‹ La duchesseChapitre 36 sur 56 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

Mlle de Beaumesnil avait vivement saisi l'occasion de se rapprocher de M. de Macreuse; elle comptait sur cet entretien pour savoir si sa défiance envers ce prétendant dtait fondée. Elle inclinait à le croire, le protégé de l'abbé Ledoux ayant déclaré à Mlle Héléna qu'il avait ressenti, à la vue de Mlle de Beaumesnil, une impi-ession soudaine, ii'résistible...

Or, d'après l'épreuve tentée chez 3ImeHerbaut, l'héritière savait à quoi s'en tenir sur les impressions soudaines... irrésistibles, que sa beauté devait produire...

Cependant, songeant aux diverses circonstances qui lui avaient fait remarquer M. de Macreuse , se rappelant Ja douleur si profonde qu'il semblait ressentirde laperte de sa mère, la charité dont il faisait preuve par ses aumônes, et surtout les angéliques et rares vertus... à propos desquelles Mlle Héléna s'exclamait incessamment... Ernestine voulut, ainsi qu'on dit vulgairement, avoir /e cœiirnet à l'endroit de ce modèle de toutes les qualités du cœur et de l'esprit.

— M. de Macreuse, — pensa-t-ellc, — m'avait beau-

coup iuldressé... son ext(!rieur est agréable... sa mélaocolie touchante... et sans la révélation de M. de Maillefort, qui m'a mise en défiance de moi-même et des autres, peut-être aurais-je senti quelque penchant pour M. de Macreuse . . . peut-être, séduite par ses rares et hautes qualités... dont on me parlait si souvent... obéissant, à mon insu, à l'influence de Aille Iléléna, et cédant au choix qu'elle m'indiquait... j'aurais peut-être épousé M. de Macreuse, qui devait, dit-on, assurer le bonheur de ma vie. Voyons donc quel choix j'aurais fait?... J'ai pour reconnaître la sincérité du mensonge ... un moyen infaillible.

M. de Macreuse, rempli de confiance par les communications d'Héléna, comprenant l'importance décisive de cet entretien, s'était dès long-temps préparé, ainsi qu'il l'avait dit à l'abbé Ledoux, h jouer sevré.

Lorsqu'il eut le bras d'Ernesline sous le sien, le pieux jeune homme parut donc tressaillir subitement, et la jeune fille sentit l'espèce de frissonnement qui parcourut le bras de son danseur.

Une fois en place, par deux fois M. de Macreuse essaya d'adresser la parole [à Mlle de Beaumesnil; mais il sembla dominé par une émotion si vive, si naturelle, qu'il rougit très-visiblement... (L'abbé Ledoux avait enseigné à son protégé un moyen de rougir, presque infaillible : c'était de baisser la tête pendant quelques secondes, en retenant sa respiration.)

Cette émotion, très-habilement placée d'ailleurs, occupait justement les premiers moments de la contredanse, pendant lesquels M. de Macreuse n'aurait pu échanger que peu de paroles avec Mlle de Beaumesnil.

Du reste, par un prodige d'art et de tact, le fondateur de l'Oeuvre de Saint-Polycarpe trouva le moyen, non seulement d'échapper au ridicule auquel s'expose presque forcément un homme obligé de danser, tout en affectant les apparences d'une profonde mélancolie; mais encore il sut être auî yeux de Mlle de Beaumesnil presque intéressant malgré les évolutions chorégraphiques auxquelles il se voyait contraint.

M. de Macreuse était d'ailleurs assez bien servi par son extérieur. Vêtu tout de noir, chaussé et ganté avec un soin irréprochable, la coupe de son habit était élégante, et le satin de sa cra\ate noire seyait parfaitement à sa figure blonde et régulière ; sa taille, quoique un peu replète, ne manquait pas d'aisance, et, selon l'habitude, au lieu de danser, il marchait seulement en mesure, sa démarche avait ainsi une sorte de lenteur gracieuse, mêlée parfois de soudains accablements . . . comme s'il eût traîné le poids douloureux de quelque grand chagrin.

Deux ou trois fois cependant, le pieux jeune homme jeta sur Mlle de Beaumesnil uu regard navrant et résigné, qui semblait lui dire :

,,Je suis étranger aux plaisirs du monde... déplacé „dansces fêtes dont mes chagrins m'éloignent.... mais „ce contraste pénible entre ma peine et les joies qui ,, m'entourent . . . je le subis . . . parce que je n'ai pas ,, d'autre moyen de me rapprocher de vous."

