‹ La duchesseChapitre 34 sur 56 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

• — Pardonnez-moi de vous avoir quittée, ma chère Ernestine, — dit Herrainie à son amie. — C'était une lettre, et j'ai fait une réponse verbale...

— Je vous en prie, Herminie, — répondit Ernestine — veuillez continuer vos confidences, vous ne sauriez croire à quel point elles m'intéressent.

— Et moi, il me semble que mon cœur se soulage eii s'épenchant...

— Voyez-vous, j'en étais bien sûre, — répondit Ernestine avec une tendresse ingénue...

— Je vous disais donc qu'à la réunion de Mme Herbaut, j'appris que ce jeune homme s'appelait Gerald Auvernay... C'est M. Olivier qui me le nomma en me le présentant.

— Ah!... il connaissait M. Olivier?

— C'était son ami intime... car Gerald avait été soldat au même régiment que M. Olivier; en quittant le service, il s'était employé chez un notaire, m'a-t-il <li(, mais depuis peu de temps, il avait renoncé à ce travail de chicane, qui ne convenait pas à son caractère, et

s'était occupé aux fortifications sous un officier du génie qu'il avait connu en Afrique... Vous le voyez, Ernestine, Gerald était d'une condition égale à la mienne, et libre ainsi que lui, j'étais bien excusable de me laisser entraîner à ce penchant fatal ...

— Pourquoi fatal? Herminie.

• — Quelques mots encore et vous saurez tout. Le lendemain de notre rencontre chez Mme Herbaut... vers la tombée du jour, de retour de mes leçons, j'étais assise dans le jardin, dont le propriétaire avait eu l'obligeance de me permettre l'entrée, ce jardin, comme vous pourriez le voir à travers la fenêtre, n'est séparé de la ruelle qui le borne, que par une charmille et une palissade à hauteur d'appui ; du banc où j'étais placée, je vis passer Gerald: au lieu d'être mis, comme la veille, avec une élégante simplicité, il portait une blouse grise et un large chapeau de paille; il fit un mouvement de surprise en m'apercevant; mais loin de paraître humilié d'être vu dans son habit de travail, il me salua, s'approcha et me ditgaîment qu'il finissait sa journée, qu'il venait de diriger certaines parties des constructions militaires, que l'on exécute maintenant dans la plaine de Monceau: „ C'est un métier moitié d'architecte, moitié de soldat, ,,qui me plaît mieux que la sombre étude du notaire, — „rae dit-il, — ce que je gagne me suffit, j'ai à conduire „de rudes et braves travailleurs, au lieu depaperasser „ des procès, et j'aime mieux cela. "

— Oh! je comprends bien cette préférence, ma chère Herminie.

— Sans doute, aussi je vous l'avoue, Ernestine, cette résignation à un travail pénible, presque manuel, m'a

d'autant plus touchée, que Gerald a reçu une très-bonne éducation; ce soir-là il me quitta bientôt, et me dit en souriant que dans l'espoir de nie rencontrer quelquefois sur les limites de mon parc, il se félicitait d'avoir à passer souvent par cette ruelle pour aller voir un de ses anciens camarades de l'armée, qui habitait une petite maison que l'on apercevait, en effet, du jardin... Que vous dirai-je, Ernestine... presque chaque soir... à la fin du jour, j'avais ainsi un entretien avec Gerald; souvent même nous sommes allés nous promener dans ces grands terrains gazonnés où ce matin est arrivé l'accident de M. Bernard. Je trouvai dans Gerald tant de franchise, tant de générosité de coeur, tant d'esprit et de charmante humeur; il paraissait enOn avoir de moi une si haute, et je puis le dire... une si juste estime, que lorsque vint le jour où Gerald me déclara son amour et me dit qu'il ne pouvait vivre sans moi... mon bonheur... fut grand, Ernestine... 6! bien grand! car si Gerald ne m'eût pas aimée... je ne sais pas ce que je serais devenue... il m'eût été impossible de renoncer à cet amour... et aimer seule... aimer sans espoir, — ajouta la pauvre créature en tressaillant et contenant à peine ses larmes, — oh, c'est pire que la mort... c'est une vie... à jamais désolée...

