CHAPITRE TROISIEME
L'inquiétude vague que ressentit Herminie, augmenta encore à la vue d'Olivier ; le jeune homme paraissait triste, grave, et la duchesse crut remarquer que par deux fois il évita de la regarder, comme s'il éprouvait un pénible embarras; embarras, hésitation qui se manifestèrent encore par le silence de quelques instants qu'Olivier garda avant d'expliquer le sujet de sa visite.
Ce silence, Herminie le rompit la première, en disant:
— Vous m'avez écrit. Monsieur Olivier, pour me demander une entrevue à propos d'une chose très-grave?
— Très-grave, en effet... Mademoiselle Herminie.
— Je vous crois, car vous semblezému. Monsieur Olivier; qu'avez-vous donc à m'apprendre?
— Il s'agit de Gerald, Mademoiselle.
— Grand Dieu ! — s'écria la duchesse avec effroi, — que lui est-il arrivé?
— Rien... — se hâta de dire Olivier, — rien de fâcheux... je le quitte à l'instant.
Herminie, rassurée, se sentit d'abord confuse de son indiscrète exclamation, et dit à Olivier en rougissant :
— Veuillez, je vous prie... ne pas mal interpréter.,. Mais la franchise et la fierté de son caractère l'emportant, elle reprit:
— Après tout... pourquoi... vouloirvous cacher ce que vous savez, Monsieur Olivier? N'ètes-vous pas le meilleur ami, presque le frère de Gerald ? Ni lui, ni moi n'avons à rougir de notre attachement. C'est... demain qu'il doit faire part à sa mère de ses intentions, et lui demander., un consentement que, d'avance, il est certain d'obtenir. Pourquoi ne l'obtiendrait-il pas? notre condition est pareille. .. Gerald vit de sa profession comme je vis delà mienne... notre sort sera modeste, et... Mais pardon. Monsieur Olivier, de vous parler ainsi de nous... c'est le défaut des amoureux. Voyons, puisqu'il n'est rien arrivé de fâcheux à Gerald... quelle peut être la chose si grave qui vous amène ici?
Les paroles d'Herminie annonçaient tant de sécurité, qu'Olivier sentit surtout alors la difficulté de la mission dont il s'était chargé, il reprit donc avec une pénible hésitation :
— Il n'est rien arrivé de fâcheux à Gerald, Mademoiselle Herminic... mais je viens vous parler de sa part.
Un moment rasséréné, le visage de la duchesse redevint inquiet.
— Monsieur Olivier, expliquez-vous, de grâce, — dit-elle, — vous venez me parler de la part de Gerald?.., pourquoi un intermédiaire entre lui et moi, cet intermédiaire fut-il mèmevous...son meilleur ami?... Cela m'étonne. Pourquoi Gerald ne vient-il pas lui-même?
— Parce qu'il est... des choses... qu'il craint de vous avouer... IMademoiselle.
Hermiaie tressaillit; sa physionomie s'altéra, et, regardant fixement Olivier, elle reprit :
— Il est des choses... queGerald craint de m'avouer ... à moi !...
— Oui... Mademoiselle.
— Mais alors, — s'écria la jeune fille en pâlissant, — c'est donc quelque chose de bien mal, s'il n'ose pas me le dire?
— Tenez, Mademoiselle, — reprit Olivier, qui était au supplice, — je voulais prendre des détours, des précautions, cela ne servirait qu'à prolonger votre anxiété...
— Oh! mon Dieu! — murmura la jeune fille toute tremblante, — que vais-je donc apprendre?
— La vérité... Mademoiselle Herminie... elle vaut mieux que le mensonge.
— Le mensonge?
— En un mot, Gerald ne peut supporter plus longtemps la position fausse à laquelle l'a contraint la fatalité des circonstances, et le besoin de se rapprocher de vous . . . son courage est à bout ... il ne veut plus vous mentir, et quoi qu'il puisse en arriver . . . n'ayant d'espoir que dans votre générosité... il m'envoie, je vous le répète, vous dire ce qu'il craint de vous avouer lui-même... car il sait combien la fausseté vous fait horreur, et... malheureusement Gerald vous a trompée...
— Trompée... moi?
— Gerald n'est pas ce qu'il parait... il a pris un faux nom... il s'est donné pour ce qu'il n'était pas...
— Grand Dieu! — murmura la jeune fille avec épouvante.
Et une idée terrible lui traversa l'esprit.
