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CHAPITRE ONZIEME

Lorsque M. de Maillefort fut assis auprès de Mlle de Beaumesuil, il lui dit en souriant:

— Vous n'avez donc plus peur de moi?

— Ah ! Monsieur, — reprilErnestine, — je suis bien heureuse de celte occasion qui me permet de vous remercier...

— De ma discrétion?... Elle est à toute épreuve, rassurez-vous.. . je vous donne ma parole... que personne n'a jamais su, ne saura jamais que je vous ai rencontrée chez la plus digne... chez la meilleure créature que je connaisse.

— N'est ce pas, Monsieur?... Et pourtant, si je connais Ilcrminie, c'est à vous que je le dois.

— A moi?

— Vous rappelez-vous, Monsieur, qu'un jour, devant Mlle Héléna... vous m'avez fait entendre des paroles... bien tristes... mais, hélas!... bien vraies...

— Pauvre enfant!... je voyais votre éloignemcnt pour moi; je ne pouvais me trouver seul avec vous. 11 fallait bien... pendant que d'un autre côté je veillais sur vous...

il fallait à tout prix vous ouvrir les yeux sur les misérables adulations dont vous pouviez devenir dupe... et victime !

— Eh bien! Monsieur, vos paroles m'ont en effet ouvert les yeux; j'ai vu que l'on me trompait... que j'étais sur le point peut-être de croire à lant de flatteries mensongères; alors j'ai pris un parti désespéré, et afin de savoir la vérité sur moi-même, je me suis entendue avec ma gouvernante, et dans un petit bal donné par l'une de ses amies, elle m'a présentée comme une orpheline sans nom et sans fortune...

— Et dans cette réunion, vous avez rencontré Herminie? elle me l'a dit... Je comprends tout maintenant... Ainsi, vous avez voulu connaître ce que vous valiez par vous-même?...

— Oui, Monsieur... Cette épreuve a été pénible... mais profitable... elle m'a appris, entre autres choses... à apprécier la valeur et la sincérité de l'empressement que l'on me témoigne ce soir.

Et comme le bossu, contenant à peine son émotion, regardait Ernestine en silence, profondément touché de la résolution de la jeune fille, elle lui dit timidement :

— Peut-être... vous me blâmez, Monsieur?

— Vous blâmer!... pauvre enfant!... oh! non!., il n'y a de blâme que pour les gens dont l'indigne bassesse vous a réduite à cette résolution... que j'admire... car vous ne savez pas vous-même tout ce qu'il y a de courageux et d'éle\é dans votre conduite.

Un homme d'un âge mur, s'approchant du long canapé sur lequel M. de Maillefort était assis à côté d'Er-

nesline, et, s'appuyant sur le dossier du meuble, dit à demi-voix au bossu :

— Mon cher Marquis, Messieurs de Morainville et d'Hauterive... sont à vos ordres... ils se tiennent là... dans l'embrasure de la porte.

— Très-bien, mon cher, mille grâces de votre obligeance et de la leur... vous les avez prévenus?

— De tout.

— Ils acceptent?...

— C'est tout simple ! comment ne pas répondre à un tel appel?

— A merveille ! répondit le marquis.

Et se tournant vers Mlle de Beaumesnil :

— Pour quelle contredanse M. de Mormand vous a-t-il invitée, Mademoiselle?

— Pour celle que l'on va danser tout-à-l'heure. Monsieur! — répondit Ernestine, fort surprise de cette question.

— Vous entendez, mon cher ami, — dit M. de Mail- Icfort à la personnne qui venait de lui donner les renseignements précédents.... — c'est pour la contredanse prochaine.

— Très-bien, mon cher Marquis.

Et l'ami de M. de Maillefort, faisant un circuit pour aller rejoindre MM. de Morainville et d'Hauterive, leur parla à l'oreille, et tous deux lirent un signe d'assentiment.

— Ma chère enfant, — reprit le marquis, en s'adressant à Mlle de Beaumesnil, — sans en avoir eu trop l'air... je me suis, depuis quelque temps, très -occupé devons; car il faut vous le dire... et quoique vous m'ayez

peu vu dans votre enfance, chez votre pauvre mère... j'étais... de ses amis... de ses meilleurs amis.

— Ah! Monsieur... j'aurais dû le deviner plus tôt... car on vous calomniait toujours auprès de moi.

— Cela devait être. Maintenant deux mots: M. de la Rochaiguë vous a souvent parlé de M. de Mormand comme prétendant, et vous a dit, n'est-ce pas? que vous ne pouviez faire un meilleur choix?

— Oui, Monsieur.

— Pauvre enfant ! — dit le marquis avec compassion, et il reprit:

— Mademoiselle Héléna, de son côté, la sainte, l'honnête personne qu'elle est, vous a tenu le même langage sur M. Célestin de Macreuse, autre honnête et saint personnage?