Mais surmontant son émotion, Herminie continua : — Ce que je ressentais, je le dis franchement à Gerald; de ma part, ce n'était pas seulement de l'amour ... c'était presque de la reconnaissance... car, sans lui, la vie m'apparaissait trop affreuse. ,,>'ous sommes li- ,,bres tous deux, — ai-je dit à Gerald, — notre condi- ,,tioa est égale... nous aurons à demander au travail

,, notre vie de chaquejour...etcela satisfaitmon orgueil, ,,car l'oisiveté imposée à la femme est pour elle une „ cruelle humiliation. Notre existence sera donc mo- ,,deste... Gerald, peut-être même précaire... mais, à ,, force de courage, appuyés l'un sur l'autre et forts de ,, notre amour... nous défierons les plus mauvais „ jours ..."

— Oh! Herminie, quel digne langage... Comme M. Gerald a dû être heureux et fier de vous aimer !.. Mais, encore une fois, puisque vous avez rencontré tant de chances de bonheur, pourquoi vos larmes, votre chagrin?

— N'est-ce pas,Ernestine, que j'étais bien excusable de l'aimer? — dit l'infortunée, en portant son mouchoir à ses lèvres, pour comprimer ses sanglots. — N'est-ce pas que c'était là de ma part un noble et loyal amour? Oh! dites-le moi... N'est-ce pas qu'on ne peut pas... ra'accuserde....

Herminie n'acheva pas, ses larmes étouffèrent sa voix.

— Vous accuser?... — s'écria Ernestine, — mais, mou Dieu, de quoi vous accuser? N'êtes-vous pas libre comme M. Gerald, ne vous aime-t-il pas autant que vous l'aimez? Laborieux tous deux, votre condition est égale...

— Non, — reprit Herminie avec accablement. --• Non, nos conditions ne sont pas égales.

— Que dites-vous?

— Non, elles ne sont pas égales, hélas! et c'est là mon malheur, car, afin de les égaliser en apparence, Gerald m'a trompée par de faux dehors.

Lu Duchesse. lU. 5

— Oh ! mon Dieu... et qui est-il donc? • — Le duc de Seoneterre.

— Le duc de Senneterre! — s'écria Ernestine, frappée de stupeur et d'effroi pour Herminie. en pensant que Gerald était l'un des trois prétendants à sa main, à elle Ernestine, et qu'elle devait se rencontrer avec lui au bal du lendemain... Il abusait donc indignement Herminie, puisqu'il donnait suite à ses prétentions de mariage avec la riche héritière.

Herminie interpréta la muette et profonde stupeur de son amie en l'attribuant au saisissement qu'une pareille révélation lui devait causer, et reprit:

— Eh bien! dites... Ernestine... suis-je assez malheureuse?

— Oh! une telle tromperie... c'est infâme... et comment avez-vous pu savoir?...

— M. de Senneterre, se sentant incapable de supporter plus long-temps, a-t-il dit, la vie de continuelles faussetés que son premier mensonge lui imposait... et n'osant me faire lui-même l'aveu de cette tromperie, il en a chargé M. Olivier.

— Enfin... c'est du moins M. de Senneterre... qui lui-même vous a fait faire cette révélation

— Oui... et malgré la douleur qu'elle m'a causée... j'ai retrouvé là quelque chose de cette loyauté que j'aimais en lui.

— Sa loyauté! — s'écria Ernestine avec amertume, — sa loyauté ! ... et maintenant... il vous abandonne?...

— Loin de ra'abandonncr, — reprit Herminie, — il me propose sa main...

— Lui!... M. de Senneterre? — s'écria Ernestine avec une nouvelle stupeur.

— Mais alors, Herminie, — reprit-elle, — pourquoi vous désespérer ainsi?