Le disciple chéri de l'abbé Ledoux appartenait à une haute école d'excellents comédiens, dans laquelle on travaillait soigneusement la mimique en général, et, en particulier, les regards à la fois significatifs, mais contenus, les soupirs expressifs, mais discrets, le tout cou-

grueraent accommodé de roulements d'yeux, de mines contrites, béates ou candides, et parfois enDamraoes d'une ardeur mystique ; aussi le triomphe de M. de Macreuse fut-il complet en cela que Mlle de Beaumesnil, malgré la défiance dont elle était dominée, ne put s'empêcher de se dire:

— Pauvre M. de Macreuse! il est en effet bien pénible pour lui de se trouver égaré dans cette fête à laquelle il doit prendre si peu de part, abîmé comme il l'est dans le désespoir que lui cause la mort de sa mère...

Mais la déflance d'Ernestine reprenant le dessus:

— Alors, pourquoi vient-il ici? — se deraanda-telle, — peut-être est-il seulement guidé par une arrièrepensée cupide? c'est donc dans une honteuse espérance qu'il oublie ses chagrins et ses regrets.

M. de Macreuse ayant enfin trouvé un moment opportun pour entamer une conversation de quelque durée avec Ernestine, se prit d'abord à rougir de nouveau et lui dit de sa voix la plus timide, la plus onctueuse,laplus pénétrante:

— Je dois en vérité, ^lademoiselle, vous paraître... bien gauche... bien ridicule...

— Pourquoi cela. Monsieur?

— Depuis le commencement de cette contredanse, je n'ai pas encore... osé... vous adresser une seule... parole . . . Mademoiselle . . . mais ... le trouble ... la crainte...

— Je vous fais peur... Monsieur?

— Hélas!... oui. Mademoiselle.

— Mais, Monsieur... ceci n'est pas galant du tout.

— Je ne sais pas dire de galanteries, Mademoiselle, — r(''pondit le Macreuse avec une tristesse fière, — je n'ai pour moi que la sincérité, je vous parle de la crainte que vous m'inspirez... cette crainte est réelle.

— Et comment. Monsieur, vous causé-je cette crainte?

— En bouleversant ma vie, ma raison... Mademoiselle, car du moment où je vous ai vue, sans vous connaître... votre image s'est placde . . . entre moi et les deux seuls objets de ma religieuse adoration ;... alors je suis resté aussi troublé qu'ébloui ; j'avais jusqu'ici vécu pour prier Dieu... et pour chérir ou regretter ma mère... taudis que maintenant...

— Mon Dieu, Monsieur, que c'est donc ennuyeux tout ce que vous me contez là !.. Cela vous étonne? c'est pourtant la vérité; car d'abord, moi, voyez-vous, — ajouta Mlle de Beaumesnil, en affectant, de ce moment, le ton impérieux et dégagé d'un enfant ridiculement gâté, — j'ai l'habitude de dire tout ce qui me passe par la tête ... à moins que je ne sois forcée de faire l'hypocrite...

Que l'on juge, si M. de Macreuse fut surpris de cette interruption, et surtout de la façon dont elle était formulée, lui qui, selon le rapport de Mlle Héléna, espérait et croyait trouver dans Erncstine une enfant naïve... si ce n'est sotte, et toute en Dieu; aussi avait-il, d'après cette donnée, composé un maintien et un langage parfaitement appropriés, pensait-il, au goût et à l'entendement... d'une dévote ingénue.

Cependant, trop habile pour trahir son étonnement, prêt à changer de masque au besoin et à improviser une

transition pour se mettre au diapason de l'héritière, le pieux jeune homme répondit en hasardant un demi-sourire. (Il s'était tenu jusqu'alors dans un milieu grave et mélancolique.)

— Vous avez raison, Mademoiselle, de dire tout ce qui vous passe par la tête... d'autant plus qu'il ne doit y passer que de charmantes choses...

— A la bonne heure . . • Monsieur, . . j'aime mieux cela;... car, tout-à-l'heure... vous n'étiez pas amusant du tout.

— Il dépend de vous. Mademoiselle, — reprit le .Macreuse en risquant cette fois le sourire complet et en déposant pour ainsi dire pièce à pièce sa physionomie jusqu'alors touchante et accablé — il dépendra toujours de vous... Mademoiselle... de changer la tristesse en gaîté... rien ne vous est impossible.