Étant à mille lieues de penser que Olivier pût avoir une intimité dans uneclasseéminemmentaristocratique, la malheureuse enfant s'imagina tout le contraire, elle se persuada que Gerald avait pris un faux nom, s'était donné une fausse profession, afin de cacher sous ces dehors, non l'humilité de sa naissance ou de son état (aus yeux d'Herminie le travail et l'honorabilité égalisaient toutes les conditions), mais quelques antécédents honteux, coupables... enfin... Herminie se figura que Gerald avait commis quelque action déshonorante...
Aussi, dans sa folle terreur, la jeune fille tendant ses deux mains vers Olivier, lui dit d'une voix entrecoupée :
— N'achevez pas... oh... n'achevez pas... cet aveu de honte.
— De honte! ... — s'écria Olivier; — comment, parce que Gerald vous a caché qu'il était le duc de Senneterre ?
— Vous dites... que... Gerald... votre ami?...
— Est le duc de Senneterre !.. oui... Mademoiselle, ... nous avions été au collège ensemble... il s'était engagé ainsi que moi... c'estainsi que je l'ai retrouvé au régiment; depuis, notre intimité a toujours duré; maintenant. Mademoiselle Herminie . . . vous devinez pour quelle raison... Gerald vous a caché son titre et sa position... C'est un tort dont je me suis rendu complice... par étourderie, car il ne s'agissait d'abord que d'une plaisanterie... que je regrette cruellement: c'était de
présenter Gerald chez Mme Herbaut, comme clerc de notaire... Malheureusement cette présentation était déjà faite... lorsque après la singulière rencontre qui a rapproché Gerald de vous... il vous a retrouvée chez Mme Herbaut; vous comprenez le reste...] Mais, je vous le répète, Gerald a préféré vous avouer la vérité;... ce continuel mensongte révoltait trop sa loyauté.
En apprenant que Gerald, au lieu d'être un homme avili, se cachant sous un faux nom, n'avait eu d'autre tort que de dissimuler sa haute naissance, le revirement des idées d'Herminie fut si brusque, si violent, qu'elle éprouva d'abord une sorte de vertige; mais, lorsque la réflexion lui re\int, mais, lorsqu'elle put envisager d'un coup-d'œil les conséquences de cette révélation, le saisissement de la jeune fille fut tel que, devenant pâle comme une morte, elle trembla de tous ses membres, ses genoux vacillèrent, et il lui fallut s'appuyer un moment sur la cheminée.
Lorsque Hcrniinie put parler, elle reprit d'une vois profondément altérée :
— Monsieur... Olivier... je vais vous dire quelque chose... qui vous semblera insensé... tout-à-lheure... avant que vous m'eussiez tout révélé... une idée folle... horrible, m'est venue... c'est que Gerald... m'avait dissimilé son vrai nom... parce qu'il était coupable... de quelque action... coupable... déshonorante peut-être.
— Ah ! vous avez pu croire...
— Oui... j'ai cru cela., mais., je ne sais si la vérité que vous m'apprenez sur lapositionde Gerald... ne mecause pas un chagrin plus désespéré que celui^que j'ai ressenti ... en pensant que Gerald pouvait être un homme avili.
— Que dites-vous? Mademoiselle... c'est impossible!
— Cela vous semble insensé, n'est-ce pas? — reprit la jeune fille avec amertume.
— Comment!... Gerald avili...
— Eh! que sais-je!- je pouvais espérer, à force d'amour, de le tirer de son avilissement, de le relever à ses propres yeux... aux miens... enfin de le réhabiliter... mais — reprit Herminie, dans un accablement profond — entre moi... et M. le duc de Senneterre... il y a maintenant un abîme...
— Oh! rassurez-vous, — dit vivement Olivier, espérant guérir la blessure qu'il venait de faire, et changer en joie la douleur de la jeune fille, — rassurez-vous, Mademoiselle Herminie, j'ai mission de vous avouer les torts de Gerald... mais, grâce à Dieu! j'ai aussi mission de vous dire qu'il entend les réparer... oh! les réparer de la façon la plus éclatante . . . Gerald a pu vous tromper sur des apparences ... mais il ne vous a jamais trompée sur la réalité de ses sentiments; ils sont, à cette heure... ce qu'ils ont toujours été; sa résolution n'a pas varié... Aujourd'hui comme hier... Gerald n'a qu'un vœu... qu'un espoir... c'est que vous consentiez à porter son nom... seulement aujourd'hui... ce nom est celui du duc de Senneterre... voilà tout.