— Pourquoi? — dit la duchesse, — parce qu'une pauvre orpheline comme moi n'achète un pareil mariage.... qu'au prix des humiliations les plus dures.

Herminie ne put continuer, car elle entendit sonner.

— Pardon, ma chère Ernestine, — reprit-elle en séchant ses larmes et contenant son émotion, — je crois savoir quelle est la personne qui sonne là... Je ne puis me dispenser de la recevoir...,

— Alors... je vous quitte, Herminie, — ditErnestine, en reprenant à la hâte son chàle et son chapeau, — quoiqu'il me soit bien pénible de vous laisser si triste...

— Attendez du moins que cette personne soit entrée...

— Allez toujours ouvrir, Herminie, pendant que je vais mettre mon chapeau.

La duchesse fit un pas vers la porte; mais, par un sentiment rempli de délicatesse, réfléchissant à la difformité de M. de Maillefort, elle revint et dit à son amie :

— Ma chère Ernestine... afin d'épargner à la personne que- j'attends le petit désagrément que lui causerait peut-être l'expression de votre surprise à la vue de son inflrmité... je vous préviens que cette personne est bossue...

Soudain Mlle de Beaumesnil se rappela que sa gouvernante lui avait appris que le marquis de Maillefort s'était fait donner l'adresse d'Herminie; une crainte vague lui fit demander à Herminie avec un embarras mortel :

— Et quelle est cette personne?

— Vn excellent homme qu'une circonstance étrange m'a fait connaître... car il appartient au grand monde... Mais je crains de trop tarder à ouvrir... Excusez-moi, ma chère Ernestine.

EtHermiuie disparut.

Ernestine resta immobile, atterrée.

Un invincible pressentiment lui disait que M. de Maillel'ort allait entrer... la trouver chez Herminie... et quoique Mlle de Beaumesnil dût aux paroles ironiques du marquis le désir et la volonté de tenter l'épreuve qu'elle avait subie, lors de sa présentation chez Mme Herbaut, quoique enfin elle ressentît pour lui une sorte de revirement sympathique, elle ignorait encore jiisqu'à quel point elle pouvait compter sur M. de Maillefort, et cette rencontre la désolait.

Ernestine ne s'était pas trompée...

Son amie rentra, accompagnée du marquis.

Heureusement Herminie, songeant seulement alors que les rideaux de son alcove étaient ouverts, se hàla d'aller les fermer, selon son habitude de chaste susceptibilité.

La duchesse, tournant ainsi le dos à Ernestine, et à M. de Maillefort, pendant quelques secondes, ne put s'apercevoir du saisissement que ces deux personnages éprouvèrent à la vue l'un de l'autre...

M. de Maillefort, en reconnaissant Mlle de Beaumesnil, tressaillit de stupeur; une curiosité remplie d'inquiétude se peignit sur tous ses traits; il ne pouvait en croire ses yeux... il allait parler, lorsque Ernestine,

pâle, tremblante, joignit \iveraent les mains en le regardant d'un air si désespéré, si suppliant, que les paroles expirèrent sur les lèvres du marquis.

A ce moment, Herminie se retourna ; la figure de M. de Maillefort n'exprimait plus le moindre étonnement; voulant même donner à Mlle de Beaumesnil le temps de se remettre, il dit à Herminie :

— Je suis bien indiscret, j'en suis sûre. Mademoiselle... je viens... mal à propos peut-être...

— Jamais, Monsieur, croyez-le, vous ne viendrez mal à propos... — dit la duchesse... — je vous demanderai seulement la permission de reconduire Mademoiselle.. .

— Je vous en supplie, — dit le marquis en s'incliuant, — je serais désolé que vous fissiez pour moi la moindre cérémonie.