— C'est qu'aussi, Monsieur, il y a temps pour tout ... moi, je parais triste le matin, pendant l'office, parce que ça n'est pas gai, la messe... oh non! et que, pour faire pièce à Mme Héléna, je prends des airs de sainten'y-^oî/c/ie;... mais au fond, j'aime beaucoup à rire et à m'amuser. A propos... comment trouvez-vous ma toilette?

— D'un goût exquis... elle contraste, par sa simplicité délicieuse, avec les parures effrénées de toutes ces pauvres femmes; après tout, il faut les excuser,' et né pas trop vous glorifier; elles ont besoin de parure, et vous pouvez vous en passer, 3Iademoiselle... Pourquoi orner ce qui est parfait?

— C'est ce que je me suis dit... reprit Ernestine de l'air le plus leste et le plus impertinemmeut convaincu.

— j'ai pensé qu'avec ma petite robe blanche j'étais bien certaine d'éclipser toutes les autres jeunes personnes, et de Jes fgjf e enrager de dépit . . . C'est si amusant . . . d'exciter l'envie des autres... de les bien tourmenter!...

— Vous devez, Mademoiselle, cire très-habiluée à ce plaisir-là, et il est tout simple que la jalousie des autres fasse votre joie, comme vous le disiez si spirituellement tout-à l'heure...

-7- Oh! je n'ai pas positivement beaucoup d'esprit... — reprit Ernestine, en allectant la plus outrecuidante niaiserie,^ — ; mais je suis très-malicieuse, et je ne peux pas souffrir que l'on me contredise... c'est pour cela que je déteste les vieilles gens, qui sont toujours à faire de la morale aux jeunes. Est-ce que vous les aimez, vous, Monsieur, les vieilles gens?

— Il faut laisser dire ces rnomies, Mademoiselle, la vraie morale... c'est le plaisir.

,^, .|.Et l'impérieuse nécessité d'une figure decontredanse ayant interrompu de Macreuse, il profita de cette excellente occasion pour transformer complètement sa physionomie, et prendre l'air le plus enjoué, le plus ma?ivais sujet possible ; sa danse même se ressentit de cette transformalion ; elle fut plus animée, plus légère; le jeune homme de bien se souriait à lui-même, se redressait, portait haut et crùnement la tète , puis quand il en trouvait l'occasion, il jetait sur Mlle de Beaumesnil des regards aussi passionnés que les premiers avaient été discrets et timides.

Tout en dansant et se posant sous cette physionomie nouvelle, le protégé dr l'abbé Lcdoux se disait :

— C'est il merveille... cette petite fille est hypocrite

et fausse, puisqu'elle a donné le cliange sur son caractère à Mlle de la Rochaiguë, ou plutôt... je devine... cette excellente amie aura craint de m'effrayer en me disant la vérité sur .Mlle de Beaumesnil . . . c'est me connaître bien peu ... Je préfère que cette petite fille soit sotte et vaniteuse puisqu'elle se croit spirituelle, charmante, et capable d'effacer les plus jolies femmes de ce bal; fausseté, sottise et vanité .. . il faudrait être bien maladroit pour ne pas se servir avantageusement de ces trois excellents leviers.. Maintenant, abordons la grande question! Avec une niaise de cette force, la réserve est inutile, l'on ne saurait pousser trop loin la flatterie; la complaisance doit aller presque à la bassesse , car cette petite est une enfant gâtée par la fortune... Elle sait parfaitement qu'elle peut tout se permettre, et qu'on doit tout lui passer, parce qu'elle est la plus riche héritière de France.

Et revenant àsa place,M.deMacreuse dit à Ernestine :

— Vous m'avez tout-à-l'heure, Mademoiselle, reproché d'être triste... il ne fautpas croire que maintenant je sois parfaitement gai, mais le bonheur d'être auprès de vous m'étourdit... et j'ai tant besoin de m'étourdir!

— Pourquoi donc, Monsieur?

— Si Mademoiselle Héléna... en me faisant espérer ... que peut-être . . . vous m'auriez remarqué . . . que peut-être... un jour... lorsque vous me connaîtriez davantage, vous me croiriez digne de vous consacrer ma vie... si Mlle Héléna... s'était trompée...

