CHAPITRE CINQUIEME
Les derniers mois adressés par Olivier à Herminie avaient réveillé les chagrins dont elle s'était forcément distraite lors de l'arrivée imprévue du commandant Bernard et d'Ernestine.
Celle-ci, de son côté, resta quelques moments silencieuse, pensive pour deux motifs: elle était rêveuse, d'abord parce qu'elle se rappelait les regards singuliers qu'Olivier avait jetés sur elle en apprenant qu'il était officier... regards... dontEmestine croyait comprendre la touchante et généreuse signification; puis la jeune fille ressentait un mélancolique bonheur en songeant que sa nouvelle amie était la jeune artiste que l'on avait appelée auprès de Mme deBeaumesnil pendant ses derniers moments.
La rêverie d'Ernestine s'augmentait de l'embarras qu'elle éprouvait pour amener l'entretien sur les soins touchants dont sa mère avait été entourée par Herminie.
Quant à la présence de Mlle de Beaumcsnil chez Herminie, ricR de plus simple à expliquer; s'étant rendue.
comme d'habitude, à la messe avec Mlle de laRochaiguë, Ernestine avait dit à Mme Laine de l'accompagner ; puis, au sortir de l'office, prétextant quelques emplettes à faire, elle était ainsi partie seule, avec sa gouvernante ; un fiacre les avait conduites non loin de la rue de Monceau, et Mme Laine attendait dans la voiture le retour de sa jeune maîtresse.
Puisque le silence de la duchesse eut à peine duré quelques moments, Ernestine, remarquant la morne et, pénible préoccupation où venait de retomber son amie, lui dit avec un mélange de tendresse et de timidité :
— Herminie . . . je ne serai jamais indiscrète;... mais... il me semble que depuis un instantvous êtesbieu triste?
— C'est vrai, — répondit franchement la jeune fille, — j'ai un grand chagrin.
— Pauvre Herminie, — dit vivement Ernestine, — un grand chagrin?
— Oui... et peut-être tout-à-l'heure vous en avoucrai-je la cause:... mais maintenant j'ai le cœur trop navré., trop serré; puisse votre douce influence, Ernestine, ... le détendre un peu... alors je vous dirai tout... et encore... je ne sais si je puis...
— •Pourquoi cette réticence, Herminie? ne me jugezvous pas digne de votre confiance?...
— Cen'est pas cela... pauvre chère enfant;... mais vous êtes si jeune... que je ne dois pas peut-être me permettre avec vous... certaines confidences;... enfin... nous verrons ; mais pensons à vous. Il faut d'abord vous reposer... sur mon lit... vous serez plus commodément que sur cette chaise.
— Mais, ma chère Herminic...
Sans répondre à la jeune lille, la duchesse alla vers son alcôve, et eu tira les rideaux que, par un sentiment de chaste réserve, elle laissait toujours fermés.
Ernestiae vit un petit lit de fer, recouvert d'un couvrepied de guinguans rose très-frais, pareil à la doublure intérieure des rideaux de perse, et sur lequeis'étendaitune courte pointe de mousseline blanche, relevée d'une garniture brodée par Herminie. Le fond de l'alcove était aussi tendu en guinguans rose, et l'oreiller, d'une éblouissante blancheur, avait une garniture de mousseline à points à jour. Rien de plus frais, de plus coquet que ce lit virginal sur lequel Ernestine, cédant aux prières de la duchesse, s'étendit à demi.
S'asseyant alors dans son fauteuil au chevet de l'orpheline, Herminie lui dit avec une tendre sollicitude, en lui prenant les deux mains:
— Je vous assure, Ernestine... qu'un peu de repos vous fera grand bien... Comment vous trouvez-vous?
— Je me sens la tète encore un peu pesante, voilà tout...
— Chère enfant, à quel affreux péril vous avez échappé!...
— Mon Dieu! Herminie, il ne faut pas m'en savoir gré... Je n'ai pas songé un instant au danger... j'ai vu ce pauvre vieillard glisser du talus, et tomber presque sous la roue de la charrette... j'ai crié, je me suis élancée, et quoique je ne sois pas bien forte, je suis parvenue, je ne sais comment, h attirer assez M. Bernard de mon côté, pour l'empêcher d'être écrasé...
— Vaillante et chère enfant . . . quel courage ... et votre blessure?
