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CHAPITRE SIXIEME

Le lendemain matin du jour où M. de Maillefort avait été pour la première fois présenté à Mlle de Beaumesuil, le commandant Bernard, l'air souffrant, mais résigné, était étendu dans son bon fauteuil, présent d'Olivier.

A travers la fenêtre de sa chambre, le vieux marin regardait tristement, par une belle matinée d'été, la sécheresse de ses plates-bandes, qu'envahissaient les mauvaises herbes; car, depuis un mois, deux des anciennes blessures du vétéran, s'étant rouvertes, le tenaient cloué surson fauteuil et l'empêchaient de s'occuper desou cher jardinet.

La ménagère, assise auprès du commandant, s'occupait d'un travail de couture ; depuis quelques moments, sans doute, Mme Barbançou se livrait à ses récriminations habituelles conte Bùonapartè\ car elle disait au vétéran avec un accent d'indignation concentrée :

— Oui, Monsieur.... crue... crue.... il la mangeait toute crue....

Le vétéran, lorsque ses douleurs aiguës lui lais-

La Duchesse, II. K

salent quelque relâche, ne pouvait s'empêcher de sourit aux histoires de la ménagère, aussi rejirit-il :

— Quoi! que mangeait-il crû, ce diable d'op-e de Corse, maman Barbançon?

— Sa viande, Monsieur! oui, la veille du jour de la bataille... il la mangeait crue... sa viande! Et savez-vous pourquoi?

— Non, — dit le vétéran, en se tournant avec peine dans son feuteuil, — je ne de\ine pas...

— C'était pour se rendre encore plus féroce, le malheureux! afin d'avoir le courage de faire exterminer ses soldats par l'ennemi , et surtout par les vélites, — ajouta en soupirant la rancuneuse ménagère, — le tout dans le but d'en faire de la chair à canon, comme il disait, et d'augmenter la conscription pour dépeupler la France. . . où il ne voulait plus voir un seul Français... c'était son plan...

A cette tirade, débitée d'une haleine, le commandant Bernard partit d'un franc éclat de rire , et dit à sa ménagère:

— Maman Barbançon , une seule question : Si Bùùnapartè ne voulait plus voir un seul Français en France, sur quoi diable aurait-il régné, alors?

— Eh! mon Dieu! — dit la ménagère, en haussant les épaules avec impatience, comme si on lui eût demandé pourquoi il faisait jour en plein midi, — mais il aurait régné sur les nègres donc !

Ceci était d'une telle force de conception, d'un inattendu si saisissant, qu'un moment de stupeur précéda la nouvelle explosion d'hilarité du commandant, qui reprit:

— Comment sur les nègres?... quels nègres?

— Mais les nègres d'Amérique, Monsieur, avec qui il manigançait si bien sous main... que pendant qu'il était sur son rocher, ils ont creusé un canal souterrain qui commençait au Champ d'Asile, serpentait sous Sainie-Hélène, et allait aboutir au chef de lieu de l'empire d'autres nègres amis des premiers, de façon que Bûno?iapai'tè voulait revenir à leur tète tout saccager en France avec son affreux Roiistan.

— Maman Barbançon — dit le vétéran avec admiration ! ! — vous ne vous étiez jamais élevée à cette hauteur-là...

— Il n'y a plus là de quoi rire, Monsieur, ... voulezvous une dernière preuve que le monstre pensait toujours à remplacer les Français par des nègres ?

— Je la demande , maman Barbançon — dit le vétéran , en essuyant ses yeux remplis de larmes joyeuses — voyons, la preuve?

— Eh bien ! Monsieur, n'a-t-on pas dit de tout temps que votre Bûnonnpariè traitait les Français comme des nègres!...

— Bravo... maman Barbançon.

— Or, c'est bien la preuve qu'il aurait voulu, au lieu de Français, avoir tous nègres sous sa grilïe?

— Grâce..., maman Barbançon, — s'écria le pauvre commandant en se crispant de rire sur son fauteuil, — trop est trop... cela fait mal... à la fin...

Deux coups de sonnette, impérieux, retentissants, firent bondir et déguerpir la ménagère, qui, laissant le commandant au milieu de son accès d'hilarité, sortit vivement en disant:

— En voilà un qui souue en maître, par exemple î

Et lerinant la porte de la chambre du vétéran, Mme Barbançon alla ouvrir au nouveau visiteur.

C'étailun gros homme de cinquante ans cu\iron, portant l'uniforme de sous-lieutenant de la garde nationale, uniforme qui ouvrait outrageusement par derrière et bridait sur un ventre énorme, où se balançaient de monstrueuses breloques en graines d'Amérique.

Ce personnage, coiffé d'un formidable ourson qui lui cachait les yeux, avait l'air solennel, rogue et pleinement satisfait de soi.

A sa vue, Mme Barbançon fronça le sourcil, et peu imposée par la dignité du grade de ce soldat citoyen, elle lui dit aigrement et avec un accent de surprise peu flatteur:

— Comment, c'est encore vous?