11 fallut à Mlle de Beaumesnil un grand empire sur elle-même pour ne pas trahir son trouble; heureusement la petite entrée qui précédait la chambre d'Herminie, était obscure, etl'altération subite des traits d'Ernestine échappant à son amie, elle lui dit:

— Ernestine... après ce que je viens de vous confier, je n'ai pas besoin de vous dire combien votre présence me sera nécessaire... Hélas! je ne croyais ^pas devoir mettre sitôt votre amitié à l'épreuve . . . Par grâce, Ernestine... par pitié... ne me laissez pas trop long-temps seule;... si vous saviez combien... je vais souffrir.... Car je ne puis plus espérer de revoir Gerald... ou l'espérance qui me reste est si incertaine... que je n'ose y compter... Je vous expliquerai tout cela... Mais, je vous

en conjure, ne me laissez pas long-temps sans vous voir . • .

— Oh ! croyez bien, Hermiuie, que je viendrai le plus tôt que je pourrai... et ce ne sera pas ma faute... si...

— Hélas! je comprends... Votre temps appartient au travail... parce qu'il vous faut travailler pour vivre... C'est comme moi : malgré ma douleur, il va falloir que, dans une heure... je commence... ma tournée de leçons... 3Ies leçons, mon Dieu! mon Dieu!... et c'est à peine si j'ai la tête à moi... Mais, pour nous autres, ce n'est pas tout que de souffrir... il faut vivre!

Hermiuie prononça ces derniers mots avec une si déchirante amertume, que Mlle deBeaumesnil se jeta au cou de son amie en fondant en larmes.

— Allons, j'aurai du courage, Ernestine, — lui dit lIiM-minie en répondante son étreinte, — je vous le promets... je me contenterai du peu de temps que vous me donnerez, j'attendrai... et je me souviendrai, — ajouta la pauvre duchesse, en tâchant de sourire, — oui... me souvenir de vous et attendre votre retour... ce sera encore une consolation.

— Adieu, Herminie, adieu! — dit Mlle de Beaumesnil d'une voix étouffée, — adieu, à bientôt... le plutôt que je le pourrai... je vous le jure... après-demain, si je puis... Et après tout je le pourrai, — ajouta résolument Torpheline, — oui, quoi qu'il arrive, aprèsdemain, à cette heure-ci, comptez sur moi...

— Merci... merci, — dit Herminie en embrassant Ernestine avec effusion, — ah! la compassion que j'ai eue pour vous... votre généreux cœur me le rend bien ...

— Après-demain, Herminie.

— Merci encore, Ernestine.

— Adieu, — dit la jeune fille.

Et dans un trouble inexprimable, elle se dirigea \ers l'endroit où sa gouvernante l'attendait dans le fiacre.

Au moment où Mlle de Beaumesnil sortait de chez Herminie, elle se croisa avec un homme qui se promenait lentement dans la rue, en regardant de temps à autre la maison occupée par Herminie.

Cet homme était du Ravil qui, on l'a dit, venait parfois rôder autour de la demeure de la duchesse, dont il avait gardé un très-irritant souvenir, depuis le jour où ce cynique avait si insolemment abordé la jeune artiste, alors qu'elle était sur le point d'entrer à l'hôtel de Beaumesnil.

Du Ravil reconnut parfaitement la plus riche héritière de France qui, dans son trouble, remarqua d'autant moins ce personnage, qu'elle ne l'avait vu qu'une fois au Luxembourg, lors de la séance de la chambre des pairs où M. de la Rochaiguë l'avait conduite.

— Oh! oh!... Qu'est ceci? la petite Beaumesnil mise presque en grisette... sortant seulette, pâle et comme effarée, d'une maison de ce quartier désert... — se dit le du Ravil avec une surprise incroyable... — suivons-la... d'abord prudemment... Plus j'y songe, plus j'aime à me persuader que c'est le diable qui m'envoie une pareille bonne fortune... oui, oui... cette découverte, peut-être pour moi la poule aux œufs d'or... Eh! eh!... cela me réjouit le cœur etl'arae... Rien que d'y songer... j'ai des éblouissements... métalliques... tout-

à-fail dans le genre de ceux de ce gros niais de Mormand...

Pendant que M- du Ravil suivait ainsi Mlle de Beaumesnil, sans qu'elle se doulût de ce dangereux espionnage, Herminie était revenue auprès de M. de Maillefort.

