à peu \nài /mit mille ,,J'rancs par jour. Rien que cela — a ajouté le notaire ,,en riant — aussi ètes-vous la plus riche héritière de

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