L'orpheline, remarquant le sourire amer et sardonique du marquis en parlant de l'honnêteté et de la sainteté du disciple de l'abbé Ledoux, dit au bossu :

— Vous avez peut-être. Monsieur, une mauvaise opinion de M. de Macreuse?

— Peut-être?... Non, parbleu! mon opinion est fort arrêtée.

— Cette méfiance du caractère de M. de Macreuse, Monsieur, je l'ai ressentie comme vous, — dit Mlle de Beaumesnil.

— Ah! tant mieux, — reprit vivement le marquis... — de tous, ce misérable était celui qui m'inspirait le plus de crainte.... tant je redoutais que vous ne fussiez dupe de sa fourbe et de son hypocrisie... mais, heureusement, ces gens-là inspirent parfois une aversion d'instinot à tout ce qui est bon et candide.

LaDuchc!.^e. III. ^

— Monsieur, rassurez-vous, — répondit Ernestine, triomphante, — je peux, je dois vous détromper.

— Me détromper?

— Au sujet de M. de Macreuse.

— Vous?... et comment cela?

• — Parce que vos préventions ne sont pas fondées. Monsieur... M. de Macreuse est un homme loyal et sincère... jusqu'à la dureté.

— Mon enfant, vous m'effrayez beaucoup, — dit M. de Maillefort avec un tel accent d'alarme, que Mlle de Beaumesnil en fut interdite; — je vous en conjure, ne me cachez rien... — reprit le bossu. — Vous ne pouvez pas vous imaginer l'astuce diabolique et la perverse habileté de ces roués de sacristie... Je l'ai vu tromper des gens bien fins... jugez un peu de vous, ma pauvre innocente enfant!

Mlle de Beaumesnil, frappée de l'inquiétude de M. de Maillefort, et ayant en lui toute confiance, lui raconta en peu de mots la cause et les diverses péripéties de sou entretien avec le pieux jeune homme.

— 11 vous aura devinée, mon enfant, — dit le bossu après quelques instants de réflexion, — et se voyant pris, il aura tenté, avec une adresse infernale, la contre-partie de l'épreuve que vous vouliez faire sur lui... je vous dis que ces gens-là m'épouvantent.

— Ah ! mon Dieu ! — dit l'orpheline terrifiée. — Estil possible. Monsieur? Oh! non... non... une telle noirceur! et puis, si vous l'aviez vu... les larmes lui sont venues aux yeux, lorsqu'il a parlé des cruels regrets que lui causait la mort de sa mère...

— La mort de sa mère \... reprit le marquis, — mais vous ne savez donc pas...

Puis, s'interrompant soudain, il ajouta:

— Le voici... Ah! c'est le ciel qui me l'envoie... Écoutez et jugez! ... pauvre chère enfant!... Ah! votre cœur ne peut pas soupçonner les abominables artifices que la cupidité fait éclore en de pareilles âmes.

Élevant alors la voix de manière à être entendu de toutes les personnes dont il était avoisiné, le bossu, interpellant M. de Macreuse, qui à ce moment traversait le salon, afin d'observer Mlle de Beaumesnil, s'écria:

— Monsieur de Macreuse'... un mot, s'il vous plaît! Le protégé de l'abbé Ledoux hésita un moment à se

rendre à cet appel; car il exécrait et redoutait instinctivement le marquis; mais se voyant l'objet de tous les regards, et encouragé par le succès de sa ruse auprès d'Ernestine, il redressa la tète avec assurance, et s'approchant de M. deMaillefort, il lui répondit froidement:

— Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser la parole, monsieur le Marquis?

— Je vous ai fait cet honneur-là, Monsieur, — répondit le bossu de son air sardonique, en restant assis et balançant négligemment sa jambe droite, qu'il tenait croisée sur son genou gauche, — et pourtant, Monsieur, — ajouta-t-il, — vous n'êtes pas du tout poli envers moi... que dis-je, envers moi, envers nous tous qui sommes ici, et qui avons l'honneur d'être de votre société.

A ces premières paroles, plusieurs personnes se groupèrent très-curieusement autour des deux interlocu-

leurs, car l'esprit agressif et satirique du marquis était très-connu.

— Je ne vous comprends pas, monsieur le Marquis, — reprit M. de Macreuse, évidemment très-contrarié, et pressentant quelque pénible explication, — je n'ai manqué d'égard ni à vous ni à personne, et...

— Monsieur, — dit le marquis de sa voix claire et mordante, — il paraît que vous avez eu l'inconvénient de perdre Madame votre mère?

— Monsieur... — reprit M. de Macreuse stupéfait à ces paroles.

