CHAPITRE QUATRIEME
A la \oix du commandant Bernard, Mme Barbançon arri\a en hâte, s'excusa auprès de sou maître, et dit au domestique qui attendait:
— Yous avez une lettre pour moi., mon garçon? et de quelle part?
— De la part de Mme la comtesse de Beaumesnil, Tifadame, — répondit le domestique, en remettant la lettre à Mme Barbaticou au travers de la grille.
— Madame la comtesse de Beaumesnil? — dit l'anficnne sagc-lemme tout ébahie, — connais pas.
Et elle ouvrit vivement la lettre en répétant :
— Connais pas... du tout, mais du tout, du tout!
— La comtesse de Beaumesnil? — dit Gerald avec un accent d'intérêt.
— Tu sais qui elle est ? — lui demanda Oli\ier.
— Il y a deux ou trois ans, je l'ai vue dans le monde, répondit Gerald, — elle était alors d'une beauté idéale; mais la pauvre femme, depuis plus d'une année, n'a pas quitté son lit... On l'a dit dans un état de santé désespéré... Pour comble de malheur, M. deBeaumesail,
qui était allé conduire en Italie leur fille unique, à qui les médecins ont ordonné l'air du Midi ...M. de Beaumesnil vient de mourir à Naples des suites d'une chute de cheval.
— Quelle fatalité ! — dit Olivier.
— De sorte que si Mme de Beaumesnil meurt, comme on le craint, — poursuivit Gerald, — voilà sa fille orpheline à l'âge de quinze ou seize ans...
— C'est bien triste... — dit le commandant. — Pauvre enfant !
— Heureusement, du moins, — reprit Gerald, — A^lle de Beaumesnil a devant elle un avenir superbe; car elle doit iHre la plus riche héritière de France... On évalue la fortune des Beaumesnils à plus de trois millions de rente... en propriétés.
— Trois millions de rente! — dit Olivier en riant: — c'est donc vrai? il y a doncdes gens qui ont réellement trois millions de rente... <;a existe, ça va... ta vient... ça vit... ça parle... comme nous autres... il faudra que tu me fasse envisager un de ces phénomènes-là, Gerald...
— A ton service... Mais je te préviens qu'ordinairement c'est assez laid à contempler... je ne parle pas de Mlle de Beaumesnil, je ne sais si elle est aussi jolie que sa mère...
— Je serais curieux de savoir ce que, diable! on peut faire de trois millions de rente, — dit en toute sincérité le commandant, en secouant la cendre de sa pipe sur la table.
— Ah! mon Dieu! ah! grand Dieu! — s'écria Mme Barbançon, qui pendant cette partie de l'entretien avait lu la lettre que le domestique venait de lui remettre, —
c'est-il possible... moi... en voilure, et... en voiture bourgeoise?
— A qui en avez-vous, maman Barbançon, — demanda le vétéran.
— A qui j'en ai, Monsieur? J'ai qu'il faut que vous me permettiez tout de suite de sortir.
— A votre aise ; mais où allez-vous comme r a, sans indiscrétion?
— Chez Mme la comtesse de Beaumesnil, et dans sa propre voiture encore... — dit la ménagère d'un ton important, — il s'agit de renseignements que je puis seule lui donner, à ce qu'il paraît... Que je devienne buonapartisle, si je sais ce que ça peut être! mais c'est égal...
Puis s'interrompant, l'ancienne sage-femme poussa une exclamation comme si une idée subite lui eût traversé l'esprit, et elle dit à sou maître :
— Monsieur...
— Eh bien! ...
■ — Voulez-vous venir un instant avec moi dans le jardin ; j'ai à vous parler en secret, dans le plus profond secret.
— Oh! oh! — répondit le \étéran, en sortant de la tonnelle sur les pas de sa ménagère, — c'est grave... allons, je vous suis, maman Barbançon.
La ménagère ayant emmené son maître à quelques pas de la tonnelle, lui dit à voix basse et d'un air de mystère :
— Monsieur, vous connaissez bien Mmellerbaut, qui demeure au second, qui est commerçante retirée, qui a deux filles, et chez qui j'ai présenté M. Olivier, il y a quinze jours?
— Je ne la connais pas; mais vous m'avez souvent parlé d'elle... après?
