FRANCE
„Alors, pauvre chère maman, cela m'a rappelé ce „ qu'hélas! je n'oublie presque jamais: que j'étais or- „pheline . . . seule au monde ... et malgré moi, j'ai ,, pleuré."
Ernestine de Bcaumesnil s'interrompit d'écrire...
De nouveau ses larmes coulèrent abondamment, car, pour cette tendre et naïve enfant, l'héritage... c'était la mort de sa mère, de son père...
Plus calme, elle reprit la plume et continua :
,, Et puis, maman, il m'est impossible de t'ex-
,,pliquer cela, mais en apprenant que j'avais A»(Y7««7/e ,,/7Y/7ic.j par jour, comme disait le notaire, j'ai ressenti ,,une grande surprise, mêlée presque de crainte;
,, Tant d'argent... à moi seule?... pourquoi cela? me „ disais-je.
,,11 me semblait que c'était comme une injustice.
,,Qu'avais-je fait pour être si riche?
,,Et puis encore ces mots qui m'avaient fait pleurer: ,,Fous i-les la plus l'ichehéritiùre de France... alors m'ef- ,, frayaient presque...
,,Oui... je ne sais comment l'expliquer cela. 3Iais „ en songeant que je possédais celte immense fortune, „ je me sentais inquiète... Il me semble que je devais „ éprouver ce qu'éprouvent les gens qui ont un trésor et „ qui tremblent à la pensée des dangers qu'ils courraient ,,si on voulait les voler.
,,Et pourtant... non... cette comparaison n'est pas
,, bonne , car je n'ai jamais tenu à de l'argent que toi et ,, mon père vous me donniez chaque mois pour mes fan- ,,taisies...
,, Mon Dieu, chère maman, j'analyse mal ce que je j, ressens en pensant âmes richesses, comme ils disent... ,,cela est involontaire et inexplicable; peut-être je m'ac- ,,coutumerai à penser autrement.
,,En attendant, je suis chez d'excellents parents.... ,Qu'ai-je à craindre? c'est un enfantillage de ma part.... ,,sans doute... Mais à qui dirai-je tout, chère maman, ,, si ce n'est à toi? M. de la Rochaiguë et les siens sont ,, parfaits pour moi; mais je ne serai jamais tout-h-fait ,, en confiance avec eux ; tu le sais, sauf pour toi et pour ,,mon père, j'ai toujours été naturellement très-réservée, „et souvent je me reproche de ne pouvoir me familiari- ,,ser davantage avec ma bonne Laine, qui est pourtant à ,, mon service depuis plusieurs années ; cette familiarité , , m'est impossible, cependant jesuis loin d'être fière..."
Puis, faisant allusion à l'aversion qu'elle éprouvait pour M. de Alaillefort, en suite des calomnies de la dévote, Ernestine ajouta :
,,J'ai été cruellement ému, ce soir, mais il s'agit d'une ,, chose si indigne... que, par respect pour toi, ma chère ,, maman, je ne veux pas l'écrire. Et puis , je n'en aurais ,,pas, je crois, le courage.
,, Bonsoir, chère maman, demain matin et les autres 5, jours j'irai à l'office de neuf heures avec Mlle de la Rojjchaigue; elle est si bonne que je n'ai pas voulu la re- ,, fuser... Cependant mes vraies prières, chère et pauvre ,, maman, sont celles que je fais dans le recueillement et „ dans la solitude... Demain matin et les autres jours.
,, perdue au milieu des indifférents, Jo prierai pour toi, ,, mais c'est toujours lorsque je suis seule, comme à celle 5, heure, lorsque toutes mes pensées, toute mou ame s'é- ,, lèvent vers toi, que je te prie comme on prie Dieu.... ,; bonne et sainte mère ! ! "
Après avoir renfermé l'album dans le nécessaire dont elle portait toujours la clé suspendue à son cou, l'orpheline se coucha et s'endormit, le cœur plus calme, plus consolé depuis qu'elle avait épanché ses naïves conlidences dans le sein d'une mère... hélas... alors immortelle.