— A propos de Mlle Héléna, Monsieur, avouez qu'elle est joliment ennuyeuse.

— C'est vrai... mais elle est si bonne!

— Oh ! bonne !... cela ne l'a pas empêchée de me dire de vous... un mal affreux...

— De moi ?

— Ou si vous l'aimez mieux, tant de bien... tant de bien, que je me disais: ,,]Mon Dieu, que ce Monsieur ,, doit être insupportable avec toutes ses qualités; quel- 5, qu'un de si parfait... ça doit être bien gùnant, et puis ,, toujours à la messe ou à de bonnes œuvres... c'est à en périr d'ennui." Je ne disais pas cela à Mlle Héléna... mais je n'en pensais pas moins... Jugez donc, Monsieur, moi qui ne veux me marier que pour être libre comme l'air, m'amuser du malin au soir, être toujours dans le monde, donner le ton, être la femme la plus à la mode de Paris... et surtout aller au bal de l'Opéra... Oh ! le bai de l'Opéra, j'en raffole rien que d'y penser... Dam!... à quoi me servirait d'être aussi riche que je le suis, si ce n'était pas pour jouir de tous les plaisirs, et faire toute ma volonté?... C'est bien le moins!

— Quand on est riche comme vous l'êtes, — reprit M. de Macreuse, avecverve, — on est reine partout, et d'abord chez soi . . . L'homme que vous honorerez de votre choix... devra être... poursuivre ma comparaison, le premier ministre de vos plaisirs ;... que dis-je? votre premier .courtisan: comme tel, toujours soumis, empressé; son unique emploi sera d'écarter de vous les plus légers soucis de la vie, et.de ne vous en laisser que les lleurs... l'oiseau dans l'air ne doit pas être plus libre que vous; si votre mari comprend ses devoirs . . . vos plaisirs... vos volontés . . • vos moindres caprices, tout doit être sacré pour lui. N'est-il pas l'esclave? N'êtesvous pas la divinité?

— A la bonne heure, Monsieur! voilà qui me raccommode avec vous ; mais, d'après ce que m'avait dit de vous Mlle Héléna . . . d'après ce que j'avais vu moimême...

— Et qu'avez-vous vu. Mademoiselle?

— Par exemple, je vous ai vu faire l'aumùue aux pauvres... et même leur parler...

— Certes... Mademoiselle... et... je...

— D'abord, moi. Monsieur, j'ai horreur des pauvres... ils sont hideux avec leurs guenilles... ça soulève le cœur!

— Ce sont, il est vrai. Mademoiselle, d'abominables gueux; mais il faut de temps à autre jeter une aumône à ces gredius, comme on jette un os à un chien affamé pour qu'il ne vous morde point: c'est pure politique.

— Oh! alors, Monsieur, je comprends; car je me demandais comment vous pouviez vous intéresser à des gens si répugnants à voir...

— Eh! mon Dieu, Mademoiselle, — reprit le Macreuse, de plus en plus pressant, — il ne faut pas vous étonner de certaines contradictions apparentes... entre le présent et le passé... si elles existent... vous en êtes la cause... ne devez-vous pas les pardonner?... Quelles ont été tout-à-l'heure mes premières paroles?... Ne vous aijepas avoué que vousavezbonleversémavie?...Eh bien! oui... j'avais des chagrins, je n'en ai plus... j'étais pieux ... il n'est plus pour moi qu'une divinité... la vôtre!... Quant à mes vertus, — ajouta M. de Macreuse en souriant d'un air fin, — qu'elles ne vous effarouchent pas... je garderai celles qui vous seront commodes, trop heureux de mettre les autres... à vos pieds.

— Ah! c'est infâme, — se dit Eraesline, — cet homme, pour m'intéresser, avait feint d'être vertueux, dévot, charitable, bon fils, et voilà qu'il renie ses vertus, sa charité, sa mère, son Dieu, pour me plaire davantage et arriver à son but... Jii'i'jio/tser poia- mon arè''e?<f... et les détestables penchants que jalTecte... ne le choquent pas... il les loue... il les exalte...

3111e de Beaumesnil, peu habituée à la dissimulation, et qui avait fait jusqu'alors de grands efforts de contrainte pour jouer le rôle qui devait l'aider à démasquer M. de Macreuse, ne put cacher son dégoût, son mépris, qui malgré elle, se trahirent sur son visage aux dernières paroles de Macreuse.

