CHAPITRE ONZIEME
Herminie, à la vue du duc de Senneterre qui lui était absolument inconnu, rougit de surprise et dit àM.Bouffard avec embarras:
— Je ne m'attendais pas, Monsieur, à' avoir le plaisir... de vous revoir... si tôt.
— Ni moi non plus, ma chère demoiselle, ni moi non plus... c'es Monsieur qui m'a forcé... de revenir ici...
— Mais, — dit Herminie, de plus en plus étonnée, — je ne connais pas Monsieur...
— En effet, Mademoiselle, — reprit Gerald, dont les beaux traits exprimaient une pénible angoisse, — je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous... et pourtant je
viens vous demander une grâce je vous en supplie...
ne me refusez pas.
La charmante et noble figure de Gerald annonçait tant de franchise, son émotion paraissait si sincère, sa voix était si pénétrante, sa contenance si respectueuse, son extérieur à la fois si élégant et si distingué, qu'il ne vint pas un instant à la pensée d'Herminie que Gerald pût être l'inconnu dont elle avait tant à se plaindre ; ras-
surée d'ailleurs par la présence de M. Bouffard et n'imaginant pas quelle grâce venait implorer cet inconnu, la duchesse dit timidement à M. Bouffard :
— Veuillez vous donnerlapeine d'entrer, Monsieur... Et, précédant Gerald et le propriétaire, la jeune fille
les conduisit dans sa chambre.
Le duc de Senneterre n'avait jamais rencontré une femme dont la beauté fût comparable à celle d'Herminie, et à cette beauté, à cette taille enchanteresse, se joignait le maintien le plus modeste et le plus digne.
Mais lorsque Gerald, suivant la jeune fille, pénétra dans sa chambre et qu'il reconnut à mille indices les habitudes élégantes, les goûts choisis de celle qui habitait cette demeure, il se sentit de plus en plus confus. Dans son cruel embarras, il ûc put d'abord trouver une seule parole.
Étonnée du silence de l'inconnu, Herminie interrogea du regard M. Bouffard qui, pour venir sans doute en aide à Gerald, dit à la jeune fille :
— Il faut, voyez-vous, ma chère demoiselle, commencer par le commencement... Je vas vous dire... pourquoi Monsieur...
— Permettez, — reprit Gerald en interrompant M. Bouffard.
Et, s'adressant à Herminie avec un mélange de franchise et de respect:
— Il faut vous l'avouer, Mademoiselle, ce n'est pas une grâce que je viens vous demander, mais un pardon...
A moi, Monsieur?... et pourquoi? — demanda ingénument Herminie.
— Ma chère demoiselle, — lui dit M. Bouffard en lui
faisant un signe d'intelligence, — vous sa\ez... c'est le jeune homme qui avait payé... je l'ai rencontré... et...
— C'était vous... Monsieur! — s'écria Herminic, superbe d'orgueilleuse indignation.
En regardant Gerald en face, elle répéta:
— C'était vous?
— Oui, Mademoiselle... mais, de grâce, écoutezmoi . . .
— Assez, Monsieur... — dit Herminie, — assez, je ne m'attendais pas à tant d'audace... Vous avez du moins, Monsieur, du courage dans l'insulte, — ajouta Herminie avec un écrasant dédain.
— Mademoiselle... je vous en supplie, — dit Gérald, — ne croyez pas que...
— Monsieur, — reprit la jeune fille en l'interrompant encore, mais, cette fois, d'une voix altérée, car elle sentait des larmes d'humiliation et de douleur lui venir aux yeux, — je ne puis que vous prier de sortir de chez moi... je suis femme... je suis seule...
En prononçant ces mots, je siiis seule... l'accent d'Herminie fut si navrant, que Gerald, malgré lui, en fut ému jusqu'aux pleurs; et lorsque la jeune fille releva la tète en tâchant de se contenir, elle vit deux larmes contenues briller dans les yeux de l'inconnu, qui, atterré, s'inclina respectueusement devant Herminie, et fit un pas vers la porte pour sortir.
Mais M. Bouffard retint Gerald par le bras, et s'écria :
— Un instant, vous ne vous en irez pas comme ça! rs'ous devons dire que M. Bouffard ajouta mentalement :
— Et mon petit appartement du troisième donc !