CHAriTRE SEPTIEME.

M. de Maillefort attendait le retour d'Hernunic dans une perplexité étrange: se demandant quelle circonstance inexplicable avait pu rapprocher cette jeune fille de >llle de Beaumesnil?

Le marquis désirait d'ailleurs ce rapprochement, ainsi qu'on le verra bientôt ; mais le bossu ne l'avait pas conçu de la sorte; aussi la présence d'Ernesîine chez Herminie, le mystère dont elle avait dû nécessairement s'entourer pour se rendre dans cette maison, le secret que Mlle de Beaumesnil lui avait demandé d'un air si suppliant, secret qu'il voulait et devait scrupuleusement garder, d'après sa promesse tacite, tout concourait à exciter au plus haut point la curiosité, l'intérêt et presque l'inquiétude de M. de Maillefort qui, pour tant de raisons, ressentait une sollicitude paternelle pour Mlle de Beaumesnil.

Cependant, lors du retour d'Herminie, qui s'excusa de l'avoir laissé seul trop long-temps, le marquis lui dit de l'air du monde le plus naturel:

— Je serais désolé, ma chère enfant, que vous ne

me traitiez pas avec cette familiarité à laquelle ont droit les véritables amis; rien de plus simple d'ailleurs, que de reconduire une de vos compagnes . . . Car cette jeune personne... est, je suppose...

— Une de mes amies, Monsieur, ou plutôt, la meilleure amie...

— Oh!... oh!... dit le marquis en souriant, — c'est une bien vieille, une bien ancienne amitié. . . sans doute?

— Très-récente, au contraire. Monsieur, car cette amitié a été aussi soudaine qu'elle est sincère ... et déjà éprouvée.

— Je connais assez votre cœur et la solidité de votre esprit, ma chère enfant, pour être certain de la sûreté de votre choix.

— Un seul trait, qui vient de se passer, il y aune heure à peine. Monsieur, vous fera juger du courage et de la bonté de mon amie : au péril de sa vie , car elle a été blessée, elle a arraché un pauvre vieillard à une mort certaine.

Et en quelques mots Herminie, fière de son amie, et voulant la faire apprécier ainsi qu'elle méritait de l'être, raconta la courageuse conduite d'Ernesline au sujet du commandant Bernard.

L'on devine l'émotion du marquis à cette révélation inattendue, qui lui montrait Mlle de Beaumesnil sous un aspect si touchant ; aussi s'écria-t-il :

— C'est admirable de courage... de générosité... Puis il ajouta:

— J'en étais sûr... vous ne pouviez que dignement

placer votre amitié, ma chère enfant... mais quelle est donc cette brave et excellente jeune fille?

— Une orpheline... comme moi, Monsieur, et qui, comme moi, vit de son travail: elle est brodeuse...

— Ah!... elle est brodeuse?... mais puisqu'elle est orpheline... elle vit donc seule?

— Non, Monsieur... elle vit avec une de ses parentes... qui l'a présentée dimanche soir, à un petit bal... où je l'ai rencontré pour la première fois.

Le marquis croyait rêver: il fut un instant sur le point de soupçonner quelqu'un des la Rochaiguë d'être complice de ce singulier mystère. Mais la foi aveugle qu'il avait avec raison dans la droiture d'Herminie, lui fit rejeter cette idée; cependant, il se demandait comment avait pu faire Mlle deBeaumesnil pour quitter pendant toute une soirée l'hôtel de son tuteur, à l'insu du baron et de sa famille, pour aller au bal ; il se demandait aussi, avec moins d'étonnement, par quels moyens Ernesline avait pu, ce matin-là même, disposer de quelques heures d'entière liberté; mais craignant d'éveiller la défiance d'Herminie en la questionnant davantage, il reprit:

— Allons... c'est un bonheur pour moi que de vous savoir une amie si digne de vous... et... il me semble — — ajouta le bossu avec intérêt — qu'elle ne pouvait venir plus à propos.

