CHAPITRE DEUXIEME
Le matin du jour fixé par Mlle de Beaumesnil poualler voir Ilerminie, Gerald de Senneterre venait d'avuir un long entretien avec Olivier. Les deux jeunes gens étaient assis sous cette tooneilesi particulièrement affLClionnée par le commandant Bernard.
La figure du duc de Senneterre était très-pàle;, trèsaltérée; il semblait en proie à de pénibles préoccupations.
— Ainsi, mon bon Olivier, — dit-il à son ami,
— tu vas la voir...
— A l'instant... je lui ai écrit hier soir pour lui demander une entrevue... Elle ne m'a pas répondu... donc elle consent.
— Allons, — dit Gerald avec un soupir d'angoisse,
— dans une heure mon sort sera décidé...
— Je ne te cache pas, Gerald, tout ceci est trèsgrave... tu connais mieux que moi le caractère et l'orgueil de cette chère fille, et ce qui, auprès de toute autre, serait une certitude de réussite, peut avoir près d'elle un effet tout contraire; mais enfin rien n'est désespéré...
— Tiens, vois-tu... Olivier... s'il fallait renoncer à elle, — s'écria Gerald d'une voix sourde, — je ne sais pas ce que je ferais.
— Gerald... Gerald!...
— Eh bien ! oui... je l'aime comme un fou... je n'avais jamais cru que l'amour, même le plus passionné, pût atteindre ce degré d'exaltation... Cet amour est une lièvre dévorante, une idée fixe qui m'absorbe et me brûle ... Que veux-tu que je te dise?... la passion me déborde; je ne vis plus... et d'ailleurs, tu comprends cela, toi... tu connais Herminie !
— Il n'est pas au monde, je le sais, une plus noble et plus belle créature...
— Olivier... — reprit Gerald en cachant sa figure dans ses mains, — je suis le plus malheureux des hommes.
— Allons, Gerald... pas de faiblesse... compte sur moi... compte aussi sur elle... ÎVe t'aime-t-elle pas autant que tu l'aimes ?... Voyons ... ne te désole donc pas ainsi... espère... et si malheureusement...
— Olivier!... — s'écria M. de Sonneterre, en relevant son beau visage, où l'on voyait la trace de larmes récentes, — je t'ai dit que je ne vivrais pas... sans elle...
Il y eut dans ces mots de Gerald un accent si sincère, une résolution si farouche, qu'Olivier trembla, car il savait l'énergie du caractère et de la volonté de son ancien frère d'armes.
— Pour Dieu, Gerald, — lui dit-il avec émotion, — encore une fois, rien n'est désespéré... Attends du moins mon retour.
— Tu as raison... — dit Gerald en passant sa main sur son front brûlant, — j'attendrai...
Olivier, voulant tâcher, de ne pas laisser son ami sous l'empire de pensées pénibles, reprit:
— J'oubliais de te dire que j'ai causé avec mon oncle de ton dessein au sujet de Mlle de Beaumesnil que tu dois rencontrer après-demain dans une fête; il t'approuve fort. Cette conduite est digne de lui, m'a-t-il dit... Ainsi, Gerald, après-demain...
— Après demain !... — s'écria le duc de Senneterre nivec une impatiente amertume, — je nepensepassiloin ; est-ce que je sais seulement ce que je ferai tantôt?
— Gerald, il s'agit d'accomplir un devoir d'honneur. — • Ne me parle pas d'autre chose que d'Herminie...
le reste m'est égal. Que me font à moi les devoirs d'honneur... quand je suis à la torture...
— Tu ne penses pas... ce que tu dis là, Gerald.
— Si... je le pense.
— Non...
— Olivier...
— Fâche-toi, si tu veux; mais je te dis, moi, que ta conduite, cette fois comme toujours, sera celle d'un homme de cœur.. Tu iras à ce bal pour y rencontrer Mlle de Beaumesnil.
— Mais, mordieu... Monsieur, je suis libre de mes actions, peut-être!...
— Non, Gerald, tu n'es pas libre de faire le contraire d'une chose loyale et bonne !
— Savez-vous, Monsieur! — s'écria le duc de Senneterre, pâle de colère, — que ce que vous me dites là... est...
La Duchesse. III. O
Mais voyant une expression de douloureux étonnement se peindre sur les traits d'Olivier, Gerald revint à lui-même, eut honte de son emportement, et dit à son ami, d'une voix suppliante, en lui tendant la main:
— Pardon... Olivier... pardon, c'est au moment même où tu te charges pour moi de la mission la plus grave... la plus délicate... que j'ose...
— Xe vas-tu pas me faire des excuses, maintenant? — dit Olivier, en empêchant son ami de continuer, et lui serrant cordialement la main.
— Olivier... — reprit Gerald avec accablement, — il faut avoir pitié de moi... je te dis que je suis fou...
L'entretien des deux amis fut interrompu par la soudaine arrivée de Mme Barbançon qui, en entrant sous la tonnelle, s'écria:
— Ah! mon Dieu, Monsieur Olivier!