— Serait-il indiscret, — reprit le marquis, — de vous demander quand vous l'avez perdue, feue Madame votre mère... si toutefois vous le savez?..

— Monsieur!... — répondit le jeune homme de bien en devenant pourpre et en balbutiant, — une ^pareille question...

— Une pareille question est toute naturelle, mon cher Monsieur, — reprit le marquis, — elle amène le reproche de manque d'égards dont je me plains au nom de toutes les personnes qui vous connaissent!

— Un manque d'égards?...

— Certainement! pourquoi n'avez-vous pas fait part poliment, aux personnes de votre société, do la perte douloureuse que vous aviez eu le malheur de... etc., etc.

— Monsieur le Marquis, — répondit le Macreuse en reprenant son sang- froid, • — j'ignore ce que vous vouiez dire.

— Allons donc! moi qui suis très-dévot, comme chacun sait, je vous ai entendu l'autre jour, ii Saint-

Thomas-d'Aquin, prier 'un prêtre de dire des messes pour le repos de l'ame de feue Mme votre mère?

— Mais, Monsieur...

— Mais, Monsieur... ce que je dis est si vrai, que vous vous êtes trouvé mal, de regrets et de douleur apparemment, en priant pour cette mère chérie à la chapelledela Vierge, sibien que vos bons amis, les bedeaux, vous ont transporté évanoui, presque moribond... dans leur sacristie... audacieuse jonglerie de votre part qui m'aurait fort diverti, si elle ne m'eût pas révolté.

Un moment atterré par cette attaque, le protégé de l'abbé Ledoux retrouva son impudence et reprit avec onction:

— Tout le monde comprendra, Monsieur, que je ne puis ni ne dois répondre à une si inconcevable... aune si affligeante agression., le secret des prières est sacré...

— C'est vrai! — dirent plusieurs voix avec indignation... — ce M. de Maillefort ne respecte rien.

— Une pareille sortie est déplorable...

— Cela ne s'est jamais vu, etc., etc.

Nous l'avons dit, M. de Macreuse, comme tous les gens de son espèce, s'était crée de nombreux partisans; ces partisans avaient naturellement la plus grande antipathie pour M. de Maillefort, dont l'esprit caustique poursuivait impitoyablement ce qui était faux et lâche. Aussi un crescendo désapprobateur continua de succéder aux dures paroles du marquis.

— L'on n'a pas d'idée d'une scène aussi affligeante, — reprenaient les uns.

— C'est un scandale inoui.

— C'est d'une brutalité sans exemple.

Le Marquis, sans se déconcerter le moins du monde, laissa passer cet orage, et le Macreuse, enhardi, rassuré, reprit alors avec effronterie :

— L'intérêt que tant de personnes honorables me témoignent, Monsieur... me dispense de prolonger cet entretien, et...

Mais le marquis l'interrompant, lui dit avec un accent d'écrasante autorité:

— Monsieur de Macreuse, vous avez menti impudemment!... Monsieur de Macreuse, vous n'avez pas perdu votre mère ! la sainte personne est vivante... trèsvivante... vous le savez bien, et votre saint homme de 2)ère aussi... Vous voyez que je suis suffisamment informé; vous avez donc joué une comédie... infâme! Vous avez insulté à un sentiment que lesplus misérables respectent encore, le sentiment filial!... Le but de toutes ces indignités, je le sais... Et si je me tais... c'est qu'il est des noms si respectables, que l'on ne doit pas même les prononcer à côté du vôtre ... si vous en avez un...

A ces accablantes paroles du marquis, à la pâleur livide de Macreuse, à sa stupeur, qui prouvaient assez que le bossu disait vrai, les plus décidés partisans du jeune pieux homme n'osèrent pas prendre sa défense, et ceux qui avaient une aversion d'instinct contre le fondateur de l'Oeuvre de Saint-Polycai'pe, applaudirent fort aux paroles du marquis.

— Monsieur!... — reprit alors le Macreuse, effrayant de rage contenue, car il se voyait démasqué, — de telles offenses...

— Assez, Monsieur... assez! Allez-vous en au plus

tôt d'ici!.. Votre \ue soulève le cœur des honnêtes gens, et Mme de Mirecour me saura un gré infini de cette exécution, et, en vérité, elles sont trop rares, les exécutions. Il faudrait pourtant que, de temps à autre, dans le monde justice fût faite de ces malfaiteurs de salon, de ces bandits de sacristie que l'on tolère. Et si répugnant que soit ce rôle Ag justicier , puisque personne ne le remplit jamais, moi je m'en charge aujourd'hui, et je n'ai pas fini...

A ces derniers mots du bossu, le trouble et la confusion furent à leur comble.