— Je me souviens maintenant que son amie intime, Mme Laine, est en Italie, gouvernante de la fille d'une comtesse qui a un nom dans le genre de Beaumesnil; c'est peut-être la môme comtesse?
— C'est possible... maman Barbançon... Ensuite?
— On veut peut-être avoir des renseignements de moi sur Mme Laine, que jai vue chez Mme Herbaut.
— Cela se peut, mamanBarbançon...et tout-à-l'hcure vous le saurez, puisque vous vous rendez chez Mme de Beaumesnil.
— Ah, mon Dieu î Monsieur, une autre idée ! !
— Voyons l'autre idée ! — dit le vétéran avec une patience angélique.
— Je vous ai parlé de cette jeune femme masquée qui...
— Vous allez recommencer cette histoire-là, — s'écria le vétéran en commençant d'opérer vivement sa retraite.
— Non, Monsieur; mais si tout ça se rapportait à la jeune femme?
— Le meilleur moyen de le savoir, maman Barbançon, c'est de partir au plus tùl, nous y gagnerons tous les deux.
— Vous avez raison, Monsieur, je pars...
Et suivant son maître qui retournait sous la tonnelle rejoindre ses convives, la ménagère dit au valet de pied qui s'était tenu à quelques pas de distance de la grille :
— Jeune homme, je mets mon bonnet à nœuds co-
quelicol et mon beau chûle orange, et vous pourrez disposer de moi...
Quelques instants après, Mme Barbaoçon, passant triomphalement en voilure devant la grille de la tonnelle, crut devoir, par déférence , se lever tout debout dans le carrosse, et faire une gracieuse révérence, adressée à son maître et à ses deux convives.
Sept heures sonnèrent alors à une horloge lointaine.
— Diable ! — dit Olivier d'un air contrarié, — sept heures... il faut que je te quitte, mon cher Gerald...
— Déjà?... et pourquoi?...
— J'ai promis à un brave maître maçon desBatignolles, d'aller ce soir, à sept heures, copier et apurer des mémoires... Tu ne sais pas ce que c'est, toi, que d'apurer des mémoires?
— En effet, tu m'avais prévenu que tu n'étais libre que jusqu'à sept heures, — dit Gerald d'un air contrarié, — je l'avais oublié : je me trouvais si bien de notre causerie!...
— Olivier, — dit le vétéran, qui semblait pensif depuis que son neveu avait parlé des travaux dont il devait s'occuper dans la soirée, — en l'absence de Mme Barbanron , va donc à la cave chercher la dernière bouteille de ce vieux vin àe Chypre que j'ai autrefois rapporté du Levant... M. Gerald en acceptera un verre avant de nous séparer. Pour une demi-heure de retard, les mémoires de ton maître maçon ne prendront pas feu.
— Excellente idée, mon oncle... car je ne suis pas tout-à-fait à l'heure, comme lorsque je suis de semaine au quartier... Je cours à la ca>e... Gerald goûtera de votre nectar, mon oncle.
Et Olivier disparut en courant.
— Monsieur Gerald, — dit alors le con:imandaDl au jeune duc avec éraolion, — ce n'est pas seulement pour vous faire goûter mon vin de Chypre que j'ai renvoyé Olivier. ..c'est afin de pouvoir vous parler de lui. ..à cœur ! ouvert; vous dire, à vous, son meilleur ami... tout ce i qu'il y a de bon... de délicat... de généreux chez lui. i
— Je sais cela, mon commandant... mais j'aime à me l'entendre répéter par vous... par vous, surtout... qui appréciez si bien Olivier.
— Non, monsieur Gerald, non, vous ne savez pas ! tout... vous ne pouvez vous imaginer le travail pénible, ' aride, que le pauvre garçon s'impose, non seulement | pour ne pas mètre à charge... pendant son semestre, | mais encore pour me faire de petits présents que je n'ose { refuser, de peur de lui faire trop de peine... cette belle ! pipe, c'est lui qui me l'a donnée... J'airne beaucoup les rosiers. Dernièrement il m'a apporté deux superbes . espèces nouvelles. Que vous dirai-je?... J'avais depuis long-temps bien envie d'un bon fauteuil... car lorsque '< deux de mes blessures se rouvrent, et cela n'arrive que ; trop souvent, je suis forcé de rester plusieurs nuits assis... mais un bon fauteuil, c'était trop cher... voilà qu'il . y a huit jours, je vois apporter ce meuble tant désiré par moi... J'aurais dû me méfier de quelque chose , car ' Olivier avait passé je ne sais combien de nuits à faire des l écritures... excusez ces confidences de bonnes etpauvres gens, monsieur Gerald, — dit le vieux marin d'une voix . altérée, pendant qu'une larme roulait sur sa moustache ] blanche, — mais j'ai le cœur plein, il faut qu'il s'ouvre... ' et vous dire cela à vous... c'est un double bonheur.
