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CHAPITRE NEUVIEME

M. de Maillcfort, frappé de ce que lui avait appris Mme de la Rochaiguë au sujet de la jeune artiste si injustement oubliée, disait-on, par Mme de Beaumesnil, M. de Maillefort avait de nouveau interrogé, avec autant de prudence que d'adresse, Mme Dupont, ancienne femme de chambre de la comtesse; puisant dans cet entretien de nouveaux détails sur les relations de la jeune fille et de Mme de Beaumesnil, et devinant, aidé par ses soupçons, ce qui avait dû échapper à la femme de chambre, il acquit, bientôt presque la conviction qu'Herminie devait ôtre la fille naturelle de Mme de Beaumesnil.

L'on conçoit néanmoins que, malgré cette persuasion quasi-complète, le marquis s'était promis de n'aborder Herminie qu'avec une extrôme réserve; non-seulement il s'agissait d'une révélation fâcheuse, presque honteuse, pour la mémoire de Mme de Beaumesnil, mais encore la comtesse n'avait pas confié ce secret à M. de Maillefort, qui ra>ait pour ainsi dire surpris ou plutôt deviné.

Herminie, à la vue du bossu, qui, pour la première fois, se présentait à elle dans une circonstance pénible.

resta confuse, interdite, ne pouvant imaginer le sujet de la visite de cet inconnu.

Le marquis, après avoir expulse 31. Bouffard, revint, disons-nous, auprès de la jeune fille, qui, pâle, émue, les yeux baissés, restaitimmobile auprès de la cheminée.

M. de Maillefort, d'un coup d'œil investigateur et pénétrant, jeté sur la chambre de îa duchesse, avait remarqué l'ordre, le goût et l'excessive propreté de cette modeste demeure; cette observation, jointe à ce que Mme de la Rochaiguë lui avait raconté, du noble désintéressement de la jeune fille, donnèrent au marquis la meilleure opinion d'Herminie; presque certain de voir en elle la personne qu'il avait tant d'intérêt à rencontrer, il cherchait sur ses traits charmants quelque ressemblance avec ceux de Mme de Beaumesnil, et cette ressemblance, il crut la trouver.

De fait, sans ressembler précisément à sa mère, comme elle, Herminie était blonde; comme elle, elle avait les yeux bleus, et si les lignes du visage ne rappelaient pas exactement les traits de Mme de Beaumesnil, il n'existait pas moins entre la mère et la fille, ce qu'on appelle 7m air de famille , surtout frappant pour un observateur aussi intéressé que l'était M. de Mailleforf.

Celui-ci, sous l'empire d'une émotion que l'on concevra sans peine, s'approcha d'Herminie, de plus en plus troublée par le silence et par les regards curieux et attendris du bossu.

— Mademoiselle — lui dit-il enfin d'un ton affectueux et paternel, — excusez mon silence... mais j'éprouve une sorte d'embarras à vous exprimer le profond intérêt que vous m'inspirez...

Eg parlant ainsi, la voix de M. de Maillefort fut si touchante, que la jeune fille le regarda de plus en plus surprise et lui dit timidement :

— Mais, cet intérêt, Monsieur!

— Qui a pu vous l'attirer, n'est-ce pas? je vais vous le dire... ma chère enfant.... oui, — ajouta le bossu en répondant à un mouvement d'Herminie ; — oui, laissezmoi de grâce vous appeller ainsi : mon âge, et je ne saurais trop vous le répéter, l'intérêt que vous niiuspircz, me donneraient peut-être le droit de vous dire : ?«« c/ièi-e enfant, si vous me permettiez cette familiarité...

— Ce sera la seule manière de vous prou\er, Monsieur, ma reconnaissance des bonnes et consolantes paroles que \ous venez de me dire... quoique lapénible position où vous m'avez vue, Monsieur... ait dû peut-être...

