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CHAPITRE SEPTlEiME

A la vue d'Olivier, les traits du vieux marin devinrent joyeux ; ne pouvant se lever de son fauteuil, il tendit affectueusement les deux mains à son neveu, en lui disant :

— Bonjour, mon enfant.

— Bonjour, mon oncle.

— Ah ça! il faut que je te gronde.

— Moi, mon oncle?

— Certainement... A peine arrivé d'avant-hier, te voil.*» déjà en course dès l'aurom... Ce matin, je m'éveille... tout heureux de ne pas m'éveiller seul, comme depuis deux mois... je regarde du coté de ton lit... plus d'Olivier... déjà déniché! !

— Mais, mon oncle...

— Mais, mon garçon, sur ton semestre, tu m'as volé près de deux mois d'absence; un engrenage d'affaires avec ton maître maçon, m'as-tu dit... soit; mais enfin, grâce au gain de ces deux mois, te voilà riche à cette heure, tu dois être au moins millionnaire... aussi, j'entends jouir de toi, je trouve que tu as assez gagné d'ar-

gent, vu que c'est pour moi que tu travailles. Je ne peux malheureusement pas l'empêcher de me faire des cadeaux.... et Dieu sait ce qu'à cette heure tu complottes avec tes millions, Monsieur Mondor;.. mais je te déclare, moi, que si maintenant tu me laisses aussi souvent seul.... qu'avant ton départ... je ne reçois plus rien de toi... rien absolument.

— Mon oncle... écoutez-moi...

— Tu n'as plus que deux mois à passer ici, je veux largement en profiter... A quoi bon travailler comme tu le fais? Est-ce que tu crois, par hasard, qu'avec une trésoricre comme maman Barbançon, ma caisse n'est pas toujours garnie?,. Il y a trois jours, je lui ai dit: — ,, Eh bien! Madame l'intendante, où en sommes-nous? ,, — Soyez tranquille. Monsieur, m'a-t-elle répondu, — ,, soyez tranquille, quand il n'y en a plus, il y en a ,, encore." — J'espère qu'un caissier qui répond ainsi est fièrement rassurant.

— Allons, mon oncle, — dit Olivier, voulant rompre cet entretien qui l'attristait et l'embarrassait, — je vous promets de vous quitter, désormais, le moins possible. Maintenant, autre chose... Pouvez-vous recevoir Gerald ce malin?

— Parbleu! Ah!... quel bon et loyal cœur que ce jeune duc! Quand je pense que durant ton absence il est venu plusieurs fois me voir, et fumer son cigare avec moi! Je souffrais comme un damné... mais il me mettait un peu de baume dans le sang. — Olivier n'est pas là, mon commandant, me disait ce digue garçon, c'est à moi d'être de planton auprès de vous.

— Bon Gerald ! — dit Olivier avec émotion.

— Oui... va, il est bon... car enfin un jeune homme du beau monde comme lui, quitter ses plaisirs, ses mattresses, les amis de son âge, pour venir passer une ou deux heures avec un vieux podagre comme moi, c'est du bon cœur, cela.... Mais je ne fais pas le fat... c'est à cause de toi que Gerald venait ainsi me voir, mon brave enfant... parce qu'il savait te faire plaisir.

— Non, non, mon oncle, — c'est pour vous et pour vous seul, croyez-le bien,..

— Hum... Hum.,,

— Il vous le dira lui-même tout-à-l'heure, car il m'a écrit hier, pour savoir s'il nous trouverait ce matin ?

— Hélas! il n'est que trop sûr de me trouver: je ne peux pas me bouger de mon fauteuil, et tu vois la triste preuve de mon inaction, — ajouta le vieuxmarin en montrant à son neveu ses plates-bandes desséchées et envahies par les mauvaises herbes, — mon pauvre jardinet est rôti, par ces chaleurs dévorantes. Maman Barbançon est trop faible, et d'ailleurs... ma maladie Tamise sur les dents.,, la digne femme. J'avais parlé de faire venir le portier tous les deux jours en lui donnant un pour-boire; mais il faut voir comme elle m'a reçu: — Introduire des étrangers dans la maison, — s'est-elle écrié, — pour tout mettre au pillage ! ! tout saccager ; — enfin, tu la connais, cette excellente diablesse... je n'ai pas osé insister... aussi tu vois dans quel état sont mes chères plates-bandes, naguères encore si fleuries!