— Il serait étonnant qu'un propriétaire.. {propriétaire fût dit et accentué ainsi avec une majesté souveraine, inexprimable), ne pourrait pas venir dans sa maison.... quand....

— Vous n'êtes pas chez vous ici... puisque vous avez loué au commandant.

— Nous sommes au dix-sept et mon portier a apporté ma quittance imprimée pour toucher 7/jo7i terme.. qu'il n'a pas touché... aussi je...

— On sait ça, voilà trois fois depuis deux jours que vous venez le rabâcher. Est-ce qu'on veut vous en faire banqueroute, de votre loyer : on vous le paiera quand on pourra... et voilà...

— Quand on pourra! un propriétaire ne se paie pas de cette monnaie de singe...

— Singe vous même... dites âm\c.... propriétaire! vous n'avez que ce mot là à la bouche... parce que vous avez pendant vingt ans mis du poivre dans l'au-de-vie, de la chicorée dans le café, du grès dans la cassonade, et passé les chandelles dans l'eaubouillante pour rabiauter du suif sans que cela y paraisse... et qu'avec ces procédés-là, vous avez acheté des maisons sur le pavé de Paris ... faut pas êtes si fier, voyez-vous.

— J'ai été épicier, je me suis enrichi dans mon commerce, et je m'en vante.... Maddmel

— Il n'y a pas de quoi ; et, puisque vous êtes si riche, comment avez-vous l'effronterie, pour unpauvreterme... le seul en retard depuis trois ans, de venir relancer un brave homme comme le commandant?

— Je m'importe peu de tout ça :...monargent ou j'assigne!... C'est étonnant... ils ne paient pas leurs loyers et il leur faut des jardins encore... à ces particuliers-là!

— Tenez, Monsieur Bnuffard, ne me poussez pas à bout, ou vous allez voir!!! Il leur faut des jardins! un brave homme criblé de blessures... qui ace jardinet pour seul pauvre petit plaisir... Tenez... si, au lieu de rester dans votre comptoir à filouter les acheteurs, vous aAiez fait la guerre comme le commandant, et saigné de votre

corps aux quatre coins du monde et en Russie

et partout, vous eu auriez des maisons sur le pavé de Paris! Ya-t-en voir s'ils viennent.... Voilà la justice pourtant.

Une fois, deux fois, vous ne pouvez pasmepayer plus aujourd'hui qu'hier?

— Trois fois, cent fois, mille fois non; le comman-

dant, depuis que ces blessures se sonl rouvertes, ne pouvait dormir quà force d'opiuru ; c'est aussi cher que l'or, cette drogue-là, et les centcinquantc francs du terme ont passé à ça et aux visites du médecin...

— Je m'importe peu de vos raisons ; les propriétaires seraient joliment enfoncés, s'ils écoutaient ces Jloueurs de locataires; c'est comme dans ma maison de la rue de Monceau, d'où je viens.... autre bonne pratique!.... une musicienne... une drôlesse qui ne peut pas non plus payer son terme, parce qu'elle a été soi-disant malade pendent deux mois, et qu'elle n'a pas pu donner ses leçons., comme à l'ordinaire ! Bamboches que tout cela. Quand on est malade... on va s'a l'hôpital , et ça vous permet de payer 50/1 terme...

— A l'hôpital! jour de Dieu!... le commandant Bernard à l'hôpital! — s'écria la ménagère exaspère. — Mais quand je devrais me faire chiffonnière pour gagner la nuit et le soigner le jour... le commandant n'irait pas ...à l'hôpital... entendez-vous?., et c'est vousqui risquez d'y aller, si vous ne liiez pas... et vite encore, car M. Olivier va rentrer... et il vous donnera plus de coups de pied dans votre bedaine que votre ourson n'a de poils.

— Je voudrais bien voir qu'un propriétaire serait vilipendé chez lui-même. Mais brisons-là... Je reviendrai à quatre heures: si les cent cinquante francs ne sont pas prêts... j'assigne et je fais saisir.

— Et moi, je saisii-ai ma pelle à feu pour vous recevoir si vous reparaissez..., voilà ma politique !

Et la ménagère fermant la porte au nez de M. Bouffard, revint auprès du commandant. Son accès d'hilarité avait passé; mais il lui restait un fond de bonne hu-

meur; aussi, à la \ue de sa femme de confiance qui, les joues encore enflammées de colère, ferma brusquement la porte en grommelant sourdement, le vieux marin lui dit:

— Voyons, maman Barbançon, est-ce que vous n'avez pas épuisé votre furie sur Bùùônaparle?.. A qui , diable, eu avez-vous encore à cette heure?

— A qui j'en ai? à quelqu'un qui ne vaut pas

mieux que votre Empereur les deux font la paire,

allez!

— Oui est-ce donc qui fait la paire avec l'Empereur, maman Barbançon?

— Pardié... c'est...