Le pieux jeune homme, croyant à de nouvelles attaques contre lui, et trouvant l'exécution suffisante, se redressa comme le reptile se redresse sous le pied qui l'écrase, et dit insolemment au marquis :

— Après de si grossiers outrages, Monsieur, je ne saurais rester un instant dans cette maison; mais j'ose espérer que, malgré la différence de nos âges, Monsieur le marquis deMaillefort voudra bien accueillir demain une petite requête... que deux de mes amis lui porteront de naa part.

— Allez-vous en, Monsieur!., allez! la nuit porte conseil!... €t, en réfléchissant, vous reviendrez de vos prétentions batailleuses et par trop ridicules... Allezvous en donc!

— Soit, Monsieur!... Alors j'aurai recours à d'autres moyens pour paraître moins ridicule, — reprit le pieux jeune homme, en jetant un regard infernal au bossu, et en se retirant lentement au milieu de la stupeur universelle.

Mme de Mirecour, maltresse de la maison, se rap-

pelant ce que Mme de Senneterrc lui avait dit de M. de Macreuse, prit parfaitement son parti sur cette exécution; mais pour mettre un terme à l'espèce de malaise et d'étonnement causés par cette scène étrange, elle pria plusieurs hommes de ses amis d'activer au plus tôt la contredanse.

En effet, les danseurs commencèrent de se mettre en quête de leurs danseuses.

L'exécution de M. de Macreuse avait rempli Mlle de Beaumesnil de reconnaissance pour M. de Maillefort, et de terreur pour elle-m(5nie, en songeant qu'elle aurait pu céder à l'intérêt que M. de Macreuse lui avait d'abord inspiré, et épouser peut-être un homme capable d'une action infâme, d'une action qui révélait la perversité la plus profonde.

Au milieu de ces réflexions, l'orpheline vit revenir Mmes de Senneterre et de la Rochaiguc qui, n'ayant pu, pendant quelques instants, pénétrer le cercle formé autour de M. de Maillefort et de M. de Macreuse, revenaient prendre leurs places auprès d'Ernestine.

Le marquis alors se leva, passa derrière le soph», et, se penchant à l'oreille de Mme de la Rochaiguë, lui dit :

— Eh bien! Madame... je suis, je pense, un assez bon auxiliaire, ç,l û\x haut de mon observatoire , comme je vous le disais, il y a quelque temps, je découvre pas mal de choses, et de vilaines choses.

— Mon cher Marquis, je suis dans la stupeur, — répondit la baronne, — j'ai tout compris! voilà donc pourquoi mon odieuse belle-sœur conduisait cette pauvre chère enfant tous les matins à Saint-Thomas-d'Aquin!... Avec son air stupide et sa dévotion, cette Hé-

léna est une atroce créature... Quelle fausseté!... quelle trahison!...

— Vous n'êtes pas au bout, ma chère Baronne... vous réchauffiez non seulement une vipère dans votre maison, mais encore un honnête serpent.

— Un serpent?

— Énorme... avec des dents longues de ça ! — dit le marquis, en indiquant du regard M. de la Rochaiguë qui, debout dans l'embrasure d'une porte, montrait ses dents par désœuvrement.

— Comment! mon mari? — dit la baronne, — qu'est-ce que cela signifie?

— Vous allez le savoir !... Voyez-vous ce gros homme qui s'avance vers nous d'un air si triomphant?

— Sans doute, c'est M. de Mormand.

— Il vient inviter votre pupille à danser.

— Peu importe... maintenant nous pouvons la laisser indifféremment danser avec tout le monde ; car nous ne nous étions pas trompés... cette chère enfant trouve M. de Senneterre charmant, mon cher Marquis !

— Je le crois bien!

— Ainsi la voilà duchesse de Senneterre dit Mme de la Rochaiguë triomphante, — et ce n'est pas sans peine.

— Duchesse de Senneterre! — reprit le bossu, — pas tout-à-fait!

— Sans doute, mon cher Marquis, mais c'est décidé..

— Enfin, — dit le bossu en souriant finement, — vous êtes satisfaite de Gerald, de Mlle de Beaumesnil et de moi, n'est-ce pas, ma chère Baronne?...

— Ravie, mon cher Marquis !

— C'est tout ce que je voulais !... Je reviens maintenant à mon gros homme et à votre serpent de mari , dont vous allez voir se dérouler les astucieux replis.

— Comment? M. de laRochaiguë aurait osé...

— Ah! ma pauvre Baronne, votre ingénuité me fend le cœur!... Regardez! écoutez!... et instruisez-vous! pauvre femme ingénue que vous êtes !

Le marquis prononçait ces derniers mots, lorsque M. de Mormand vint saluer Mlle de Beaumesnil, pour lui rappeler l'invitation qu'il lui avait faite.

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