— Rassurez-vous, mon oncle... me voici de retour, je serai votre premier garçon jardinier, — dit gaîment Olivier, — j'y avais pensé, et sans une affaire qui m'a fait sortir ce matin de très-bonne heure, vous auriez vu

à votre réveil votre jardin débarrassé de ses mauvaises herbes et frais comme un bouquet couvert de rosée... mais demain matin... suffit... je ne vous dis que cela...

Le commandant allait remercierOlivier, lorsque Mme de Barbançon ouvrit la porte et demanda si M. Gerald pouvait entrer.

— Je le crois pardieu bien qu'il peut entrer! — s'écria gaîment le vieux marin pendant qu'Olivier allait audevant de son ami.

Tous deux rentrèrent bientôt.

— Enfin ! Dieu soit loué, Monsieur Gerald, — dit le vétéran au jeune duc, en lui montrant Olivier, — son maître maçon nous l'a rendu!

— Oui, mon commandant, et ce n'est pas sans peine, — reprit Gerald, — ce diable d'Olivier ne devait s'absenter que pendant une quinzaine... et il nous manque pendant deux mois !

— C'était un chaos sans fin que le relevé des travaux de ce brave homme, — reprit Olivier, — puis le régisseur du château... trouvant mon écriture belle, mes chiffres bien alignés, m'a proposé quelques travaux de comptabilité... et, ma fois... j'ai accepté... Mais maintenant... j'y pense, — ajouta Olivier, en paraissant se rappeler un souvenir, — sais-tu, Gerald, à qui appartient ce magnifique chAteau, où je suis resté pendant deux mois?

— Non... à qui?

— Parbleu ! à ta marquise de Carabas!

■ — Quelle marquise de Carabas?

— Cette héritière si riche, dont tu nous a parlé avant ton départ; te souviens-tu'?

— Mlle de Beaumesnil !... — s'écria Gerald stupéfait.

— Justement... cette superbe terre lui appartient, et elle rapporte 120,000 livres de rentes... 11 paraît que cette petite millionnaire a des propriétés pareilles par douzaines...

— Excusez du peu ! — dit le vétéran, — j'en reviens toujours là: que diable peut-on faire de tant d'argent?

— Ah! pardieu... — reprit Gerald, — le rapprochement est étrange, je n'en reviens pas !

— Qu'y a-t-il donc de si étrange à celn, Gerald?

— C'est qu'il s'agit pour moi d'un mariage avec Mlle de Beauniesnil?

— Ah ça!... ^fonsieur Gerald, — dit simplement le vétéran, — l'envie de vous marier vous a donc pris depuis que je vous ai vu?

— Tu aimes donc Mlle de Beauniesnil? — demanda non moins naïvement Olivier.

Gerald, d'abord surpris de ces questions, reprit ea suite d'un moment de réflexion :

— C'est juste!... vous devez parler ainsi, mon commandant... toi aussi, Olivier... et parmi tous ceux que je connais, vous êtes les seuls... oui... car j'aurais dit à mille autres qu'à vous: On me propose d'épouser la plus riche héritière de France; tous m'auraient répondu sans s'inquiéter du reste :.. Epousez.,, c'est un superbe mariage... épousez!

Et après une nouvelle pause, Gerald reprit :

— Ce que c'est que la droiture... pourtant comme c'est rare...

— Ma foi... — reprit le vétéran, — je ne croyais pas, Jlonsieur Gerald, vous avoir dit quelque chose de rare... 01i\ier pense comme moi; n'est-ce pas, mon garçon?

— Oui, mon oncle... Mais qu'as-tu donc, Geiald? te voilà tout pensif.

■ — C'est vrai... voici pourquoi, dit le jeune duc, dont les traits prirent une expression plus grave que d'habitude,— j'étais venu ce matin pour vous faire part de mes projets de mariage, au commandant et à toi, Olivier, comme à de bons et sincères amis.

— Quant à ça, vous n'en avez pas de meilleurs, Monsieur Gerald, — dit le vétéran.

— J'en suis certain, mon commandant; aussi... je ne sais quoi... me dit que j'ai doublement bien fait de venir vous confier mes projets.

— C'est tout simple, — reprit 01i>ier, — ce qui t'intéresse... nous intéresse...