— Quant h cela, — reprit le marquis en interrompant Herminie, — rassurez-vous.... je...

— O ! Monsieur, je ne cherche pas à me justifier, — dit orgueilleusement Herminie eu interrompant à son tour le bossu, — de cette situation... je n'ai pas à rougir... et puisque, pour une raison que j'ignore, vous voulez bien nie témoigner de l'intérêt. Monsieur, il est de mon devoir de vous dire... de vous prouver que ni le désordre, ni l'inconduite, ni la paresse, ne m'ont mise dans le cruel embarras... où je me trouve pour la première fois de ma vie ! Malade pendant deux mois, je n'ai pu donner mes leçons, je les reprends depuis quelques jours seulement, et j'ai été forcée de dépenser le peu d'avances que je possédais... Voilà, Monsieur, la vérité., si je me suis un peu endettée, c'est par suite de cette maladie...

— Ceci est étrange, — pensa soudain le marquis en rapprochant dans sa pensée la date du décès de la comtesse et l'époque présumabie du commencement de la maladie d'Herminie.

— C'est peu de temps après la mort de Mme deBeaumesnil... que cette pauvre enfant à dû tomber malade... serait-ce de chagrin?...

Et le marquis reprit tout haut avec un accent de touchant intérêt:

— Et cette maladie... ma chère enfant... a été bien grave?., vous vous êtes peut-être trop fatiguée au travail?..

Herminie rougit; son embarras était grand, il lui fallait mentir pour cacher la sainte et véritable cause de sa maladie, elle répondit en hésitant:

— En effet... Monsieur... je m'étais un peu fatiguée; celle fatigue a élésuivie d'un malaise... d'une sorte d'accablement... mais maintenant... Dieu merci , je vais tout-à-fait bien.

L'embarras, l'hésitation de[la jeune fille avaient frappé le marquis, déjà surpris de la profonde mélancolie dont les traits d'Herminie semblaient avoir, pour ainsi dire, l'habitude.

— Plus de doute... — pensa-t-il ; — elle est tombée malade de chagrin après la mort de Mme de Beaumesnil... Elle sait donc que la comtesse est sa mère?... mais alors... comment celle-ci, dans les fréquentes occasions qui ont dû la rapprocher de sa fille, ne lui a-telle pas remis ce portefeuille dont elle m'a chargé?

En proie à ces perplexités, le bossu, après un nouveau silence, dit à Herminie :

— Ma chère enfant,j'étais venu ici avec l'intentioade

La Duchfsse. II. g

me tenir dans une extrême réserve: défiant de moimêrae... incertain de la conduite que j"avais à tenir, je ne voulais aborder qu'avec la plus grande précaution le sujet qui m'amène... car c'est une mission bien délicate, une mission sacrée.

— Que voulez-vous dire, Monsieur?

— Veuillez m'écouter, ma chère enfant... ce que je savais déjà de vous.... ce que je viens de voir, de deviner peut-être... enfin la confiance que vousm'inspirez, changent ma résolution... je vais donc vous parler à cœur ouvert, certain que je suis de m'adressera une loyale et noble créature... Vous connaissiez Mme de Beaumesnil... vous l'aimiez?

Herminie, à ces paroles, ne put réprimer un mouvement d'étonnement mêlé d'inquiétude.

Le bossu reprit :

— Oh! je le sais! vous aimiez tendrement Mme de' Beaumesnil; le chagrin de l'avoir perdue, a seul causé votre maladie...

— Monsieur! — s'écria Herminie, effrayée de voir son secret, celui de sa mère surtout, presque à la merci d'un inconnu, — je ne sais... ce que vous voulez dire... j'ai eu pour Mme la comtesse de Beaumesnil, pendant le peu de temps que j'ai été appelé auprès d'elle, le respectueux attachement qu'elle méritait... Ainsi que tous ceux qui l'ont connu, je l'ai sincèrement regrettée ; mais...