— Pourquoi cela. Monsieur?

— Vous savez que vous m'avez donné le droit de franchise...

— Certainement, Monsieur.

— Eh bien! il me semble que vous n'êtes pas dans

-votre état habituel... Je vous trouve pâle; l'on voit qu'il i

y a peu d'instants vous avez pleuré, pauvre chère enfant ! i

— Monsieur... je vous assure... ]

— Et, s'il faut vous le dire... cela m'a frappé d'au- ! tant plus, que les deux dernières fois que je vous ai vue i ... vous scmbliez tout heureuse . . . Oui, le contentement se lisait sur tous vos traits... cela donnait in(\me à i votre beauté quelque chose de si expansif... de si radieux i que... vous vous en souvenez peut-être? pour la rareté ; de la chose, je vous ai fait compliment de votre rayon- | nante beauté , . . . jugez un peu . . . moi qui suis le })lus ', maussade louangeur du monde! ! — ajouta le bossu en , tâchant d'amener un sourire sur les lèvres d'Herminie. |

Mais celle-ci ne pouvaut vaincre sa tristesse répondit:

— L'émotion que m'a causée... le danger auquel | Ernesline... vient d'échapper... ce matin... a sans doute ! altéré mes traits. Monsieur.

Le marquis, certain qu'Hcrminie souffrait d'un cha- \

grin qu'elle voulait tenir caché, n'insista pas par discré- I

tion, et reprit: I

— Ainsi que vous mêle dites, ma chère enfant... I cette émotion aura sans doute ainsi altéré vos traits; i heureusement le péril est passé; mais, dites-moi, il | me faut bien vous l'avouer, ma visite est intéressée ... j très-intéressée... !

— Puissiez-vous dire vrai. Monsieur. i

— Je vais vous le prouver... vous savez, ma chère enfant, que je me suis fait un scrupule d'honneur d'insister désormais auprès de vous... à propos du grave motif qui m'a amené ici pour la première fois.

— Oui, Monsieur... et je vous ai su gré de n'être pas revenu sur un sujet si pénible pour moi.

— 11 faut cependant que je vous parle, sinon de Mme de Beaumesnil, du moins de sa fille, — dit le marquis en attachant un regard pénétrant, attentif, sur Herminie, afin de découvrir (quoiqu'il fut à peu près certain du contraire), si la jeune fille savait que sa nouvelle amie était Mlle de Beaumesnil ; mais il ne conserva pas le moindre doute sur l'ignorance d'Herminie à ce sujet, car elle répondit sans le plus léger embarras :

— Vous avez à me parler de la fille de Mme de Beaumesnil, Monsieur?

— Oui, ma chère enfant... je ne vous ai pas caché l'amitié dévouée qui m'attachait à Mme de Beaumesnil, ses recommandations dernières au sujet d'une jeunepersonne orpheline... jusqu'ici inconnue... introuvable, malgré mes recherches ; je vous ai dit aussi les vœux non moins chers de la comtesse au sujet de sa fille Ernestine. ... Différentes raisons qui ne sont, croyez-moi, d'aucun intérêt pour vous... font que j'aurais le plus grand désir, dans l'intérêt de Mlle de Beaumesnil, de vous voir rapprochée d'elle...

— Moi, Monsieur, — ^ dit vivement Herminie en songeant au bonheur de connaître sa sœur; — et comment me rapprocher de Mlle de Beaumesnil?...

— D'une manière bien simple... et dont on vous avait déjà, je crois, parlé... lorsque vous vous êtes si noblement conduite envers Mme de la Rochaiguë.

— En effet. Monsieur, l'on m'avait fait espérer que je serais appelée auprès de Mlle de Beaumesnil pour lui donner des leçons de piano...

— Eh bien ! ma chère enfant, la chose est arrangée.

— Vraiment, Monsieur!

— J'en ai parlé hier au soir à Mme de laRochaiguë... Elle doit vous proposer aujourd'hui ou demain comme maîtresse de piano à Mlle de Beaumesnil; je ne doute pas qu'elle accepte... Quant à vous... ma chère enfant... d'abord, je ne prévois pas de refus probable... de votre part...