— Voici donc ce qui s'est passé, — dit Gerald, en répondant par un geste amical aux paroles de son ami : — Hier, ma mère, éblouie par l'immense fortune deMilc de Beaumesnil, m'a proposé d'épouser... celte jeune personne... ma mère se dit certaine du succès, si je veux suivre ses conseils... mais pensant à ma bonne vie de garçon et à mon indépendance... d'abord j'ai refusé.

— Parbleu! — dit le vieux marin, — vous n'aviez pas de goût pour le mariage... des millions de millions ne devaient pas changer votre résolution...

— Attendez... mon commandant, — reprit Gerald avec un certain embarras, — mon refus a irrité ma mère... elle m'a traité d'aveugle, d'insensé, puis enfin à sa colère a succédé un si grand chagrin que, la voyant désolée de mon refus....

— Tu as accepté ce mariage? — dit 01i\ier.

— Oui... — répondit Gerald.

Et remarquant un mouvement de surprise du vieux marin, Gerald ajouta:

— Mon commandant, ma résolution vous étonne?

— Oui... Monsieur Gerald.

— Pourquoi cela? parlez-moi franchement.

— Eh bien ! Monsieur Gerald, si vous vous résignez à vous marier contre votre gré, — répondit le vétéran d'un ton à la fois affectueux et ferme, — et cela seulement pour ne pas chagriner votre mère, je crois que vous avez tort... car, tôt ou tard, votre femme souffrira de la contrainte que vous vous imposez aujourd'hui... et l'on ne doit pas se marier pour rendre une femme malheureuse... Est-ce ton avis, Olivier?

— C'est mon avis... mon oncle.

— Mais, mon commandant, voir pleurer ma mère, qui met tout son espoir dans ce mariage ?

— Mais voir pleurer votre femme. Monsieur Gerald... Au moins votre mère a votre tendresse pour se consoler... votre femme, pauvre orpheline qu'elle est, qui la consolera? personne... ou bien elle fera comme tant d'autres... elle se consolera avec des amants qui ne vous vaudront pas, M. Gerald... ils la tourmenteront... ils l'aviliront peut-être... autre chance de malheur pour la pauvre créature.

Le jeune duc baissa la tète, et ne répondit rien.

— Vous voyez. Monsieur Gerald, — reprit le commandant, — vous nous avez demandé d'être sincères... nous le sommes... parce que nous vous aimons sincèrement.

— Je n'ai pas douté de votre franchise, mon commandant; aussi je dois vous dire pour ma défense,

La Duchesie. H. 6

qu'en consentant à ce mariage, je n'ai pas seulement cédé au désir de me rendre aux vœux de ma mère... un autre sentiment m'a guidé... et ce sentiment, je le crois généreux... Tu te souviens, Olivier, que je t'ai parlé de Macreuse?

— Ce mauvais gueux, qui crevait les yeux des petits oiseaux à coups d'épingles, — s'écria le vétéran, que cette circonstance avait singulièrement frappé, — cet hypocrite qui est maintenant enrôlé dans la clique des sacristains?

— Lui-même, mon commandant... eh bien! il se met sur les rangs pour épouser Mlle de Beaumesnil.

— Macreuse! — s'écria Olivier. — Ah! pauvre jeune fille... Mais il n'a aucune chance... n'est-ce pas, Gerald?

— Ma mère dit que non; mais moi je crains que si, car la sacristie pousse le Macreuse, et elle pousse ferme, haut et loin.

— Un tel gredin... roussir! — s'écria le vétéran, — ce serait indigue...

— Et c'est parce que cela m'a indigné, révolté comme vous, mon commandant, que, déjà ébranlé par le chagrin de ma mère, je me suis décidé à ce mariage, pour faire pièce à ce misérable... Macreuse.. .

— Mais ensuite, Monsieur Gerald, — dit le vétéran, — vous avez réfléchi, n'est-ce pas? qu'un honntHc garçon comme vous ne se marie pas seulement pour plaire à sa mère et faire pièce à un rival... ce rival fùt-il un M. Macreuse.

— Comment ! mon commandant, — dit Gerald sur-

pris, — il vaut mieux laisser ce misérable épouser Mlle de Beaumesnil, qu'il ne convoite que pour son argent?

— Pas du tout, — reprit le vétéran, — il faut tâcher d'empêcher une indignité, quand on le peut, et si j'étais à votre place, Monsieur Gerald...