— Voilà tout! — s'écria Herminie, dont l'accablement faisait place à une indignation douloureuse. — Ah! voilà tout? ainsi ce n'est rien. Monsieur... que d'avoir surpris mon affection à l'aide de faux dehors? de m'avoir mis dans celte affreuse nécessité de renoncer à un amoar
... qui était l'espoir... le bonheur de ma vie., ou d'entrer dans une famille qui n'aura pour moi qu'aversion et dédain? Ail! cela n'est rien. Monsieur? ah! votre ami prétend m'aimer, et il m'estime assez peu pour croire que je subirai jamais les humiliations sans nombre auxquelles m'exposerait un pareil mariage.
— ■ Mais, Mademoiselle Herminie...
— Monsieur Olivier... écoutez-moi... Lorsque je l'ai revu après une première rencontre... qui, par son élrangeté même, ne m'avait laissé que trop de souvenirs ... si Gerald m'eût franchement avoué qu'il était le duc de Senneterre, j'aurais résisté de toutes mes forces à une affection naissante, j'en aurais triomphé... peut-être... mais en tous cas, de ma vie, je n'aurais revu Gerald ; je ne pouvais pas être sa maîtresse... et je n'étais pas faite, je vous le répète, pour subir les humiliations qui m'attendent si je consens à être sa femme...
— Vous vous trompez. Mademoiselle Herminie, acceptez l'offre de Gerald, et vous n'aurez à redouter aucune humiliation; il est maître de lui. Depuis plusieurs années, il a perdu son père ; il dira donc tout à sa mère ; il lui fera comprendre ce que cet amour est pour lui; mais si Mme de Senneterre veut sacrifier à des convenances factices le bonheur de Gerald, celui-ci, à regret... sans doute et après avoir épuisé toutes les voies de persuasion, est décidé à se passer du consentement de sa mère...
— Et moi. Monsieur... je ne me passerai, à aucun prix... non de l'affection... elle ne se commande pas,... mais de l'estime delà mère de mon mari!! parce que, cette estime.... je la mérite... Jamais, entendez-vous
bien... l'on ne dira que j'ai été un sujet de rupture entre Gerald et sa mère,... et que c'est en abusant de l'amour qu'il avait pour moi, que je me suis imposée à cette noble et grande famille; non. Monsieur,... jamais l'on ne dira cela de moi... mon orgueilnG, le veut pas!
En prononçant ces derniers mots, Herminie fut superbe de douleur et de dignité.
Olivier avait le cœur trop bien placé'pour ne pas partager le scrupule de la jeune fille,... scrupule que lui et Gerald avaient redouté, car ils ne s'abusaient pas sur l'indomptable fierté d'Herminie. Néanmoins, Olivier, voulant tenter un dernier effort, lui dit :
— Mais enfin... Mademoiselle Herminie, songezy, je vous eu supplie, Gerald fait tout ce qu'un homme d'honneur peut faire en vous offrant sa main. Que voulez-vous de plus?
— Ce que je veux. Monsieur... je vous l'ai dit... c'est être traitée avec la considération qui m'est due... et que j'ai le droit d'attendre de la famille de M. de Senneterrc...
— Mais, Mademoiselle, Gerald ne peut que vous répondre de lui... Exiger plus... serait...
— Tenez... Monsieur Olivier, — ditHerniinie, après un moment de réflexion, et interrompant l'ami de Gerald, — vous me connaissez... vous sa>ez si ma volonté est ferme...
— Je le sais... Mademoiselle.
— Eh bien! de ma vie je ne reverrai Gerald, à moins que Mme la duchesse de Senneterrc , sa mère, ne > ieuue
■ — Ici!... — s'écria Olivier stupéfait.
— Oui... que Mme la duchesse de Senneterre ne vienne ici... chez moi... me dire qu'elle consent à mon mariage avec son fils... Alors... on ne prétendra pas que je me suis imposée à cette noble famille.
Cette prétention, qui semble, et qui était en effet d'un incroyable et superbe orgueil, Herminie l'exprimait simplement, naturellement, sans emphase, parce que, pleine d'une juste et haute estime de soi-même, la jeune liile avait la conscience de demander ce qui lui était dû.
Cependant, au premier abord, cette prétention parut à Olivier si exorbitante, qu'il ne put s'empêcher de répondre, dans sa stupeur:
— Mme de Senneterre!... venir chez vous... vous dire qu'elle consent au mariage de son flls... mais vous n'y songez pas. Mademoiselle Herminie... c'est impossible!
— Et pourquoi cela. Monsieur? — demanda la jeune fille avec une fierté si ingénue, qu'Olivier, réfléchissant enlin à tout ce qu'il y avait de généreux, d'élevé dans le caractère et dans l'amour d'Herminie, répondit, assez embarrassé:
— Vous me demandez. Mademoiselle, pourquoi Mme de Senneterre.. ne peut venir ici., vous dire qu'elle consent au mariage de son fils?