Celui-ci, comme tous ceux de son école, étudiait incessamment la physionomie des gens qu'il voulait convaincre ou tromper...

La contraction pénible des traits de Mlle de Beaumesnil , son sourire de dédain amer, une sorte d'indignation impatiemment contenue, qu'en ce moment elle dissimulait à peine... tout fut pour M. de Macreuse une révélation soudaine.

— Je suis pris, — pensa-t-il, — c'était un piège... Elle se défiait de moi... elle a voulu m'éprouver... Elle a feint d'être sotte, capricieuse, impie, vaine, méchante ... pour voir sans doute si j'aurais le courage de la blâmer... et si mon amour tiendrait contre cette découverte ... j'ai donné dans le panneau... comme un sot... Comment diable aussi aller se défier de cette ingénue de seize ans!... Mais, — se dit le disciple chéri de l'abbé Ledoux, frappé d'une idée subite, — si elle a feint ces mauvais penchants, ses penchants réels sont donc bons et gêné-

veux? Si elle a voulu m'éprouver, elle a donc quelques vues sur moi?,.. Rien n'est désespéré... il faut jouer un grand coup...

Ces réflexions du pieux jeune homme durèrent un instant à peine, mais cet instant lui suffit pour se préparer à une nouvelle transformation.

Ces quelques instants avaient aussi suffi à Mlle de Beaumcsnil pour calmer ses pénibles ressentiments et reprendre courage, afin de terminer cette épreuve en couvrant le Macreuse de honte et de mépris.

— Vraiment, Monsieur, vous me feriez le sacrifice de vos vertus? — reprit Ernestine, — l'on n'est pas plus aimable... Mais voici la contredanse finie... au lieu de me ramener à ma place, voulez-vous me conduire dans cette galerie de fleurs que l'on voit à travers du salon? cela paraît charmant.

— Je suis trop heureux de me mettre à vos ordres. Mademoiselle, d'autant plus que j'aurai , si vous le permettez, quelques derniers mots à vous dire... et ces paroles... seront graves.

L'accent de M. de Macreuse avait complètement changé, il était bref, ferme, presque dur.

Ernestine, étonnée, jeta les yeux sur le pieux jeune homme... il était redevenu triste, ainsi qu'au commenmentde la contredanse, mais dune tristesse non plus mélancolique et touchante, mais sévère, presque irritée.

De plus en plus surprise de cette métamorphose que le Macreuse compléta, solidifia pour ainsi dire, pendant le trajet du salon à la galerie, Mlle de Beauraesnil se demandait la cause de ce singulier changement.

La vaste galerie où elle entrait alors, était latérale-

nient bordée d'encaissements de stuc remplis de masses de fleurs; à l'une des extrémités, l'on voyait un buffet splendide; presque tous les danseurs étant ce moment occupés à reconduire leurs danseuses à leur place, il y eut fort peu de monde dans cette galerie pendant quelques minutes, qui suflirent à M. de Macreuse pour dire ce qu'il avait à dire à Ernestine.

— Puis-je savoir. Monsieur, — lui demanda l'orphcliue, qui ne conce>ait rien à la soudaine sévérité des traits de sou danseur, — puis-je savoir, — ajouta-t-elle en souriant, afin de continuer son rôle, — quelles graves paroles vous avez à me dire?... Graves?... c'est bien près d'être ennuyeux... ce me semble,... et vous le savez, j'ai horreur de ce qui est ennuyeux!

— Ennuyeuses ou graves, vous voudrez pourtant bien subir ces paroles. Mademoiselle, ce sont les dernières que vous entendrez de moi.

— Les dernières... de cette contredanse... apparemment?

— Ce sont les dernières paroles que je vous dirai de ma vie, Mademoiselle...

Et il y eut dans la voix, dans les traits, dans l'attitude du pieux jeune bomme quelque chose de si douloureux et de si fier, que Mlle de Bcaumesnil resta frappée de stupeur.

Cependant elle reprit en tâchant encore de sourire :

— Comment, Monsieur?... je ne vous verrai plus?... après ce que Mlle Héléna... m'a dit de vous... de...

— Écoutez, Mademoiselle, — dit 31. de Macreuse, en interrompant Ernestine, — il m'est impossible de

feindre davantage ... de parler plus long-temps ... un langage qui n'est pas le mien...