— Que feriez-vous, mon commandant?

— Quelque chose de bien simple... J'irais d'abord trouver ce M. Macreuse, et je lui dirais: ,,Vousètesun ,,gredin, et comme les gredins ne doivent pas épouser ,,des héritières, pour les rendre malheureuses comme ,,des pierres... je vous défends et je vous empêcherai ,, d'épouser Mlle de Beaumesnil, je ne la connais pas, je ,,ne pense pas à elle, mais elle m'intéresse, parce qu'elle ,,est exposée à devenir votre femme... or, c'est, pour ,, moi, comme si elle allait être mordue par un chien ,, enragé; je vas donc de ce pas la prévenir que vous ,, êtes pis qu'un chien enragé."

— C'est cela, mon oncle ; à merveille ! — dit Olivier. Gerald lui Ot signe de laisser parler le vétéran, qui

continua:

— J'irais ensuite tout bonnement trouver Mlle de Beaumesnil, et je lui dirais: ,,Ma chère demoiselle, il ,,y a un M. de Macreuse qui veut vous épouser pour ,, votre argent; c'est une vraie canaille; je vous le prou- ,,verai quand vous voudrez, et cela en face de lui ; faites „ votre profit du conseil; il est désintéressé, car je n'ai „pas, moi, l'idée de me marier avec vous; mais entre ., honnêtes gens on doit se signaler les gueux." Dam!... Monsieur Gerald, — reprit le commandant, — mon moyen est un peu matelot... mais il n'en est pas plus mauvais... pensez-y...

— Que veux- tu, Gcrald? — reprit Olivier, — les proc(^'dés (le mon oncle, quoique un peu rudes., \onldroit au but... Maintenant, toi qui connais autant le monde... que moi et mon oncle le connaissons peu... si tu arrives aux mômes résultats par des moyens moins violents, cela... vaudra sans doute mieux...

Gerald, de plus en plus frappé du bon sens et de la franchise du véti^ran, l'avait attentivement écouté.

— Merci, mon commandant, — lui dit-il en lui tendant la main ; — après tout, vous et Olivier, vous m'empêchez de faire une vilenie.... d'autant plus dangereuse que je l'avais colorée d'assez beaux semblants: rendre ma mère la plus heureuse des femmes, empêcher Mlle de Beaumesnil d'être la victime d'un Macreuse... tout cela d'abord m'avait paru superbe... Je me trompais... je ne tenais aucun compte de l'avenir de cette jeune fille, que je pouvais rendre très-malheureuse... peut-être incme subissais-je, à mon insu, la fascination de l'héritage...

— Quant à cela, Gerald, tu te trompes...

— Ma loi! je n'en sais rien..., mon pauvre Olivier; aussi, pour être à l'abri de toute tentation, je reviens à ma première résolution.... pas de mariage.... je ne regrette qu'une chose dans ce changement de projets, — ajouta Gerald avec émotion, — c'est le vif chagrin que je vais causer à ma mère...; heureusement, plus tard elle m'approuvera...

— Écoule donc, Gcrald, — reprit Olivier qui était resté un moment pensif; — il ne faut pas, sans doute, comme dit mon oncle, agir mal pour plaire à sa mère... pourtant c'est si bon... une mère... ça vous serre tant le

cœur lorsqu'on la voit triste et pleurer; aussi pourquoi ne tâcherais-fu pas de la satisfaire sans rien sacrifier de tes convictions d'honnête homme?

— Bien , mon garçon, — dit le vétéran, — mais comment faire?

— Explique-toi, Olivier.

— Tu n'as aucun goût pour le mariage?

— Non...

— Tu n'as jamais vu Mlle de Beaumesnil?

— Jamais.

— Donc tu ne peux pas l'aimer... c'est tout simple.. Mais qui te dit que si tu la voyais, tu n'en deviendrais pas amoureux? La vie de garçon te plaît au-dessus de tout ; soit. Mais pourquoi Mlle deBeauraesnil ne te donnerait-elle pas le goût du mariage...

— C'est juste, tu as raison, Olivier, — reprit le vétéran, — il faut voir cette demoiselle avant de refuser. Monsieur Gerald... et peut-être, comme dit Olivier, le goût du mariage vous prendra.