— Vous devez me répondre ainsi, ma chère enfant, — dit le marquis, en interrompant Herminie, — vous ne pouvez avoir confiance en moi, ignorant qui je suis... ignorant jusqu'à mon nom... Je m'appelle M. de Maillefort.

— Monsieur de Maillefort!.. — dit vivement la jeune fille en se souvenant d'avoir écrit pour sa mère une lettre adressée au marquis.

— Vous connaissiez mon nom?

— Oui, Monsieur... Mme la comtesse de Beaumesnil, se trouvant trop faible pour écrire... m'avait prié de la remplacer, et la lettre... que vous avez reçue...

— C'était vous... qui l'aviez écrite?

— Oui, Monsieur...

— Vous le voyez, ma chère enfant, maintenant vous devez être en toute confiance... Mme de Beaumesnil... n'avait pas d'ami plus dévoué que moi... et sur cette amitié de vingt ans... elle a cru pouvoir assez compter pour me charger d'une mission sacrée...

— Que dit-il? — pensa Herminie, — ma mère, lui aurait-elle confié le secret de ma naissance?

Le marquis, remarquant le trouble croissant d'Herminie, et certain d'avoir enfin découvert la fille naturelle de la comtesse, poursuivit:

— La lettre que vous m'aviez écrite au nom de Mme de Beaumesnil, m'assignait chez elle un rendez-vous... à une heure assez avancée de la soirée, n'est-ce pas, vous vous rappelez cela?

— Oui, Monsieur.

— A ce rendez-vous... je suis venu... la comtesse se sentait près de sa fin... — continua le bossu d'une voix altérée, — après avoir recommandé sa fille Ernestine... à ma sollicitude... Mme de Beaumesnil... m'a supplié de lui rendre... un dernier service... elle m'a conjuré... de partager mes soins... mon intérêt... entre sa fille... e

une autre jeune personne. .. qui ne lui était pas moins chère... que son enfant...

— Il sait tout, — se dit Herniinie avec un doulcureux accablement, — la faute de ma pauvre mère n'est pas un secret pour lui...

— Cette autre personne, — continua le bossu de plus en plus ému, — était, m'a dit la comtesse, un ange; oui, ce sont ses propres paroles... un ange de vertu, de courage, une noble et vaillante fille, — ajouta le Marquis, dont les yeux se mouillèrent de larmes, — une pauvre orpheline abandonnée qui, sans appui, sans secours, luttait à force de courage, de travail et d'énergie , contre le sort le plus précaire, souvent le plus pénible... Oh!... si vous l'aviez entendue! avec quel accent de tendresse déchirante elle parlait de cette jeune fille! malheureuse femme! mère infortunée!., car, de ce moment, j'ai deviné, quoiqu'elle nem'ait faifaucunaveu, retenue par la honte sans doute, j'ai deviné qu'une mère seule pouvait ainsi parler... ainsi souffrir en songeant au sort de sa fille... non, oh! non... ce n'était pas une étrangère que la comtesse me recommandait avec tant d'instance à son lit de mort.

Le marquis dont l'émotion était k son comble, s'arrêta un instant et essuya ses yeux baignés de larmes.

— Oh ! ma mère, — se dit Herminie en tâchant de se contraindre, — les dernières pensées ont été pour ta fille!

— J'ai juré à Mme de Beaumesnil mourante, — reprit le bossu, — d'accomplir ses dernières volontés, de partager ma sollicitude entre Ernestine de Beaumesnil et la jeune tille pour qui la comtesse m'implorait si vive-

ûieoi... Alors, elle m 'a remis ce portefeuille — et le bossu le tira de sa poche — qui contient , m'a-t-elle dit, une petite fortune, me chargeant de le remettre à cette jeune fille dont le sort serait ainsi à jamais assuré.. Malheureusement, MmedeBeaumesnil a expiré avantd'avoir pu me dire le nom de l'orpheline...