— Oh! bien loin de là. Monsieur!

— Etd'ailleurs, ce que je vous demande pour la fille... — dit le bossu avec émotion, — je vous le demande au nom de sa mère, pour qui . . . vous aviez un si tendre attachement...

— Vous ne pouvez douter. Monsieur, de l'intérêt que m'inspirera toujours Mlle Beaumesnil... mais les relations que j'aurai avec elle devant se borner à des leçons de piano...

— Non pas...

— Comment, Monsieur?

— Vous sentez bien, ma chère enfant, quejeneme serais pas donné tant de peine pour amener ce rapprochement entre Mlle de Beaumesnil et vous... s'il devait se borner à des leçons de piano données et reçues...

— Mais, Monsieur...

— Il s'agit d'intérôts sérieux, ma chère enfant, qui ne peuvent être mieux placés qu'entre vos mains.

— Alors, Monsieur.... expliquez-vous.^., de grâce.

— Je vous en dirai davantage, — reprit le marquis souriant à demi, eu pensant à la douce surprise d'IIerminie, lorsqu'elle reconnaîtrait Mlle deBeaumesnil dans

y oi'pheline brodeîise , sa meilleure amie, — je m'expliquerai tout-à-fait, lorsque vous aurez vu votre nouvelle écolière.

— En tous cas, Monsieur, croyez que je regarderai toujours comme un devoir d'obéir à vos inspirations; je serai prête à aller chez Mlle de Beaumesnil, lorsqu'elle me fera sa demande...

— C'est moi qui me charge de vousprésenter à elle...

— Oh! tant mieux... Monsieur...

— Et si vous le voulez... samedi... matin... à cette heure-ci... je viendrai vous prendre...

— Je vous attendrai, Monsieur, et je vous remercie de m'épargner l'embarras de me présenter seule...

— Un mot... de recommandation... ma chère enfant, dans l'intérêt de Mlle de Beaumesnil... personne ne sait ... personne ne doit savoir que sa pauvre mère m'a fait appeler près d'elle à ses derniers instants. Il faut que l'on ignore aussi le profond attachement que je ressentais pour la comtesse... Vous garderez le plus profond silence à ce sujet... dans le cas où M. ou Mme de la Rochaiguë vous parleraient de moi?

— Je me conformerai à vos intentions. Monsieur...

— Ainsi donc, ma chère enfant, — dit le bossu en se levant, — à... samedi, c'est convenu... Je me fais une joie de vous présenter à Mlle de Beaumesnil... et je suis certain que ^vous-même . . . vous trouverez .'. . à cette entrevue ... un charme auquel . . . vous ne vous attendez pas.

— Je l'espère . . . Monsieur, — répondit Herminie, presque avec distraction, car, voyant le marquis sur

le point de sortir, elle ne savait comment aborder une question dont elle se préoccupait depuis l'arrivée du bossu; elle lui dit donc en léchant de paraître trèscalme:

— Auriez-vous la bonté, Monsieur... avant de vous en aller, de me donner, si toutefois cela vous est possible, quelques renseignements que j'aurais à vous demander?

— Parlez, ma chère enfant, — dit M. de Maillefort en se rasseyant.

— Monsieur le Marquis . . . dans le grand monde où vous vivez, — reprit Herminie avec un embarras mortel, — auriez-vous eu l'occasion de rencontrer. . . Mme la duchesse de Senneterre?

— J'étais l'un des bons amis de son mari, et j'aime extrêmement son fils, le duc de Senneterre actuel, un des plus dignes jeunes gens que je connaisse... Hier encore, — ajouta le bossu avec émotion, — j'ai acquis une nouvelle preuve de la noblesse de son caractère.

Une légère rougeur monta au front d'Hcrminie, en entendant louer spontanément Gerald par un homme qu'elle respectait autant que M. de Mailllefort.