— Impossible... mon commandant, ce goût ne se donne pas, — dit gaîment Gerald, — c'est dans le sang... L'on naît mari... comme on naît borgne ou boiteux; et puis enfin, autre considération, la plus grave de toutes, à laquelle je songe maintenant; il s'agit de la plus riche héritière de France.

— Eh bien! — dit Olivier, — qu'est-ce que cela fait?

— Cela fait beaucoup, — reprit Gerald ; — car enfln j'admets que Mlle deBeaumesnil me plaise infiniment... J"en deviens amoureux fou, elle partage cet amour... soit., mais elle m'apporte une fortune royale, et moi, je

n'ai rien, car mes pauvres douze mille livres de rentes sont une goutte d'eau dans l'océan des millions de Mlle de Beaumesnil, eh bien!... que pensez-vous de cela, mon commandant? cela n'est-il pas dégradant, d'épouser une femme qui vous donne tout... à vous qui n'avez rien, et alors, si vrai que soit votre amour, n'avez-vous pas l'air de vous marier par cupidité?... Tenez, savez-vous ce que l'on dira: Mlle de Beaumesnil a voulu être duchesse, Gerald de Senneterre n'avait pas le sou, il a vendu son titre et son nom... avec sa personne par-dessus le marché?

A ces paroles, l'oncle regarda son neveu d'un air assez embarrassé.

Gerald reprit en souriant:

— J'en étais sûr, mon commandant, il y a dans cette choquante inégalité de fortune quelque chose de si blessant pour l'orgueil d'un honnête homme, que vous en êtes frappé comme moi;... votre silence me le prouve.

— Le fait est, — reprit le vétéran après un moment de silence, — le fait est que je ne sais pourquoi la chose me paraîtrait toute simple, si c'était l'homme qui apportât la fortune... et que la femme n'eût rien.

Puis le vieux marin ajouta en souriant avec bonhommie :

— C'est peut-être une niaiserie que je dis là. Monsieur Gerald.

— Au contraire, votre pensée est dictée par la plus noble délicatesse, mon commandant, — reprit Gerald. — On conçoit qu'une jeune lilie sans fortune, mais charmante, remplie de grâces, de qualités, épouse un homme immensément riche... tous deux sont sympathiques;

mais qu'un homme qui n'a rien épouse une femme qui a tout,..

— Ah ça! mon oncle... et toi, Gerald, — reprit Olivier en interrompant son ami, qu'il avait attentivement écouté, — vous n'êtes pas le moins du monde dans la question...

— Comment cela?

— Vous admettez, et j'admets comme vous, qu'une jeune fille pauvre soit... et reste très-sympathique, quoiqu'elle épouse un homme immensément riche;... mais cette sympathie, elle ne l'acquiert qu'à la condition: d'aimer sincèrement l'homme qu'elle épouse.

— Parbleu ! — dit Gerald, — si elle cède à un sentiment de cupidité... cela devient un calcul ignoble...

— Tout ce qu'il y a de plus honteux, — ajouta le vieux marin.

— Eh bien! alors, — reprit Olivier, — pourquoi un homme pauvre... puisque en effet, Gerald, tu es pauvre... auprès deftille deBeaumesnil... pourquoi, dis-je, seraistu blâmable en épousant cette jeune fille, si tu l'aimais sincèrement, malgré ses millions, si tu l'aimais enfin comme si elle était sans nom et sans fortune? ,

— C'est juste. Monsieur Gerald, — reprit le commandant, — dès qu'on aime en honnête homme, et que Ion a la conscience d'aimer, non l'argent, mais la femme... on est tranquille;... que peut-on avoir à se reprocher? Enfin, moi, je vous conseille de voir d'abord Mlle de Beaumesnil, vous vous déciderez après.

— En effet... — reprit Gerald, — c'est, je crois, le meilleur parti à prendre : il concilie tout... Ah ! pardieu,

que j'ai bien fait de venir causer de mes projets avec vous, mon commandant... et avec toi, Olivier.

— Ah ça! voyons, Monsieur Gerald, vraiment est-ce que, dans votre grand et beau monde, il n'y a pas une foule de personnes qui vous auraient dit ce que moi et Olivier venons de vous dire?

— Dans le grand monde? ■ — reprit Gerald en haussant les épaules, puis il ajouta: — et c'est d'ailleurs la même chose dans la bourgeoisie... si ce n'est pis encore: partout enfin on ne connaît qu'une chose,... l'argent.