— Il n'a que des soupçons... Dieu soit béni ! — se dit Herininie avec un ravissement ineffable, — je n'aurai pas la douleur de voir un étranger instruit de la faute de ma mère, sa mémoire restera pure...

— Vous jugez, ma chère enfant, de mon angoisse, de mon chagrin. Comment accomplir la dernière volonté de Mme de Beaumesnil, ignorant le nom de cette jeune fille? — reprit le bossu en regardant Herminie avec attendrissement. — Cependant je me suis rais en quête... et enfin... après bien des vaines tentatives... cette orpheline... je lai trouvée... belle, vaillante, généreuse . . . telle enfin, que sa pauvre mère me l'avait dépeinte, sans me la nommer... et cette jeune fille.... c'est vous... mon enfant... ma chère enfant... s'écria le bossu en saisissant les deux mains d'Herminie.

Et il ajouta avec un élan de bonheur et de tendresse indicibles:

— Ah 1 vous voyez bien que j'avais le droit de vous appeler mon enfant. ..oh! non... jamais père n'aura été plus fier de sa fille!

Monsieur... — répondit Herminie d'uoe voix qu'elle tâchait de rendre calme et ferme : — Quoiqu'il m'en coûte beaucoup de détruire... votre illusion... il est de mon devoir de le faire.

— Que dites-vous... — s'écria le bossu.

— Je ne suis pas.... Monsieur, la personne que \ous cherchez, — répondit Herminie.

Le marquis recula d'un pas et regarda la jeune lîlle sans pouvoir d'abord trouver une parole.

Pour résister à l'entraînement de la révélation que ^enait de lui faire .M. de Maillefort, il fallut à Herminie un courage héroïque, né de ce qu'il y avait de plus pur, de plus saint dans son okgueil filial.

La fierté de la jeune fille se révoltait à la seule pensée d'avouer la honte maternelle., aux yeux d'un étranger, en se reconnaissant devant lui pour la fille de Mme de fieaumesnil.

De quel droit Herminie pouvait-elle confirmer les soupçons de cet étranger, par l'aveu d'un secret que la comtesse n'avait pas voulu lui confier à lui, M. de Maillefort, son ami le plus dévoué?... un secret... que sa mère, à elle, avait eu la force de lui taire, lorsque, la pressant sur son sein... le battement de leurs deux cœurs s'était confondu...

Pendant que ces généreuses pensées venaient en foule à l'esprit d'Herminie, le marquis, stupéfait du relus de la jeune fille, dont il ne pou\ait se résoudre à mettre en doute l'identité, cherchait en vain à deviner la cause de cette étrange résolution.

Enfin, il dit à Herminie:

— Un motif qu'il m'est impossible de pénétrer, vous empêche de me dire la vérité, ma chère enfant; ce motif... quel qu'il soit... doit être noble et généreux;... pourquoi me le cacher, à moi? l'ami... le meilleur ami ... de votre mère... à moi qui vient remplir auprès de M)us ses dernières volontés...

— Cet entretien... est aussi douloureux pour moi que pour vous, monsieur le Marquis, — rf^pondit Iristeineot Hermiuie, car il me rappelle cruellement une personne qui a été remplie de bienveillance à mon égard... pendant le peu de temps où j'ai été appelée près d'elle, seulement comme artiste et à aucwi autre titre, je vous en donne ma parole... J'ose croire que cette déclaration vous suffira... monsieur le Marquis, et m'épargnera de nouvelles insistances... Je vous le répète, je ne suis pas la personne que vous cherchez...

A cette déclaration d'Herminie, le marquis sentit renaître ses incertitudes. Cependant, ne voulant pas encore renoncer à tout espoir, il reprit:

— Mais non., non... je ne saurais m'abuser à ce point, jamais je n'oublierai la sollicitude, les prières de Mme de Beaumesnil en faveur de...