Mais la ménagère s'interrompit. Pauvre cher homme, pensa-t-elle, je lui mettrais la mort dans l'ame... en lui disant que le loyer n'est pas payé... que tout a passé pour la maladie... même soixante francs à moi... Attendons M. Olivier... peut-être il aura de bonnes nouvelles...

— Mais que, diable, ruminez-vous là au lieu de me répondre, maman Barbançon? — dit le vieux marin, — est-ce quelque nouvelle histoire? celle da petit homme rouge, que vous me promettez toujours?

— Ah bon! heureusement... voilà M. Olivier, — dit la ménagère en entendant sonner de nouveau, mais doucement, cette fois. — Ce n'est pas M. Olivier , — ajoutât-elle, — qui sonnerait à tout casser.... comme ce gueux de propriétaire !

Et laissant de nouveau son maître seul, MmeBarbançon courut à la porte; c'était en effet le neveu du commandant.

— Eh bien ! Monsieur Olivier? — lui dit la méuagère avec anxiété.

— Nous sommes sauvés, — répondit le jeune homme en essuyant son front baigné de sueur; — le brave maître maçon a eu de la peine à trouver l'argent qu'il me devait, car jene l'avais pas prévenuqu'il me leiaudraltsitôt ... mais enfin voici les deu\ cents francs, — dit Olivier en donnant un sac à la ménagère.

— Ah! quelle épine hors du pied! Monsieur Olivier!

— Est-ce que le propriétaire est revenu?

— Il sort d'ici le gredin ! je l'ai abominé de sottises !

— Ma chère madame Barbançon, quand on doit, il faut payer... Ah ça! et mon pauvre oncle ne se doute de rien?

— De rien... le cher homme... heureusement.

— Ah ! tant mieux... — dit Olivier.

— Oh! la fameuse idée — s'écria la vindicative ménagère en comptant l'argent que le neveu de son maître venait de lui remettre, — une fameuse idée !

— Laquelle, Madame Barbançon?

— Ce gredin de propriétaire doit revenir à quatre heures! j'allumerai un bon fourneau dans ma cuisine, je mettrai dedans cent cinquante francs, et quand il arrivera, ce monstre de M.BoufTard, je lui dirai d'attendre, j'irai vite repêcher avec des pincettes mes pièces toutes brûlantes, je les empilerai sur la table et je lui dirai : le. voilà voire argent. ..preiicz-le... Hem! MonsieurOli\ier, fameux? La loi ne défend pas ça?

— Diable ! maman Barbançon , — dit Olivier en souriant, — vous voulez tirer à boulets rouges sur les épi-

ciers enrichis! Faites mieux, allez... économisez votre charbon et donnez les cent cioquante francs à M. Bouffard tout simplement.

— Monsieur Olivier.... vous êtes trop bon.... laissezmoi lui rissoler le bout des ongles, à ce brigand-là.

— Bull !... il est plus béte que méchant.

— Il est l'un et l'autre, allez. Monsieur Olivier, issu d'un coq et d'une oin comme dit le proverbe.

— Mais, mon oncle comment va-t-il ce matin? Je suis sorti de bonne heure... il dormait encore, je ne l'ai pas réveillé.

Il va beaucoup mieux, car nous nous sommes disputés à cause de son monstre... et puis votre retour... lui a valu mieux que toutes les potions du monde... à ce digne homme..., et, tenez, Monsieur Olivier... quand je pense que, sausvosdeux cents francs, cet affreuxBouffard nous aurait fait saisir dans trois ouquatre jours. ..et. Dieu sait ce que vaut le ménage... vu qu'il y a troisans, lessix couverts et la timbale du commandant ont fondu dans sa grande maladie...

— Ma bonne Madame Barbauçon, ne parlez pas de cela..., j'en deviendrai fou, car, mon semestre passé, je ne serai plus ici-, ce qui est arrivé aujourd'hui peut se renouveler encore, et.... alors... ; mais.... tenez... je ne veux pas penser à cela... c'est trop triste...

La sonnette de la chambre du vieux marin vibra. A ce bruit, la ménagère dit au jeune homme, dont la physionomie avait alors une expression navrante :

— Voilà le commandant qui sonne... Pour l'amour de Dieu, Monsieur Oli\ier, n'ayez pas l'air triste, il se douterait de quelque chose.

— Soyez tranquille. Mais, à propres, — reprit Olivier, — Gerald doit venir ce matin ; vous le ferez entrer..

— Bien, bien, Monsieur Olivier; allez tout de suite chez Monsieur, je vais préparer votre déjeûner... Dam! Monsieur Olivier, — dit la ménagère avec un soupir, — Faudra vous contenter... de...

— Brave et digne femme, — reprit le jeune soldat, sans la laisser achever. — Est-ce que je n'ai pas toujours assez? Est-ce que je ne sais pas que vous vous privez pour moi?...

— Ah ! par exemple... Mais tenez, voilà encore Monsieur qui sonne... courez donc.

En effet, Olivier se hâta d'entrer chez le vétéran.

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