— Etcomment diable Olivier et moi aurions-nous une grâce d'État, Monsieur Gerald, et serions -nous autrement que tout le monde?

— Pourquoi? — dit Gerald avec émotion, — parce que vous, mon commandant... pendant quarante ans, vous avez vécu de votre vie de marin, vie rude et pauvre... périlleuse et désintéressée; parce que, dans cette vie-là, vous avez pris la forte habitude de la résignation et du contentement de peu;... parce qu'ignorant toutes les lâches complaisances du monde, vous regardez comme aussi misérable... un homme qui se marie pour de l'argent, qu'un homme qui vole au jeu ou qui recule au feu; est-ce vrai, mon commandant?

— Pardieu! Monsieur Gerald, c'est tout simple... cela...

— Oui, tout simple... pour vous, pour Olivier, car il a vécu comme moi, plus long-temps que moi, de cette vie de soldat... qui enseigne le renoncement et la fraternité... n'est-ce pas, Olivier?

— Brave et bon Gerald, — dit le jeune homme aussi

ému que son ami, — mais, avoue-le... ta gt^nérosité naturelle... la vie de soldat l'a peut-être développée davantage ; mais elle ne te l'a pas donnée? Toi seul peut-être, sur tant de jeunes gens de ton rang, tu étais capable de croire faire une sorte de lâcheté en envoyant un pauvre diable à la guerre se faire tuer à ta place... toi seul aussi, parmi tant d'autres.... tu éprouves des scrupules au sujet d'un mariage que tous voudraient contracter à n'importe quel prix !...

— Ne vas-tu pas maintenant me faire des compliments? — répondit Gerald en souriant. — Allons, c'est convenu, je verrai Mlle de Beaumesnil... les circonstances feront le reste... ma ligne est tracée... je n'en dévierai pas... je vous le jure...

— Bravo, mon cher Gerald, — reprit Olivier gaîment, — je te vois marié, amoureux et heureux en ménage ; c'est un bonheur qui en vaut bien un autre... va ! Et moi qui, ne sachant rien de tes projets, avais hier, en arrivant, demandé à Mme Herbaut la permission de lui présenter un digne garçon, un ancien camarade de régiment, et Mme Herbaut t'avait accepté... à ma toutepuissante recommandation.

— Comme elle m'avait accepté, — dit Gerald en riant, — est-ce que tu me regardes déjà comme mort et enterré... tu peux bien dire qu'elle m'a accepté, et je te réponds que j'userai de l'acceptation.

— Comment... tu veux?

— Certainement.

— Mais tes projets de mariage?

— Raison déplus!

— Explique-toi.

— C'est bien simple : plus j'aurai de raisons d'aimer la \ie de garçon, plus il faudra que j'aime Mlle IJeaumesnil pour renoncer à mes plaisirs, et moins je me tromperai sur le sentiment qu'elle m'inspirera; ainsi, c'est convenu, tu me présentes chez Mme Herbaut, et, pour me rendre encore plus fort... toujours contre la tentation, je deviens amoureux d'une des rivales, ou même d'une des satellites de cette fameuse duchesse dont le nom est pour moi un épouvantail... et dont je te soupçonne fort... d'être épris.

— Allons, Gerald... tu es fou.

— Voyons, sois franc, me crois -tu capable d'aller sur tes brisées? Comme s'il n'y avait que la due/iesse au monde. Souviens-toi donc de cette jolie petite femme d'un gros employé des vivres... Tu n'as eu qu'un mot à dire, je t'ai laissé le champ libre,... et pendant que le mari allait visiter son parc de bêtes à cornes...

— Comment, encore une autre! — s'écria le commandant, en s'adressant à Gerald, — mais c'est donc un enragé que mon neveu?

— Ah ! mon commandant, si vous saviez quelles razzias de cœurs il faisait eu Algérie, le scélérat! La charmante tribu de Mme Herbaut n'a qu'à joliment se tenir sur ses gardes, allez!... si elle ne veut pas être ravagée par Olivier.

— Mon double fou que tu es, je n'ai aucun mauvais dessein sur cette charmante tribu, comme lu dis... — reprit gaîment Olivier; — mais sérieusement tu veux que je le présente à Mme Herbaut?

— Oui, certes, répondit Gerald.