— De quelle feinte... s'agit-il donc, Monsieur?

— Pour venir ici, Mademoiselle, je me suis étourdi sur d'horribles chagrins; car, j'espérais vous voir... et surtout... trouver en vous... la jeune fille pieuse, sensible, généreuse, candide . . . dont, pour mon repos, Mlle Héléna ne m'avait fait que trop d'éloges . . . C'est donc à cette jeune fille que j'ai adressé mes premières paroles, empreintes de la tristesse qui m'accable... mais la raillerie, la frivolité... les ont presque tout d'abord accueillies...

— Qu'entendsrje? quel langage? — se dit Ernestine, — où veut-il en venir?

— • Alors, un doute affreux m'a traversé l'esprit, — conlinuaM. de Macreuse, avec un sourire amer. — Je me suis dit que peut-être. Mademoiselle, vous ne possédiez pas ces rares qualités que j'adorais, et que je croyais trouver en vous... A une si pénible découverte, je n'ai pas voulu d'abord me résigner . . . attribuant vos premières paroles à la légèreté, à l'étourderie de votre âge... Mais, hélas ! la moquerie, la sécheresse de cœur, l'irréligion, la vanité, m'ont paru percer dans votre entretien... Alors, j'ai voulu m'éclairer tout-à-fait... et quoique, à chaque instant, mon cœur saignât, j'ai voulu lutter avecvous d'insensibilité pour tout ce qui est pitoyable, de dédain pour tout ce qui est sacré . . . J'ai été jusqu'à paraître, renier ce qui est pour moi plus cher que la vie... ma religion et le souvenir de ma mère., ma pauvre mère... — et une larme contenue brilla très à point dans les yeux du disciple de l'abbé Ledoux.

— C'était une épreuve... — pensa Ernestine.

— J'ai afTeclc les sentiments les plus vicieux, — reprit M. de Macreuse avec une indignation concentrée, — lesmaximeslesplus impies.. etdevotrepart...pasunmot de blâme... pas même un signe de surprise! Enfin, j'ai poussé à l'extrême l'adulation, la lâcheté, la bassesse... et vous êtes restée calme, plaisantant toujours, approuvant mes paroles, au lieu de m'accabler du mépris que je méritais... mais l'épreuve a assez durée... a trop duré ... pour moi, car elle me porte un coup aussi imprévu qu'accablant, . . Enfin, c'en est fait... Pardonnez cette sévérité de langage à laquelle vous êtes peu habituée, Mademoiselle... mais, sachez le bien, je ue consacrerai jamais ma vie qu'à une femme digne en tout de mon amour et de ma respectueuse estime.

Et d'un air digne, sévère, mais profondément affligé, M. de Macreuse salua Ernestine et la laissa stupéfaite.

— Ah !... grâce à Dieu , je m'étais trompé ! — pensa la pauvre enfant avec bonheur, — tant d'hypocrisie , de fausseté, de bassesse n'étaient pas possibles! ... M. de Macreuse a été révolté des apparences que j'avais prises, voilà encore une ame sincère et élevée !...

Les réflexions de cette naïve créature, incapable de lutter de ruse avec le fondateur de l'Oeuvre de Sainl- Polycarpe, furent interrompues par Mmes de la Rochaiguë et de Senneterre-, celles-ci ayant vu Mlle de Beaumesnil entrer dans la galerie avec M. de Macreuse, s'étaient hâtées de venir les rejoindre, croyant que la jeune fille allait prendre une glace au buffet; mais les deux femmes la trouvant seule :

— Eh bien! ma chère belle, — lui demanda Mme de la Rochaiguë, — que faites-vous là?

— Je venais respirer un peu ici, Madame, il fait si chaud dans le salon.

— Mais, ma chère belle, celle galerie est trop fraîche ... vous risquez de vous enrhumer. Il vaut mieux revenir dans le salon.

— Comme il vous plaira, Madame, — reprit Mlle de Beaumesnil, en accompagnant dans la salle de bal Mmes de Senneterre cl de la Rochaiguë.

A l'instant oùErncstine entrait dans le salon, elle remarqua M. de Macreuse, qui attachait sur elle un regard désolé; mais il se retourna brusquement, comme s'il eût craint que la jeune fille n'eût remarqué la douloureuse émotion qu'il semblait ressentir et vouloir cacher.

La DusFiesse.Ul.

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