Et comme Gerald allait parler, le commandant l'interrompit en lui disant:
— Permettez, monsieurGerald...Vousallez me trouver bien bavard; mais Olivier va venir, et j'ai une grâce à vous demander. Par votre position, vous devez avoir de grandes et belles connaissances, monsieur Gerald? Mon pauvre Olivier n'est appuyé par personne; ... et pourtant, par ses services, par son éducation, par sa conduite, il a droit à l'épaulelte... Mais il n'a jamais ni voulu, ni osé faire la moindre démarche auprès de ses chefs... Je conçois cela, car si j'avais étéun brasseur, comme nous disons... je serais capitaine de vaisseau; mais que voulez-vous,... il paraît que ça tient de famille... Olivier est comme moi, nous nous battons de notre mieux, nous sommes esclaves du service; et puis, quand il s'agit de demander, nous devenons tout bêleset tout honteux... Mais chut,... voilà Olivier qui revient de la cave, — dit vivement le vieux marin en reprenant sa pipe et en la fumant précipitamment,— n'ayez l'air de rien. Monsieur Gerald, pour l'amour de Dieu, n'ayez l'air de rien, Olivier se douterait de quelque chose.
— Mon commandant, il faut qu'Olivier soit souslieutenant avant la fin de son semestre... et il le sera, — dit Gerald ému des confidences du vétéran. J'ai peu de crédit par moi-même, mais je vous parlais du marquis de Maillefort, il jouit partout d'une si haute considéralion, que, vivement recommandée par lui, la nomination d'Olivier, qui n'est que droit et justice, sera emportée d'emblée; je m'en charge, soyez tranquille.
— Ah! monsieur Gerald, je vous avais bien jugé tout de suite... — dit vivement le commandant; — vous
(Hes un frère pour mon pauvre enfant... mais le voilà, n'ayez l'air de rien.
El le digne homme recommença de fumer sa pipe d'un air Irès-dégagé, après avoir néanmoins du bout du doigt enlevé au coin de son œil une larme trop rebelle.
Gerald, s'adressant à son ancien camarade alin d"éioigner de lui tout soupçon au sujet de l'entretien précédent, lui cria:
— Arrive donc, traînard! on dirait, par Dieu! que tu as été à la cave avec quelque jolie cabaretière comme la belle juive à'Oran... Te rappelles-tu cette pauvre Dinah?... don Juan que tu esl
— Le fait esl qu'elle était gentille, — répondit le jeune soldat, en souriant à ce souvenir d'amour avec satisfaction;— mais c'était une' laideron... comparé à la jeune fille que je viens de rencontrer dans la cour, — dit Olivier, en déposant avec précaution sur la table la poudreuse bouteille de vin de Chypre.
— Ah!... maintenant je comprends la durée de ton absence.
— Voyez-vous le gaillard, — ajouta le vétéran revenant peu-à-peu de son attendrissement, — et qu'est-ce que celte beauté que tu viens de rencontrer, mon garçon?
— Voyons... mets-nous au fait de ta conquête au moins, — dit Gerald.
— Pardieu! monsieur le duc, — dit Olivier en riant, — cela se rencontre à merveille... c'est une duchesse. .
— Comment! une duchesse? — dit Gerald.
— Une duchesse aux Batignolles, — s'écria le commandant,— c'est du fruit nouveau... et fièrement flatteur pour le quartier.
— Allons, mon bon oncle... je vais un peu rabattre de votre amour-propre batignoUais. Ma conquête, comme dit ce fou de Gerald, d'abord n'est pas ma conquête... et puis elle n'est pas duchesse... seulement on l'a surnommée la duchesse.
— Et d'où lui vient ce glorieux surnom! demanda Gerald.
— On l'appelle ainsi, — reprit Olivier, — parce qu'elle est, dit-on, belle et orgueilleuse comme une duchesse...
— Tu as oublié... sage... — dit Gerald en riant.