— Permettez-moi de vous interrompre, monsieur le Marquis, et de vous dire... que, trompé peut-être par les émotions d'une scène déchirante pour votre cœur, vous vous serez mépris... sur la nature de l'intérêt que Mme de Beaumesnil portait k l'orpheline dont vous me parlez.... Pour défendre la mémoire de Mme de Beaumesnil contre votre erreur... je n'ai d'autre droit quecelui de la reconnaissance... mais la respectueuse estime que Mme la comtesse inspirait à tous, me fait croire... à une erreur de votre part.

Cette manière de voir était trop d'accord avec les désirs de M. de Maillefort, pour qu'il n'inclinât pas à se rendre à l'observation d'Herminie. Cependant, au souvenir de l'émotion déchirante de la comtesse, lorsqu'elle lui a>ait recommandé l'orpheline, il reprit:

— Encore une fois, on ne parle pas ainsi d'une étrangère!...

— Qui sait? monsieur le Marquis, • — répondit Herminie en défendant le terrain pied-à-pied, • — on m'a cité tant de preuves de générosité de Mme de Beaumesnil! Son affection pour ceux qu'elle secourait, était, dit-on, si chaleureuse, qu'elle se sera ainsi manifestée en faveur de l'orpheline qui vous a été recommandée... et puis , si cette jeune fille est aussi méritante que malheureuse... cela ne suffit-il pas pour motiver le vif intérêt que lui portait Mme de Beaumesnil? Peut-être enfin... cette mystérieuse protection était-elle un devoir pieux... qu'une amie... avait confié à Mme la comtesse de Beaumesnil, comme celle-ci vous l'a légué à son tour.

— Alors... pourquoi cette prière formelle de toujours taire à la personne à qui je dois remettre ce portefeuille ... le nom de la comtesse?...

— Parce que Mme de Beaumesnil, cette fois encore, aura voulu cacher sa bienfaisance...

Herminie, ayant retrouvé son calme, son sang-froid, discutait ces raisons avec un tel détachement, que le marquis finit par penser qu'il s'était trompé, et avait injustement soupçonné Mme de Beaumesnil; alors une idée nouvelle lui vint à l'esprit, et il s'écria :

— Mais en admettant que le mérite et les malheurs de cette orpheline soient ses seuls et véritables titres à l'intérêt de Mme de Beaumesnil, ces titres ne seraientils pas les vôtres, chère et vaillante enfant? pour moi ne serait-ce pas vous que la comtesse a voulu me désigner?

— Je connaissais depuis trop peu de temps Mme de

Beaumesoil pour mériter de sa part une telle marque de bonté, monsieur le Marquis, et puis enfin mon nom n'ayant pas été prononcé par Mme la comtesse, je m'adresse à votre délicatesse... Puis-jeaccepter un don considérable... sur votre seule supposition qu'il pouvait m'être destiné?

— Oui... cela serait vrai, si vous ne méritiez pas ce don.

— Et comment l'aurai-je mérité, monsieur le Marquis?

— Par les soins... dont vous avez entouré la comtesse, par les soulagements que vous avez apportés à ses douleurs, et ces soins, comment se fait-il qu'elle ne les ait pas reconnus?

— Je ne vous comprends pas. Monsieur.

— Ce testament de la comtesse renferme plusieurs legs;... seule... vous avez été oubliée...

— Je n'avais aucun droit à un legs, monsieur le Marquis... j'ai été rémunérée de mes soins...

— Par Mme de Beaumesnil?

— Par Mme de Beaumesnil, — répondit Herniinie d'une voix assurée.

— Oui... c'est ce que vous avez déclaré à Mme de la Rochaiguë, en venant généreusement lui rapporter...

— De l'argent qui ne m'était pas dû, monsieur le Marquis... voilà tout...

— Encore une fois, non... — s'écria monsieur de Maillefort, revenant invinciblement à sa première certitude. — Non... je ne me suis pas trompé... Instinct, pressentiment... ou conviction, tout me dit que vous êtes...