— C'est en me relevant que je rae serai sans doute frappée à la roue... Dans le moment, je n'ai rien senti; M. Bernard, en revenante lui, s'est aperçu que j'étais blessée -, . . . mais ne parlons plus de cela , j'ai eu plus de peur que de mal... et c'est être vaillante à bon marché.
Jetant alors autour d'elle des regards ravis, la jeune fille reprit:
— Vous aviez bien raison de me dire que votre petite chambre était charmante... Herminie;... comme c'est frais et coquet! et ces jolies gravures... et ces statuettes si gracieuses ... et ces vases remplis de fleurs, il me semble que ce sont de ces choses bien simples que tout le monde pourrait avoir, et que personne n'a... parce que le goût seul sait les choisir; et puis, quand on pense, — ajouta la jeune fille avec une émotion contenue, — que c'est par votre seul travail que vous avez pu acquérir toutes ces charmantes choses... comme vous devez être fière et heureuse!... comme vous devez vous plaire ici.
— Oui, — répondit tristement la duchesse, — je me suis plu ici... pendant long-temps...
— Et maintenant, vous ne vous j plaisez plus? Oh! ce serait de l'ingratitude.
— Non ! non . . . cette pauvre petite chambre m'est toujours chère, — reprit vivement Herminie en pensant que dans cette chambre elle avait vu Gerald pour la première... et pour la dernière fois peut-être.
Ernestine ne savait comment trouver une transition
qui lui permît d'amener l'entretien sur sa mère... sans éveiller les soupçons d'Herminie; mais, avisant son piano, elle ajouta:
— Voilà ce piano... dont vous jouez si bien, dit-on.. Oh ! que j'aurai de plaisir à vous entendre un jour...
— Ne me demandez pas cela aujourd'hui, je vous en prie, Ernestine... je fondrais en larmes... aux premières notes . . . Quand je suis triste ... la musique me fait pleurer...
— Oh!... je comprends cela; mais, plus tard... je vous entendrai, n'est-ce pas?
— Je vous le promets.
— A propos de musique, — reprit Ernestine en tâchant de se contraindre, — l'autre soir, quand j'étais assise chez Mme Herbaut, à côté de plusieurs jeunes personnes, l'une d'elles disait qu'une dame étant trèsmalade vous avait appelée auprès d'elle...
— ' Cela est vrai... — répondit tristement Herminie, essayant de trouver un refuge contre ses pénibles préoccupations dans le souvenir de sa mère. — Oui... et cette dame était celle dont je vous ai parlé l'autre soir, Ernestine, parce qu'elle avait une fille qui s'appelait comme vous...
— Et... en vous écoutant... n'est-ce pas? les souffrances de cette dame devenaient moins vives?
— Parfois elle les oubliait; mais hélas ! . . . ce soulagement n'a pas suffi pour la sauver...
— Bonne comme vous l'êtes, Herminie . . . quels soins touchants vous avez dû avoir... de cette pauvre dame!
— C'est qu'aussi, voyez-vous? Ernestine... sa po-
sition était si intéressante!., si navrante!... Mourir... jeune encore... en regrettant une fille bien-aimée !..
— Et de sa fille... elle vous parlait quelquefois, Herminie?
— Pauvre mère! sa fille était sa préoccupation constante... et dernière ; elle avait un portrait d'elle... toute enfant... et souvent j'ai vu ses yeux, pleins de pleurs, s'attacher sur ce tableau; alors elle me disait combien sa fille méritait sa tendresse par son charmant naturel... elle me parlait aussi des lettres qu'elle recevait d'elle... presque chaque jour; à chaque ligne, me disait-elle, se révélait la bonté du cœur de cette fille chérie...
— Pour être ainsi eu confiance avec vous Her-
minie... cette dame devait vous aimer... beaucoup?
— Elle me témoignait une grande bienveillance.... à laquelle je répondais par un respectueux attachement..
— Et... la fille... de cette dame... qui vous aimait tant... et que vous aimiez tant aussi... vous n'avez... jamais eu... le désir de la connaître, cette autre Ernestine?
— Si... car tout ce que sa mère m'en avait dit, avait éveillé d'avance ma sympathie pour cette jeune personne;., mais elle était en pays étranger... Cependant, lorsqu'elle est revenue àParis, un instant.. .j'avais espéré de la voir...