— Vraiment, — dit Olivier, — est-ce que les duchesses... sont?...
— Veux-tu te taire, mauvaise langue, — reprit Gerald en interrompant le jeune soldat. — Je crois, tudieu ! bien qu'elles sont sages... les duchesses!
— Eh bien! alors elle est belle, orgueilleuse et sage comme une duchesse; telle est la cause du surnom de cette jeune fille.
— Et qu'est-ce que c'est que cette jolie duchesse, demanda Gerald, — en ma qualité de duc., comme tu dis, tu dois satisfaire ma curiosité?
— Elle est maîtresse de piano... — reprit Olivier, — lu vois qu'elle déroge furieusement !
— C'est plutôt le piano qui devient très-aristocrate sous ses belles mains... car elle doit avoir aussi des mains de duchesse?... Voyons, conte-nous cela... que diable! tu es amoureux; à qui feras-tu tes confidences? sinon à ton oncle... à ton camarade...
— Je voudrais bien avoir le droit de vous en faire des confidences... — dit Olivier en riant, — parce que
je ne vous en ferais pas; mais, vrai, c'est la première fois que je vois cette jeune fille.
— Mais ces détails... sur elle? I
— Il y a une Mme Hcrbautqui loge ici, au second, — répondit Olivier, — tous les dimanches, cette excellente femme rassemble chez elle des jeunes filles amies de ses filles: les unes sont teneuses de livres ou demoiselles de magasin, d'autres maîtresses de dessin, ou, comme la duchesse, maîtresses de musique... Je t'assure qu'il y en a de charmantes; toutes ces braves tilles travaillent toute la semaine comme de petits lions, gagnent honorablement leur vie, et s'amusent follement le di- ; manche chez la bonne Mme Herbaut : on joue à des petits jeux, on danse au piano, c'est très-amusant ; voilà deux dimanches que Mme Barbançon m'a présenté chez cette dame, et, ma foi...
— Je demande à être présenté h Mme Herbaut, — s'écria le jeune duc en interrompant son ami. '
— Tu demandes... tu demandes... tu crois qu'il n'y a qu'à demander, toi? — reprit gaîment Olivier. — Ap- i prens, mon cher, que ]es Baù'gnolles sont aussi exclu- ; sives que ton faubourg Saint-Germain.
— Bon, tu es jaloux, tu as tort: d'abord... parce . que, vraies ou supposées, les duchesses ne m'affriandent plus... surtout quand elles sont sages... et puis l'on ne | vient pas aux Balignolles pour s'amouracher d'une duchesse. Ainsi, rassure-toi, et d'ailleurs, si tu me refuses, je suis au mieux avec maman Barbançon ; je lui demanderai d'èlre présenté à Mme Herbaut. '
— Enfin, nous verrons si l'on peut t'admettre, — di ' Olivier avec une importance comique, — mais pour en j
revenir à la duchesse, MmeHerbaut, qui est fort liée avec elle, m'a dit, l'autre dimanche, comme je m'extasiais sur cette réunion de charmantes jeunes filles: — „Que diriez-vous donc. Monsieur, si vous voyiez la du- ,,chesse!.." — et la digne femme m'adonne les détails dont je t'ai parlé sur l'origine de son surnom — ;,, mal- ,, heureusement, — a-t-elle ajouté — voilà deux diman- ,, ches qu'elle nous manque, et elle nous manque beau- „coup; car, toute rf2/c/ie*5e quelle est, elle est adorée ,,ici par tout le monde ; mais depuis quelques jours, elle ,,a été appelée auprès d'une grande dame très-riche et ,,très-malade... dont les souflfrances sont si grandes et si ,, rebelles, que les médecins, à bout de leur science, ,,ont eu l'idée d'essayer si une musique douce et suave ,,ne calmerait pas les douleurs de la pauvre dame."
— Voilà qui est singulier, — dit Gerald.
— Quoi donc? — lui demanda Olivier.
— Cette pauvre femme, si malade, dont on essaie de calmer les douleurs par tous les moyens possibles, et auprès de qui ta duchesse a élé appelée... c'est madame la comtesse de Beaumesuil.
— La même qui vient d'envoyer chercher maman Barbançon? — demanda le vétéran.
— Oui, mon commandant, j'avais déjà entendu parler de cette espèce de cure musicale, entreprise pour adoucir les atroces souffrances de la comtesse.