— Monsieur le Marquis, — dit Herminie en ioterronipant le bossu, et voulant mettre un terme à cette pénible scène, — un dernier mot:... Vous étiez le meilleur des amis de Mme de Beaumesnil... car elle vous a légué en mourant le soin de veiller sur sa fille légitime... comment... ne vous aurait-elle pas aussi confié à ce moment suprême... qu'elle avait une autre enfant?...

— Eh! mon Dieu! — s'écria involontairement le marquis, — la malheureuse femme. . aura reculé devant la honte d'un pareil aveu...

— Oui, je n'en doute pas, — pensa Herminie avec amertume, — et c'est moi qui ferais cet aveu de honte... devant lequel ma mère... a reculé?... *

L'entretien du bossu et d'Herminie fut interrompu par le retour de M. Bouffard.

L'émotion du marquis et de la jeune fille était telle qu'ils n'avaient pas entendu M. Bouffard ouvrir la première porte d'entrée.

V.{i farouche propriétaire semblait complètement radouci, apaisé; à son air insolent et brutal avait succédé une physionomie à la fois narquoise et sournoise.

- — Que voulez-vous encore, Monsieur? — lui demanda rudement le marquis, — que venez-vous faire ici?

— Je viens. Monsieur, faire mes excuses à Mademoiselle.

— Vos excuses, Monsieur?... dit la jeune fille, trèssurprise.

— Oui, Mademoiselle, et je tiens à vous les faire devant Monsieur, car je vous ai reproché en sa présence de ne pas me payer... et je déclare devant lui, je jure devant Dieu et devant les hommes ! ! — ajouta M. Bouf-

fard, eu levant la main comme pour prêter serment, tout eu riant d'un gros rire bête que lui inspirait sa plaisanterie, — je jure que j'ai été payé de ce que Mademoiselle me de>ait!... Eh... eh...

— Vous avez été payé ! — dit Herminie au comble de l'étonnement, — et par qui donc. Monsieur?

— Parbleu!... vous le savez bien... Mademoiselle,

— dit M. Bouffard en continuant son rire stupide, — vous le savez bien... quelle malice ! !

— J'ignore ce que vous voulez dire, Monsieur, — reprit Herminie.

— Allons donc!... dit M. Bouffard en haussant les épaules, — comme si les beaux bruns payaient les loyers des belles blondes pour l'amour de Dieu!

— Quelqu'un... vous a payé... pour moi.. Monsieur?

— dit Herminie en devenant pourpre de confusion.

— On m'a payé, et en bel et bon or encore, — réponditM. Bouffard, en tirant de sa poche quelques louis, qu'il fit sauter dans sa main ouverte. — Voyez plutôt ces jaunets?... sont-ils gentils!... hein?

— Et cet or... Monsieur, — dit Herminie toute tremblante, et ne pouvant croire à ce qu'elle entendait, — cet or... qui vous l'a donné?...

— ■ Faites donc l'innocente... et la rosière... ma petite... Celui qui m'a payé est un très-joli garçon... ma foi... un grand brun, taille élancée... petites moustaches brunes... Voilà son signalement pour son passeport.

Le marquis avait écouté M. Bouffard avec une surprise et une douleur croissantes.

Cette jeune Glle pour qui jusqu'alors il avait ressenti

un si profond intérêt, était soudain presque flétrie à ses yeux.

Après avoir froidement salué Herminie, sans lui dire un seul mol, M. de Maillefort se dirigea vers la porte, les traits empreints d'une tristesse amère.

— Ah!... — lit-il avec un geste de dégoût et d'accablement, — encore... une illusion perdue.

Et il s'éloigna.

— Restez, Monsieur, — s'écria la jeune fille en courant à lui, tremblante, éperdue de honte, — ob! je vous en conjure, je vous en supplie... restez! !...

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