— Qu'y a-t-il, Sladame Barbançon?
— Le commandant!
— Eh bien!...
— II est sorti.
— Souffrant... comme il l'est... — dit Olivier avec une surprise inquiète, — c'est de la plus grande imprudence... et vous n'avez pas tenté de le dissuader de sortir. Madame Barbançon?
— Hélas! mon Dieu! Monsieur Olivier, je crois que le commandant est fou.
— Que dites-vous?
— C'est la portière qui a ouvert à M. Gerald en mon absence, quand je suis revenue tout-à-l'heure... M. Bernard riait, chantait, je crois même qu'il sautait malgré
sa faiblesse... Enfin il m'a embrassée en criant comme un déchaîné: flctoi7'c ! maman Barbançon, victoire!
Gerald, malgré sa tristesse, ne put s'empêcher de sourire d'un air sournois, comme s'il eût connu le secret de la joie subite du vieux marin, mais lorsque Olivier, véritablement inquiet, lui dit:
— Y comprends-tu quelque chose, Gerald ?
Le duc de Senneterre répondit de l'air le plus naturel:
— Ma foi ! non... je n'y comprends rien... si ce n'est que le commandant aura sans doute appris quelque heureuse nouvelle, et je ne vois là rien de bien inquiétant.
— Une heureuse nouvelle? — dit Olivier surpris, cherchant en vain ce que cela pouvait être, — je ne vois pas". .. quelle bonne nouvelle mon oncle aura pu apprendre.
— Ce qu'il y a de certain, — reprit Mme Barbançon, — c'est qu'après avoir crié victoire! le commandant m'a dit: — Olivier est-il au jardin? — Oui, Monsieur, il y est avec M. Gerald. — Ah ! Olivier est au jardin... Alors vite, maman Barbançon, ma canne et mon chapeau... Je me sauve... — Comment, vous'vous sauvez! Mais, Monsieur.. — lui ai-je dit — faible comme vous l'êtes... il n'y a pas de bon sens de vouloir sortir... — Mais bah ! le commandant ne m'a pas seulement écouté, il a sauté sur son chapeau, et a fait deux pas comme pour aller vous trouver dans le jardin, Monsieur Olivier, et puis il s'est arrêté court, a retourné sur ses pas, et est sorti par la porte de la rue, en trottinant comme un jeune homme, et en chantonnant sa vilaine romance :
— Pour aller à l'Orient, pécher des sardines... chan-
son marine qu'il ne chante que dans ses grandes joies, vous le savez, îMonsieurOlivier... et pour lui les grandes joies sont rares, pauvre cher homme !
— Raison de plus, si elles sont rares, pour qu'elles soient grandes, Madame Barbançon, — dit Gerald en souriant.
— En vérité, — lui dit Olivier, — je l'assure que cela m'inquiète... Mon oncle est si faible depuis sa maladie., qu'hier encore il s'est presque trouvé mal dans le jardin après une promenade d'une demi-heure, tant il était l'aligué.
— Rassure-toi, mon ami, jamais la joie ne fait de mal...
— Je vas toujours courir du côté de la plaine, IVIonsieur Olivier, — dit Mme Barbançon, — il avait l'idée que l'exercice au grand air lui ferait plus de bien que ses promenades dans le jardin... peut-être le trouverai-je par là... Mais qu'est-ce qu'il pouvait vouloir dire avec sa victoire! maman Barhançon... victoire! ... i\ faut qu'il ait découvert quelque chose de nouveau en faveur de son Bûûo7iapartè.
Et la digne ménagère sortit précipitamment.
— Allons, Olivier, — reprit Gerald, — ne l'alarme pas. Le pis qu'il puisse arriver au commandant est de se fatiguer un peu...
— Je t'assure, Gerald, que je suis moins inquiet que surpris... Cet accès de joie subite est pour moi incompréhensible...
Neuf heures sonnèrent...
Olivier, songeant à la mission qu'il allait remplir pour Gerald, lui dit:
— Allons.,, neuf heures... je vais chez elle...
— Bon Olivier, — dit Gerald avec émotion, — tu oublies tout ce qui t'intéresse pour ne songer qu'à moi... et moi, dans mon égoïsme, tout à mon amour et mes angoisses, je ne te parle pas même de ton amour à toi.
— Quel amour?
— Cette jeune fille que tu as vue dimanche, chez Mme Herbaut.
— Je voudrais, mon pauvre Gerald, que ton amour fut aussi tranquille que le mien ... si toutefois on peut appeler de l'amour l'intérêt naturel qu'on ressent pour une pauvre petite fille... peu heureuse... qui n'est pas jolie, mais qui a pour elle une physionomie d'une douceur angélique, un excellent naturel et un petit babil très-original.
— Et tu y penses souvent, à cette pauvre fille?