— Le fait est que la rencontre est assez bizarre, — dit Olivier, — mais il paraît que la tentative des médecins n'a pas été vaine, car chaque soir la duchesse qui est, à ce qu'il paraît, excellente musicienne, va chez Mme de Beauraesnil... Et voilà pourquoi je n'avais pas
ta Duchesse. I, i
Yu cette jeune fille aux deux soirées de Mme Herbaut, de \ chez qui, sans doute, elle sortait tout-à-l'heure. Frappé ; de sa tournure, de sa beauté vraiment extraordinaire, ' j'ai demandé au portier s'il la connaissait. Sans doute, monsieur Olivier, m'a-t-il répondu, c'est la ducfiesse.., \
— Je trouve cela charmant, intéressant, mais beaucoup trop mélancolique pour moi, — dit Gerald : — je i préfère de bonnes et joyeuses filles sans façon, comme il doit s'en trouver dans la réunion de Mme Herbaut, et, , si tu ne m'y présentes pas... tu es un ingrat... Rappelletoicette jolie mercière d'Alger... qniavait une non moins j jolie sœur...
— Comment? — dit le vétéran, — et la juive? la ' jolie cabaretière d'Oran?
— Dam... mon oncle... on est à Oran... on aime à | Oran... on est à Alger... on aime à Alger... ]
— Mais tu es donc un Joconde, malheureux ! — s'écria le vétéran, singulièrement flatté des bonnes fortunes \ d'Olivier, tu es donc un séducteur!
— Que voulez-vous, mon commandant, — dit Gerald,— ce n'est pas de l'inconstance... on suit la marche de sa division, voilà tout... C'est pourquoi Olivier et moi nous avons été obligés de laissera Oran, lui sa juive, moi ma Mauresque, pour nos petites mercières d'Alger.
— Le fait est, — dit le vieux marin, égayé par le vin de i Chypre, dont la bouteille avait circulé entre les convives pendant cet entretien, — le fait est que, selon le change- i ment de stations, nous quittions les mulâtresses de la i Martinique pour les pêcheuses de 5rt?>j/-/'/c/ve-.1//(/Mf/o?î, ! de Terre-Neuve... j
— l'n fameux changement de zone, dites donc, moD '
commandant? — reprit Gerald en poussant le coude du vétéran, — c'était quitter le feu pour la glace.
— Non, pardieu pas! — reprit le vétéran, — je ne sais à quoi ça tient, mais ces pêcheuses, blondes comme des Albinos, avaient le diable au corps. Il y avait surtout une petite boulotte à cils blancs, qu'on appelait la Baleinière...
— Température du Sénégal... hein!., mon oncle?...
— Ah! — fit le vétéran.
Et il posa son verre sur la table, en faisant claquer sa langue contre son palais, de sorte que l'on ne savait si ce bruit significatif se rapportait au souvenir de la baleinière aux cils blancs, ou à la dégustation du vin de Chypre.
Puis le digne marin s'écria :
— Açà! mais qu'est-ce que je dis là? A-t-onvu des mauvais sujets pareils!... Ce quec'estque l'exemple, ne voilà-t-il pas un vieux phoque comme moi, qui parle d'amourettes aves ces jeunes moustaches... Allons, parlez de vos juives, de vos Mauresques, de vos duchesses, mes enfants, au moins c'est de votre âge.
— Eh bien donc*! au nom de la reconnaissance, je somme Olivier de me présenter chez Mme Herbaut, — dit l'opiniâtre Gerald.
— Ceque c'estque la satiété!... Tu vas dans le plus beau, dans le plus grand monde, — dit Olivier, — et tu envies... nos pauvres petites réunions batignoUaises.
— Avec ça qu'il est amusant le grand monde, — dit Gerald. — J'y vais à mon corps défendant, pour ne pas contrarier ma mère... Demain, par exemple, est pour moi un jour assommant, car ma mère donne une
matinée dansante... Mais, à propos, viens-y donc, Olivier.
. — Où ça?
— A la matinée dansante que donne ma mère.
— Moi?
— Eh bien! oui... toi.
— Moi... Olivier Rainiond, raaréchal-des-logis de hussards... dans ton faubourg Saint-Germain.