— Comment cela, ma chère Herminie? — demanda Ernestine en dissimulant sa curiosité.
— Une circonstance m'ayaut rapproché de son tuteur... il m'avait dit que peut-être je serais appelée à donner à cette jeune demoiselle des leçons de piano.
ErDesline tressaillit de joie, cette pensée ne lui était pas jusqu'alors venue ; noais, voulant motiver sa curiosité aux yeux d'Herminie, elle reprit en souriant:
— Vous ne savez pas pourquoi je vous fais tant de questions sur cette jeune demoiselle?... C'est qu'il nie semble que j'en serais jalouse... si vous alliez l'aimer mieux que moi,., cette autre Ernestine ...
— Oh ! rassurez-vous... — dit Herminie en secouant mélancoliquement la tête.
— Et pourquoi... ne l'aimeriez-vous pas? — dit vivement Mlle de Beaumesnil qui, regrettant cette expression d'iûquiétude involontaire, ajouta:
— Je ne suis pas assez égoïste pour vouloir priver cette demoiselle de votre affection.
— Ce que je sais d'elle, le souvenir des bontés de sa mère lui assurera toujours ma sympathie ; mais, hélas! ma pauvre Ernestine, tel est mon orgueil... que je craindrais toujours que mon attachement n'eut l'air intéressé ... cette jeune demoiselle est très-riche... et je suis pauvre.
— Ah! — dit amèrement Mlle de Beaumesnil, c'est avoir bien mauvaise opinion d'elle... sans la connaître...
— Détrompez-vous, Ernestine... je ne doute pas de son bon cœur, d'après ce que m'en a dit sa mère... Mais pour celte jeune personne, ne suis-jc pas une étrangère? ... puis, à cause de plusieurs raisons, et surtout de crainte de réveiller en elle de cruels regrets, c'est à peine si j'oserais lui parler des circonstances qui m'ont rapproché de sa mère mourante, des bontés qu'elle a eues pour moi. >'e serait-ce pas, d'ailleurs, avoir l'air de
chercher à me faire valoir et d'aller au-devant d'une affection... à laquelle... je n'ai aucun droit?
A cet aveu, combien Ernestine se félicita d'avoir élé aimée d'Herminie, avant d'être connue pour ce qu'elle était réellement!
Et puis, rapprochement étrange, elle craignait de ne rencontrer que des affections intéressées, parce qu'elle était la ph/s riche héritière de France, tandis qu'Herminie, parce qu'elle était pauvre, craignait que son affection ne parut intéressée...
La duchesse semblait de plus en plus accablée, depuis la dernière moitié de cet entretien;... elle avait cru y trouver un refuge contre ses cruelles pensées, et, fatalement, elle s'y voyait ramenée; car c'était aussi dans le sublime orgueil de sa pauvreté, craignant de voir attribuer à l'intérêt ou à la vanité son amour pour Gerald, qu'Herminie avait puisé la Gère résolution qui devait presque infailliblement ruiner ses dernières espérances. Comment espérer en effet que Mme la duchesse de Senneterre consentirait à la démarche exigée d'elle?
Mais hélas! quoique assez courageuse pour sacrifier son amour à la dignité de cet amour même, Herminie n'en ressentait pas moins tout ce que ce sacrifice héroïque avait d'affreux pour elle... à mesure qu'elle y songeait davantage.
Aussi, faisant allusion presque malgré elle à ses douloureux ressentiments, elle dit d'une voix altérée, en rompant la première un silence de quelques instants :
— Ah! ma pauvre Ernestine... qui croirait que les affections les plus pures... les plus nobles, peuvent être souillées par des soupçons infâmes?..
Et incapable de se contenir plus long-temps, elle fondit en larmes en cachant son visage dans le sein d'Ernestine qui, alors à demi-couchée, se releva et serra son amie contre son cœur en lui disant:
— Herrainie... mon Dieu!... qu'avez-vous?.. Je m'apercevais bien que vous deveniez de plus en plus triste... mais je n'osais vous demander... la cause de votre peine...
— N'en parlons plus... — reprit Herminie, qui semblait rougir de ses larmes, — pardonnez-moi cette faiblesse... mais, tout-à-l'heure... des souvenirs... pénibles...
— Herminie, je n'ai aucun droit à vos confldences ... mais pourtant quelquefois., l'on souffre moins en parlant de sa souffrance...