— C'est vrai... je ne sais vraiment pas trop pourquoi... si je le découvre, je te dirai... Mais assez parlé de moi... tu viens de montrer de l'héroïsme, en oubliant un instant ta passion pour t'intéresser à ce que tu appelles mon amour, — dit Olivier en souriant, afin de tâcher d'éclaircir le front de Gerald, — cette généreuse action sera récompensée. Allons, bon courage... espère... et attends-moi ici...
Herminie, de son côté, songeait à la visite d'Olivier avec une vague inquiétude qui jetait un léger nuage sur ses traits naguère épanouis, rayonnant de bonheur.
— Que peut me vouloir M. Olivier, — pensait la duchesse, — c'est la première fois qu'il me demande de venir chez moi, et c'est pour une affaire très-importante.
me dit-il dans sa lettre... cette affaire importante ne doit pas le concerner, lui... Mon Dieu , s'il s'agissait de Gerald? dont M. Olivier est le meilleur ami; mais non... hier encore j'ai vu Gerald ... je le verrai aujourd'hui... car c'est demain qu'il doit parler à sa mère... de nos projets... et cependant... je ne sais pourquoi cette entrevue me tourmente... En tous cas, je veux prévenir la portière que j'y suis pour IM. Olivier...
Et Herminie tira le cordon d'une sonnette qui communiquait à la loge de Mme Moufflo/i, la portière.
Celle-ci se rendant aussitôt à cet appel, entra chez la jeune fille au moyen d'une double clé.
Madame Moufflon, lui dit Herminie, quelqu'un viendra ce matin me demander, et vous laisserez entrer.
— Si c'est une dame... bien entendu... je sais ma consigne, Mademoiselle...
— ■ Non, Madame Moufflon, ce n'est pas une dame, — répondit Herminie, avec un léger embarras.
— Ce n'est pas une dame? alors ça ne peut c^lre que ce petit bossu pour qui vous y êtes toujours. Mademoiselle?
— Non, Madame Moufflon, il ne s'agit pas de M. de Maillefort, mais d'un jeune homme...
— Un jeune homme ! — s'écria la portière ... — un jeune homme! voilà par cxeinplç du fruit nouveau!... c'est la première fois...
— Ce jeune homme vous dira son nom ; il se nomme Olivier.
— Olivier... ça n'est pas malin... je me rappellerai des olives... jc les adore... Olivier, olives, l'oublierai pas ...Mais, à-propos, non pas de jeune huile d'olive...
c'est la même chose... jeune homme... car il n'est plus jeune... le grand vilain serpent!... je l'ai vu rôder hier dans l'après-midi devant la porte.
— Qui cela, Madame Moufflon?
— Vous savez bien... ce grand sec... qui a une figure si ingrate, et qui a voulu récidiver pour m'induire à vous remettre un poulet; mais, jour de Dieu! je l'ai reçu aussi bien la seconde fois que la première.
— Ah! encore! — fit Herminie avec un sourire de dégoût et de mépris en songeant à du Ravil...
En effet, ce cynique, depuis sa rencontre avec Herminie, avait plusieurs fois tenté de se rapprocher de la jeune fille; mais ne pouvant y parvenir ni triompher de l'incorruptibilité de la portière, il avait écrit par la poste à Herminie, et ses lettres avaient été accueillies avec le mépris qu'elles méritaient.
— Oui, Mademoiselle, il est encore venu rôder hier... — reprit la portière, — et comme je me suis mise sur le pas de la porte pour le surveiller, il a ricané en pnssantdevant moi... je me suis dit: Ricane, va, grande vipère! tu ris jaune...
— Je ne puis malheureusement éviter la rencontre de cet homme, qui quelquefois affecte de se trouver sur mon passage, — dit Herminie, — mais je n'ai pas besoin. Madame Moufflon, devons recommander de ne jamais le laisser s'approcher de chez moi.
— Oh! soyez tranquille. Mademoiselle... il sait bien à qui il a affaire... allez!
— J'oubliais de vous dire, — reprit Herminie, — qu'une jeune personne viendra sans doute aussi me voir, ce matin.
— Les jeunes personnes et les dames, ça ja tout seul, Mademoiselle... mais si le jeune homme, Monsieur Olivier... (vous voyez que je n'oublie pas le nom) était encore chez vous... quand celte jeune personne viendra?
— Eh bien?
— Est-ce qu'il faudra la laisser entrer tout de même ... si le jeune homme?...
— Certainement...
— Ah! tenez. Mademoiselle, — dit la portière, — M. Bouffard qui était si féroce pour vous, et que vous avez rendu comme un vrai mérinos, depuis que vous donnez des leçons à sa fille, a bien raison de dire: il y a des rosières qui ne valent pas Mlle Herminie... c'est une demoiselle... qui...
Un coup de sonnette coupa court aux louanges de Mme Moufflon.
— C'est sans doute M. Olivier, — dit Herminie à Mme Moufflon, — priez-le d'entrer.
En effet, au bout d'un instant, la portière introduisit Olivier auprès de la jeune lillc, et celle-ci resta seule avec l'anai intime de Gerald.