Celui-ci reprit, assez étonné:

— Mais quels renseignements voulez-vous avoir sur Mme de Senneterre, ma chère enfant? Vous aurail-ou propose de donner des leçons de musique à ses filles?

Merveilleusement servie par ces paroles du bossu, qui la sortaient d'une grande difficulté, celle de donner un prétexte à ses questions, Herminie répondit, malgré

la répugnance que lui causaient le mensonge et la feinte:

— Oui, Monsieur,... une personne m'a dit que peut- (^tre... on me procurerait des leçons dans cette grande maison... mais avant de donner suite à cette proposition très-vague... il est vrai. . .je désirais savoir. . . si je puis attendre de Mme la duchesse de Senneterre... certains... égards... que la susceptibilité peut-être exagérée de mon caractère... me fait rechercher avant tout... En un mot, Monsieur, je voudrais savoir si Mme de Senneterre... est naturellement bienveillante... et si l'on ne trouve pas en elle cette fierté... cette morgue hautaine... que l'on rencontre quelquefois... chez les personnes d'une condition si élevée...

— Je vous comprends à merveille, et je suis enchanté que vous vous adressiez à moi ; vous connaissant comme je vous connais, chère el o?'gueîllmcse fille que vous êtes... je vous dirai: n'acceptez pas de leçons dans cette maison-là... Mlles de Senneterre sont excellentes... c'est le cœur de leur frère... mais la duchesse !...

— Eh bien! Monsieur, — dit la pauvre Herminie le ;œur navré.

— Ah! ma chère enfant, la duchesse est bien la femme la plus sottement infatuée de son titre qu'il 'y ait ju monde •,... ce qui est singulier, car elle est très-grandement née. Or... la ridicule et bête vanité du rang est ordinairement le privilège des parvenus;... en un mot, ma chère enfant, j'aimerais mieux vous voir en relations avec vingt M. Boulfard, qu'avec cette femme d'une insupportable arrogance... Les BoutTard sont si niais, 5i grossiers, que leur manque d'usage amuse plutôt

LaDuchesse. ]U. (j

qu'il ne blesse , mais chez la duchesse de Senneterre vous trouveriez l'insolence la plus polie ... ou la politesse la plus insolente que vous puissiez imaginer, et vous surtout, ma chère enfant, qui avez à un si haut degré la dignité de vous-même, vous ne resteriez pas dix minutes avec Mme de Sennctcrre sans être blessée à vif, vous ne remettriez jamais les pieds chez elle... alors à quoi bon d'y entrer?

— Je vous remercie... Monsieur, — répondit Herminie, écrasée par cette révélation qui détruisait la folle et dernière espérance qu'elle avait conservée... malgré elle: que peut-être Mme de Senneterre, touchée de l'aniour de son fils... consentirait à la démarche que le légitime orgueil d'Herminie mettait comme condition suprême à son mariage avec Gerald.

Le marquis reprit:

— Non, non, ma chère enfant, cette maison-là ne vous mérite pas... et, en vérité, il faut que Gerald de Senneterre soit aussi aveuglé qu'il l'est par la tendresse filiale, pour ne pas s'impatienter de l'extravagante vauité de sa mère et ne pas s'aperce^oir enfin que cette glorieuse a le cœur aussi sec qu'elle a l'esprit étroit... et que si quelque chose surpasse encore son égoïsrae... c'est sa cupidité. J'ai de bonnes raisons pour le savoir... aussi je suis ravi de lui enlever une victime... en vous éclairant sur elle... Allons... à bientôt, mon enfant! je suis tout content de vous avoir, par ce conseil, épargné quelque chagnin d'amour-propre, et ce sont les pires pour les nobles cœurs comme le vôtre . . . Mettez-moi donc souvent à même de vous être bon à quelque chose; si peu

que cela soit, voyez-vous, je m'en conteute... en attendant mieux. Ainsi donc, à samedi.

— À samedi. Monsieur.

M. de Maillefort sortit.

Herminie resta seule à seule avec son désespoir, alors sans bornes.

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