— Oh ! oui... car cela oppresse... cela tue... une douleur... contrainte... mais l'humiliation... mais la honte.
— Vous... humiliée... vous éprouvée de la honte... Herminie... oh non!... jamais, vous êtes trop Gère pour cela!
— Eh! n'est-ce pas une lâche faiblesse, une honte, que de pleurer comme je fais... après avoir eu le courage d'une résolution juste et digne?
Et après un moment d'hésitation, la duchesse dit à Ernesline :
— Ma pauvre enfant., ne regardez pas ce que je vais vous dire... comme une confidence... Votre extrême jeunesse me donnerait des scrupules ;... mais, dans ce récit, voyez une leçon...
— Une leçon?
— Oui... comme moi vous êtes orpheline... comme moi vous êtes sans appui... sans expérience qui puisse vous éclairer sur les pièges, sur les tromperies jdont de pauvres créatures comme nous sont quelquefois entourées... Écoutez-moi donc, Ernestine... et puissé-je vous épargner les douleurs dont je souffre !
Et Herminie raconta à Ernestine cette scène dans laquelle, justement offensée contre Gerald, qui s'était permis de payer ce qu'elle devait, et le traitant d'abord avec hauteur et dédain, la jeune fille l'avait ensuite pardonné, touchée du généreux sentiment auquel Gerald avait réellement cédé.
Puis Herminie continua en ces termes :
— Deux jours après... cette première rencontre, voulant me distraire de souvenirs qui, pour mon repos, prenaient déjà sur moi trop d'empire... j'allai le soir chez Mme Herbaut; c'était le dimanche; quelle fut ma surprise, de retrouver ce même jeune homme dans cette réunion! J'éprouvai d'abord une impression de chagrin ...presque de crainte... sans doute un pressentiment;... puis j'eus le malheur de céder à l'attrait de cette nouvelle rencontre ... Jamais jusqu'alors je n'avais vu personne qui eût, comme lui, des manières à la fois simples, élégantes et distinguées, un esprit brillant et enjoué, mais toujours d'une réserve du meilleur goût. ïe déteste les louanges, et il trouva moyen de me faire accepter ses flatteries, tant il sut y mettre de délicatesse et de grâce. J'appris dans la soirée qu'il se nommait Grerald, et que...
— Gerald? — dit vivement Ernestine en songeant
que le duc de Senncterre, l'un des prétendants à sa main, se nommait aussi Gerald.
Mais un coup de sonnette qui se fit entendre, attira l'attention d'Herminie, et l'empêcha de remarquer l'étonnement de Mlle de Beaumesnil.
Celle-ci, à ce bruit, se leva du lit ou elle était assise, pendant qu'Herminie, très-contrariée de cette visite inopportune, se dirigea vers la porte.
Un domestique âgé lui remit un billet contenant ces mots:
,,I1 y a plusieurs jours que je ne vous ai vue, ma „ chère enfant, car j'ai été un peu souffrant. Pouvez- ,, vous me recevoir ce matin?
,,Tout à vous bien affectueusement.
,,MAILLEFORT.
,, p. s. Ne vous donnez pas la peine de me répondre, „si vous voulez de votre vieil ami, dites seulement oe/i ,,au porteur de ce billet."
Herminie, toute à son chagrin, fut sur le point de chercher un prétexte pour éviter la visite de M. de Mail- Icforl; mais réfléchissant que le marquis, appartenant au grand monde, connaissait sans doute Gerald, et que, sans livrer son secret au bossu, elle pourrait peut-être avoir par lui quelques renseignements précis sur le duc de Senneterre, elle dit au domestique •
— J'attendrai ce matin M. le marquis de Maillcfort. Puis, revenant dans sa chambre où l'attendait Mlle
de Beaumesnil, Herminie se dit:
— Mais si monsieur de Maillefort vient pendant qu'Ernestine est encore ici? Eh bieni peu importe qu'elle le voie chez moi, elle a maintenant mes confi-
deaces, et d'ailleurs la chère enfant est si discrète qu'à laspect d'un étranger elle me laissera seule avec lui...
Herniiuie continua donc son entretien avec Mlle de Beauniesnil sans lui parler de la prochaine visite de M. de Maillefort, de crainte qu'Ernestine, par convenance, ne la quittât plus tôt qu'elle ne se l'était proposé.