Et, s'adressant au vieux marin :

— 11 ne faut à cause de cela, mon commaDdant, me prendre pour écervelé... J'ai accepté vos conseils d'amis, à propos d'un mariage, direz-vous; et je termine l'entretien, en priant Olivier de me présenter chez Mme Herbaut... Eh bien ! si étrange que cela vous doive paraître, mon commandant, je vous dirai, non plus en plaisantant, mais sérieusement cette fois, que moins je changerai mes habitudes, plus il faudra, pour les abandonner, que mon amour pour Mlle de Beaumesnil soit sincère.

— Ma foi. Monsieur Gerald, — reprit le vétéran, — j'avoue qu'an premier abord, vos raisons semblent bizarres; mais, en y réfléchissant, je les trouve justes. Il y aurait peut-être une sorte de préméditation hypocrite à rompre d'avance avec une vie qui vous plaît depuis si long-temps...

— Maintenant, Olivier, viens me présenter à la tribu de Mme Herbaut, — dit gaîment Gerald. — Adieu, mon commandant, je vous reviendrai bientôt et souvent... Que voulez-vous? ce n'est pas pour rien que vous êtes mon confesseur.

— Et vous voyez que je ne suis pas un gaillard commode pour l'absolution et pour les arrangements de conscience, — reprit gaîment le vieux marin. — A bientôt donc. Monsieur Gerald, vous me tiendrez au courant des choses de votre mariage, n'est-ce pas?

— C'est maintenant un droit, pour moi... de vous en parler, et je n'y manquerai pas, mon commandant. Ah! mais j'y pense, — ditGerald, — j'ai à vous rendre compte d'une commission dont vous m'avez chargé, Monsieur Bernard. Tu permets, Olivier?

— Comment donc! — dit le jeune soldat, en se retirant.

— Bonne nouvelle ! mon commandant, — dit tout bas Gerald, — grâce à mes démarches, et surtout à la recommandation du marquis de Maillefort, la nomination d'Olivier, comme sous-lieutenant, est presque assurée.

— Ah! Monsieur Gerald, serait-il possible?

— Nous avons le plus grand espoir, car on a su qu'on devait faire à M. de Maillefort des propositions pour être député, ce qui a doublé son influence.

— Monsieur Gerald, — dit le vétéran, très-ému, — comment jamais reconnaître...

— Je me sauve, mon commandant, — répondit Gerald, pour se soustraire aux rcmerciments du vieillard, — je cours rejoindre Olivier: un plus long entretien éveillerait ses soupçons.

— Ah ! tu as des secrets avec mon oncle, toi ! — dit gaîment Olivier à son ami.

— Je crois bien, je suis, tu le sais, un homme tout mystère... et avant de nous rendre chez Mme Herbaut, il faut que je te demande un service très-mystérieux.

— Voyons?

— Toi, qui connais le quartier et les environs, ne pourrais-tu pas m'indiquer un petit logement dans une rue très-retirée, mais en dedans de la barrière?

— Comment! — dit Olivier, en riant, — tu vcu\ abandonner le faubourg Saint-Germain, et devenir BatignoUais? C'est charmant.

— Écoute-moi donc... tu conçois que, demeurant

chez ma mère, je ne peux pas recevoir de femmes chez moi . . .

— Âh! tiès-bien!..

• — J'avais un mystérieux p«erf-«-/e?ve... ■ — J'aime ce mot, il est décent...

— Laisse-moi donc parler. J'avais un petit pied-àterre très convenable... mais la maison a changé de propriétaire, et le nouveau est si féroce à l'endroit des mœurs, qu'il m'a donné congé, et mon terme finit aprèsdemain; voilà donc mes amours sur le pavé, ou réduits à s'abriter derrière les stores des citadines, à affronter le sourire narquois des cochers... c'est désolant.

— Au contraire, cela se trouve à merveille ; tu vas te marier, on t'a donné congé... donne à ton tour congé... à tes amours...

— Olivier, tu sais mes principes, ton oncle les approuve ; je ne veux à l'avance rien changer aux habitudes de ma vie de garçon, et si mon mariage ne se faisait pas, malheureux! songe que je me trouverais sans, pied-àtei'i'c et sans amours... Non... non... je suis beaucoup trop prévoyant, trop rangé pour donner dans ces désordres et ne pas conserver... une poire pour la soif.