— Il serait sacredieu bien étonnant que je ne puisse pas amener chez ma mère mon meilleur ami, parce qu'il a l'honneur d'être un des plus braves soldats de l'armée ... Olivier. ..tu viendras... je veux que tu viennes...
— En dolman et en képi? — n'est-ce pas ! — dit Olivier en souriant, et en faisant allusion à sa pauvreté, qui ne lui permettait pas le luxe des habits bourgeois.
Sachant l'emploi que faisait le digne soldat de son pécule si laborieusement gagné, et, connaissant d'ailleurs son ombrageuse susceptibilité, Gcrald ne put que répondre:
— C'est vrai,., je n'y pensais pas... c'est dommage, nous aurions passé une bonne journée, je t'aurais montré nos beautés à la mode, et je suis sûr qu'en fait de jolies et fraîches figures... tu aurais regretté... les réunions de Mme Herbaut.
— Entendez-vous, mon oncle, comme c'est adroitement ramené... Comme il revient à la charge?
Huit heures sonnèrent à la même lointaine horloge.
— Huit heures! — dit vivement Olivier, — diable! et mon mailrc maçon qui m'attend depuis une heure. .- Il faut absolument que je te quittes, Gerald... J'ai promis d'èlre exact... une heure de retard, ., c'est beaucoup
...Or, l'exactitude est la politesse des rois... et de ceux qui apurent des mémoires — ajouta gaîment Olivier. — Puis, tendant la main à son oncle — bon soir, mon oncle!
— Tu vas encore travailler une partie de la nuit, — dit le vétéran avec une émotion contenue en jetant un regard significatif à Gerald, — il ne faudra donc pas que je l'attends?
— Non, mon oncle, couchez-vous... Dites à Mme Barbançon de laisser la clé chez le portier, et des allumettes chimiques dans la cuisine... je ne ferai pas de bruit, je ne vous réveillerai pas.
— Adieu, monsieur Gerald, — dit le vétéran en tendant la main au jeune duc et la lui serrant d'une manière expressive afin de lui rappeler sa promesse au sujet de la promotion d'Olivier au grade d'officier.
— Adieu, mon commandant, — dit Gerald en répondant à l'étreinte du vétéran, et lui indiquant par un signe qu'il comprenait sa pensée, — vous me permettrez, n'est-ce pas, de revenir vous voir?
— Ce sera pour moi un plaisir... un vrai plaisir, monsieur Gerald, — dit le vétéran, — vous devez en être sur...
— Ma foi, oui, mon commandant, car je juge en cela d'après moi-même... Allons, Olivier... viens, jeté conduirai jusqu'à la porte de ton maître maçon.
— J'y gagnerai toujours un quart-d'heure, — dit Olivier. — Bon soir, mon enfant.
— Bon soir, mon oncle.
Et Olivier ayant pris dans l'entrée sa liasse de papiers et son paquet déplumes, sortit avec Gerald;
tous deux, se tenant par le bras, allèrent jusqu'à la demeure du maçon, où ils se séparèrent, se promettant de se revoir bientôt.
Environ une heure après qu'Olivier eut quitté son oncle, Mme Barbançon fut ramenée aux BatignoUes dans la voiture de IVIrae la comtesse de Beaumesnil.
Le vétéran, surpris du silence et de la physionomie ténébreuse de sa ménagère, lui adressa, mais en vain, plusieurs fois la parole. Il la pria enfln de serrer le restant du vin de Chypre. Mme Barbançon prit la bouteille, s'en alla lentement, puis s'arrêtant bientôt et croisant les bras d'un air méditatif, elle laissa cheoir par ce mouvement la fiole poudreuse.
— Que le diable vous emporte, — s'écria le vétéran,
— voilà le vin de Chypre perdu...
— C'est pourtant vrai, j'ai cassé la bouteille, — répondit la ménagère, en se réveillant comme d'un songe.
— Eh bien, ça ne m'étonne pas, depuis que j'ai vu et entendu Mme la comtesse de Beaumesnil, car je viens de la voir... Et dans quel état, mon Dieu! la pauvre femme!!! Je me creuse la tète pour trouver quelque chose que je ne trouve pas, et d'ici à long-temps je ne serai bonne à rien, allez Monsieur, il faut y compter.
— C'est toujours quelque chose de savoir cela d'avance, — reprit le vétéran avec sa placidité habituelle, en voyant Mme Barbançon retomber dans sa mystérieuse préoccupation.