— Oui, Monsieur...
— Mais, Mademoiselle, sans parler même des convenances du grand monde... la démarche... que vous exigez d'une personne de l'âge de Mme de Senneterre... me semble...
Herminie, interrompant Olivier, lui dit avec un sourire amer:
La Duchesse. III. Q
— Si j'appartenais à ce grand monde dont vous parlez, Monsieur; si, au lieu d'être une pauvre orpheline, j'avais une mère... une famille... et queM. deSenncterre m'eût recherchée en mariage... serait-il, oui ou non, dans les convenances que Mme de Senneterre fît la première démarche auprès de ma mère, ou de ma famille... pour lui demander ma main ?
— Certainement, Mademoiselle... mais...
— Je n'ai pas de mère... je n'ai pas de famille, — — poursuivit tristement Herminie. — A qui donc, si ce n'esta moi... Mme deSenncterre doit-elle s'adresser,^ lorsqu'il s'agit de mon mariage?
— Un mot seulement. Mademoiselle. Cette démarche de Mme de Senneterre serait possible si ce mariage... lui semblait convenable...
— Et c'est à cela que je prétends. Monsieur Olivier.
— Mais la mère de Gerald ne vous connaît pas, Mademoiselle.
— Si Mme deSenncterre a de son fils une assez mauvaise opinion pour le croire capable de faire un choix indigne, qu'elle s'informe de moi... Grâce à Dieu... je ne crains rien...
— C'est vrai, — dit Olivier, à bout d'objections raisonnables, — je n'ai rien à dire à cela.
— Voici mon dernier mot, Monsieur Olivier, — reprit Herminie : — ou mon mariage avec Gerald conviendra à Madame de Senneterre, et elle m'en donnera la preuve en faisant auprès de moi la démarche que je demande ; sinon... elle me jugera indigne d'entrer dans sa famille... alors de ma vie je ne reverrai M. de Senneterre.
— Mademoiselle Herminie... par pitié pour Geraltl..
— Ah!... croyez-moi... je mérite plus de pitié... que M. de Senneterre, — dit la jeune fille, ne pouvant^ contraindre plus long-temps ses larmes et cachant sa figure dans ses mains, — car moi... je mourrai de chagrin peutêtre... mais du moins jusqu'à la fin... j'aurai été digne de Gerald et de mon amour.
Olivier était désolé... il ne pouvait s'empêcher d'admirer cet orgueil, quoiqu'il en déplorât les conséquences en songeant au désespoir de Gerald.
Soudain on entendit sonner à la porte de la jeune fille.
Celle-ci redressa sa tête, essuya les larmes dont son beau \isage était inondé, puis, se rappelant la lettre de Mlle de Beaumesnil, elle dit à Olivier :
— C'est sans doute Ernestine... Pamre enfant, je l'avais oubliée... Monsieur Olivier... voulez-vous avoir la bonté d'aller ouvrir pour moi... — ajouta la duchesse en portant son mouchoir à ses yeux, afin d'effacer les traces de ses pleurs.
— Un mot encore. Mademoiselle, — reprit Olivier d'un ton pénétré, presque solennel, — vous ne pouvez vous imaginer quelle est l'exaltation de l'amour de Gerald... vous savez si je suis sincère. Eh bien!... j'ai peur ...pour lui... entendez-vous h'ïQa^....faipeur... en songeant aux suites de votre refus...
Herminie tressaillit aux effrayantes paroles d'Olivier. Pendant quelques instants elle parut en proie à une lutte pénible... mais elle en triompha, et l'infortunée, brisée par cette torture morale , répondit à Olivier d'une voix presque défaillante :
— Il m'est affreux de désespérer Gerald, car je crois à son amour parce que je sais le mien., je croisa sa douleur... parce que je sens la mieuue... ruais jamais je ne sacrifierai ma dignité qui est aussi celle de Gerald.
— Mademoiselle... je vous en supplie...
— Vous savez mes résolutions, Monsieur Olivier... je n'ajouterai pas un mot. Ayez pitié de moi... vous le voyez... cet entretien me tue...
Olivier, accablé, s'inclina devant Herminie, et se dirigea vers la porte; mais, à peine l'eul-il ouverte, qu'il s'écria :
— Mon oncle! et vous. Mademoiselle Ernestine! Grand Dieu! cette pâleur., ce sang à votre front.. -qu'cstil arrivé?
A ces mots d'Olivier, Herminie sortit précipitamment de sa chambre et courut à la porte d'entrée.