— Poire pour la soif, c'est très-joli ; allons, tu es un homme de précautions. Eh bien! soit, en allant et venant, je te promets de regarderies écriteaux...

— Deux petites pièces avec une entrée, c'est tout ce qu'il me faut... tu sens bien que je vais m'en occuper de mon côté; tout-à-l'heure en sortant de chez Mme Herbaut, je vais flâner dans les environs, car ça presse... c'est après-demain le terme fatal... c'est par grâce que

j'ai obtenu quelques jours de r(^pit... Dis donc, Olivier, si je découvre par ici ce qu'il me faut...

Ça fait qtce dans le mUme quartier.

Je trouverai l'amour et V amitié!...

Cette profonde réflexion ressemble beaucoup à un devise de mirliton... mais c'est égal... la vérité n'a pas besoin d'ornements... sur ce... en avant chez Mme Herbaut!

— Ah ça ! tu y tiens décidément... réfléchis bien...

— Olivier, tu es insupportable... je me présente tout seul, si tu ne m'accompagnes pas...

— Allons, le sort en est jeté, il est convenu que tu es M. Gerald Senneterre, un ancien camarade de régiment.

— Senneterre... non, ça serait imprudent, j'aime mieux: Gerald Aiiveimay, car je suis aussi orné du marquisat d'Aiivernay... tel que tu me vois, mon pauvre Olivier.

— Bien... tu es Monsieur Gerald Auvernay, c'est entendu... Ah ! diable!

— Qu'as-tu donc?

— Qu'est-ce que tu vas être à cette heure?

— Comment, ce que je vais (^tre?

— Oui, ton état?

— Mon état? Mais célibataire jusqu'à nouvel ordre...

— Je ne peux pas te présenter chez Mme Ilerbaut comme un jeune homme qui vit des rentes qu'il a amassées... au régiment. Mme Herbaut ne reçoit pas de flâneurs; tu éveillerais ses soupçons, car la digne femme se délie en diable des gens qui n'ont rien à faire qu'à courtiser les jolies filles, vu qu'elle en a... de jolies lilles.

— C'est très-amusant. Eh bien!... qu'est-ce que tu veux que je sois?...

— Dam ! je ne sais pas trop, moi i

— Voyons, — dit Gerald en riant, — veux- tu... veux-tu... pharmacien?

— Va pour pharmacien, allons, viens...

— Pas du tout. Je plaisante... tu acceptes cela tout de suite, toi ! Pharmacien... quel dangereux ami tu es...

— Gerald, je t'assure... qu'il y a des petits pharmaciens très-gentils.

— Laisse-moi donc tranquille, c'est toujours de la famille des apothicaires... je n'oserais regarder en face aucune des jolies filles qui viennent chez Mme Herbaut.

— Eh bien... fou que tu es... cherchons autre chose: Clerc de notaire !.. Hein? cela te va-t-il?

— A la bonne heure!., ma mère a un interminable procès... je vais quelquefois voir pour elle son notaire et son avoué... J'étudierai le clerc surnature... je me serai enrôlé dans le régiment de la bazoche en sortant des chasseurs d'Afrique... ça va tout seul!..

— Allons, c'est dit, suis-moi... je vais te présenter comme Gerald Auvernay, clerc de notaire...

— Premier clerc de notaire! — dit Gerald avec emphase.

— Ambitieux, va !...

Gerald, présenté chez Mme Herbaut, fut, grâce à Olivier, accueilli par elle avec la plus aimable cordialité.

Dans l'après-midi de ce même jour, le terrible M. Bouffard vint chercher l'argent dont lui était redevable le commandant Bernard, pour le terme échu ; Mme Bar-

bançon le paya, résistant à grand' peine au malin plaisir de j'issoler'lquelqae peu les ongles de ce féroce propriétaire, ainsi qu'elle le disait ingénument.

Malheureusement, l'argent que venait de recevoir M. Bouffard, loin de le rendre moins âpre à ses recouvrements, lui donna une nouvelle énergie, et, persuadé que sans ses grossières et opiniâtres poursuites il n'eût pas été payé de Mme Barbançon, il se dirigea en bâte vers la rue de Monceau, où demeurait Herminie, bien résolu de redoubler de dureté envers la pauvre jeune GUe, afin de la forcer à payer le terme qu'elle lui devait.

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