L'on saura lout-à-l'heure l'explication de ces paroles; elles atténuaient sans doute la généreuse conduite de l'homme ; mais elles témoignaient de l'intelligence du propriétaire.
— Monsieur, — reprit Herminie, en voyant M. Bouffard retenir Gerald, — je vous en prie...
— Oh! ma chère demoiselle, reprit M. Bouffard, —
il n'y a pas de Monsieur qui tienne Vous saurez au
moins pourquoi j'ai ramené ici ce brave jeune homme... Je ne veux pas, moi, que vous croyiez que c'est dans l'intention de vous chagriner. Voilà le fait: le hasard m'a fait rencontrer Monsieur près de la barrière. — Ah ! ah ! mon gaillard, lui ai-je dit, vous êtes encore bon enfant, a\ec \os j'aunef s ; les voilà... vosjaunets, et n'y revenez plus, s'il vous plaît; — et, là-dessus, je lui raconte de quelle manière vous avez reçu le joli service qu'il vous a rendu... et combien vous avez pleuré; alors Monsieur devint rouge, pâle, vert, et me dit, tout bouleversé de ce que je lui raconte: ,,Ah! Monsieur, j'ai outragé, sans le „ vouloir, une jeune personne que son isolement rend ,,plus respectable encore; je lui dois des excuses, une „ réparation ; ces excuses, cette réparation, je les lui ferai
„devantvous Monsieur qui, involontairement, avez
,,été complice de cette offense. Venez Monsieur,
,, venez." — Ma foi, Mademoiselle, ce brave jeune homme m'a dit ça d'une façon... enfin d'une façon qui m'a tout remué; car, je ne sais pas ce que j'ai aujourd' hui... je suis sensible... comme une faible femme. J'ai trouvé qu'il avait raison de vouloir vous demander excuse, ma chère demoiselle, et je l'ai amené... ou plutôt c'est lui qui m'a amené, car il m'a pris par le bras et m'a
fait marcher d'une force;... saperlotte, c'était le pas gymnastique accéléré, où je ne m'y connais point.
Les paroles de 31. Bouffard avaient un tel accent de vérité, qu'Herminie ne put s'y tromper; aussi, obéissant à l'équité de son caractère, et déjà touchée des larmes qu'elle avait vues briller un instant dans les yeux de Gerald, elle lui dit avec une inflexion de voix qui annonçait d'ailleurs son désir de terminer là cette explication pénible pour elle.
— Soit, Monsieur, l'offense dont j'ai à me plaindre... avait été involontaire, et ce n'est pas pour aggraver cette oCfense que vous êtes venu ici... je crois tout cela, Monsieur... NOUS êtes satisfait, je pense...
— Si vous l'exigez. Mademoiselle, — répondit Gerald d'un air triste et résigné, — je me relire à l'instant... je ne me permettrai pas d'ajouter un mot à ma justification...
— Voyons, ma chère demoiselle, — dit M. Bouffard, — ayez donc un peu de pitié, vous m'avez bien laissé parler... Écoutez, Monsieur...
Le duc de Senneterre, prenant le silence d'Herminie pour un assentiment, lui dit:
— Voici, Mademoiselle, toute la vérité: Je passais tantôt daus cette rue;... comme je cherche à louer un petit appartement, je me suis arrêté devant la porte de celte maion, où j'ai vu plusieurs écriteaux...
— Oui, oui, el tu te loueras, mon petit troisième! vas, je t'en réponds... — pensa M. Bouffard qui, on le voit, n'avait pas ramené Gerald sans une arrière-pensée locative très-prononcée.
Le jeune duc poursuivit:
— J'ai demandé à visiter ces logements... et, précédant la portière de cette maison qui devait, m'a-i-elle dit, bientôt me rejoindre, j'ai monté l'escalier... Arrivant au palier du premier étage, mon attention a été attirée par une voix timide, suppliante, qui implorait... Cette voix, c'était la vôtre, .Mademoiselle... vous imploriez Monsieur... A ce moment, je l'avoue, je me suis arrêté; non pour commettre une lâche indiscrétion, je vous le jure... mais je me suis arrêté, comme ou s'arrête, malgré soi, en entendant une plainte touchante... Alors,
— continua Gerald, — en s'auimant d'une généreuse émotion — alors, Mademoiselle, j'ai tout entendu, et ma première pensée a été de me dire qu'une femme se trouvait dans une position cruelle dont je pouvais à l'instant la sauver, et cela sans jamais être connu d'elle; aussi, voyantpresque aussitôt, du haut du palier où j'étais resté. Monsieur sortir de chez vous... et monter vers moi... je l'ai abordé...
— Oui, — continua M. Bouffard, — en me disant très-brutalement, ma foi: — voilà de l'or, payez-vous. Monsieur, et ne tourmentez pas davantage une personne qui n'est sans doute que trop à plaindre... — Si je ne vous ai pas raconté la chose ainsi tout-à-l'heure, ma chère demoiselle, c'est que d'abord j'ai voulu faire une drôlerie... et puis qu'après... j'ai été tout ahuri devons voir si chagrine.
— Voilà mes torts. Mademoiselle, — reprit Gerald ;
— j'ai obéi à un mouvement irréfléchi... généreux peutêtre, mais dont je n'ai pas calculé les fâcheuses conséquences, j'ai malheureusement oublié que le droit sacré de rendre certains services n'appartient qu'aux amitiés
éprouvées... j'ai oublié enfla que si spontanée, si désintéressée... que soit la commisération, elle n'en est pas moins quelquefois une cruelle injure... Monsieur, ea me racontant tout-à-l'heure votre juste indignation, Mademoiselle, m'a éclairé sur le mal qu'involontairement j'avais fait... j'ai cru de mon devoir d'honnête homme.... de venir vous demander pardon en vous exposant simplement la vérité. Mademoiselle... Je n'avais jamais eu l'honneur de vous voir, j'ignore votre nom, je ne vous reverrai sans doute jamais... puissent mes paroles vous convaincre que je n'ai pas voulu vous offenser. Mademoiselle, car c'est surtout à cette heure que je comprends... la gravité de mon inconséquence.
Gerald disait la vérité (omettant nécessairement d'expliquer la destination du petit appartement qui devait lui servir de pied-à-terre amoureux ainsi qu'il l'avait confié à Olivier).
Ainsi donc Gerald disait vrai... et sa sincérité, sou émotion, le tact, la convenance parfaite de ses explications, persuadèrent Herminie.
La jeune fllle d'ailleurs avait, dans son ingénuité, été surtout frappée d'une chose... puérile en apparence, mais significative pour elle, c'est que l'inconnu cherchait un petit appartement: donc l'inconnu n'était pas riche, donc il s'était sans doute exposé à quelque privation pour se montrer si malencontreusement généreux envers elle, donc c'était presque d'égal à égal qu'il avait voulu rendre service à une inconnue.
Ces considérations, renforcées peut-être, et pourquoi non? de l'influence qu'exerce presque toujours une char-
mante figure, remplie de franchise et d'expression, ces considérations apaisèrent le courroux d'Herminie; et cette orgueilleuse, si hautaine au début de cet entretien, se sentitd'autant plus embarrassée pour le terminerque, loin d'éprouver dès lors la moindre indignation contre Gerald, elle était vraiment émue de la pensée généreuse à laquelle il avait obéi, et dont il venait [de donner une loyale explication.
Herminie, trop franche pour cacher sa pensée, dit à Gerald avec une sincérité charmante -.
— Mon embarras... est grand... à celte heure, Monsieur... car j'ai à me reprocher d'avoir mal interprété... une action... dont j'apprécie maintenant la bonté... Je n'ai plus qu'à vous prier, Monsieur, de vouloir bien oublier la vivacité de mes premières paroles...
— Permettez-moi de vous dire qu'au contraire, je ne les oublierai jamais, Mademoiselle.. — répondit Gerald, — car elles me rappelleront toujours qu'il est une chose que l'on doit avant tout respecter chez une femme... c'est sa dignité.
Et Gerald, saluant respectueusement Herminie, se préparait à sortir.
M. Bouffard avait, bouche béante, écouté la dernière partie de cet entretien, aussi inintelligible pour lui que si les interlocuteurs avaient parlé turc ; l'ex-épicier arrêtant Gerald qui se dirigeait vers la porte, lui dit, croyant faire un superbe coup de partie:
— Minute, mon digne Monsieur... minute... Puisque Mademoiselle n'est plus fichée contre vous... il n'y a pas de raison pour que vous ne preniez pas mon joli
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