CHAPITRE CINQUIEME
Le lendemain de la rencontre d'Olivier Raimond et de Gerald, sa mère, ainsi qu'il lavait annoncé au neveu du vétéran, donnait une matinée dansante.
Mme la duchesse de Sennelerre, par sa famille et par ses alliances, appartenait à la plus ancienne et à la plus illustre noblesse de France; quoique sa fortune fût médiocre et sa maison petite, Mme de Senueterre donnait ainsi chaque printemps quatre ou cinq bals de jour, peu nombreux, mais très-élégants et très-choisis, dont elle et ses deux jeunes filles faisaient les honneurs avec une grâce parfaite. M. le duc de Senueterre, mort depuis deux ans, avait eu sous la restauration la plus haute position.
Les trois fenêtres du salon oîi l'on dansait, s'ouvraient sur un beau jardin; le temps était magnifique; entre deux contredanses, plusieurs personnes, hommes et femmes, se promenaient ou causaientà travers les allées, çà et là bordées d'arbustes en fleurs.
Quatre ou cinq hommes, abrités par un massif de lilas en fleurs, s'entretenaient de ces mille riens dont se composent généralement les conversations mondaines.
Parmi ce groupe, deux personnes mérilaient d'attirer l'attention.
L'une d'elles, homme de trente ans environ, ôéya. obèse, à l'air à la fois suffisant et indolent, dédaigneux et gonfié de soi , à l'œil couvert et presque éteint, s'appelait M. le comte de Mormand. Son nom avait été jirononcé la veille chez le commandant Bernard, lorsque Olivier et Gerald évoquaient leurs souvenirs de collège.
M. de Mormand occupait, on l'a dit, à la chambre des pairs un siège héréditaire.
L'autre personnage, ami intime du comte, était un homme de trente ans aussi, de haute taille, maigre, osseux, anguleux, légèrement voûté, déjà chauve; sa petite tète plate, son œil à fleur de tète, presque toujours légèrement injecté de sang, donnait à sa physionomie un caractère fort analogue à celui du reptile .... Il se nommait le baron de Ravil. Quoique ses moyens d'existence fussent problématiques, eu égard a l'espèce de luxe qu'il affichait, on recevait le baron dans le meilleur monde, auquel il tenait d'ailleurs par sa naissance ; jamais intrigant (en donnant à cette épithète toutes ses conséquences, des plus basses aux plus audacieuses), jamais intrigant ne déploya une plus cynique effronterie, une fourbe plus impudente.
• — Avez-vous vu le lioîi du bal? — disait à M. de.^iorinand l'un des interlocuteurs du groupe dont nous avons parlé.
— J'arrive à l'instant, — répondit M. de Mormand, — j'ignore de qui vous voulez parler.
— Eh parbleu ! du marquis de Maillefort.
— Ce maudit bossu! — s'écria M. de Kavil, —
Allons . . . c'est bien à lui, cette matinée était d'un terne, d'un ennui assomant, le marquis \a égayer un peu tout cela par sa bouffonne présence.
— Que diable peut-on venir faire dans le monde, quand on est bâti de la sorte? — dit M. de Mormand, — ce pauvre raarquisdevraitavoir au moins laconscience... de sa bosse.
— C'est singulier, — reprit un autre, — de temps à autre le marquis apparaît dans le monde... pendant quelques semaines ... et puis soudain il disparaît.
— Je le soupçonne fort d'être faux raonnoyeur et de venir ainsi de temps à autre écouler le produit de son ingénieuse industrie, — dit M. de Ravil ; — ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un jour, chose incroyable... inouïe... il m'a prêté au jeu un billet de mille francs... que je ne lui rendrai jamais... D'abord il devait être faux . .. Et puis cet impertinent bossu m'a dit en me le prêtant : Ça rri amusera de vous redemander souvent ces 7niUe francs-là, Z<a?-on.' Qu'il soit tranquille ... il s'amusera long-temps.
— Plaisanterie à part, le marquis est un homme singulier ... — dit un autre interlocuteur, — la vieille marquise de Mailiefort, sa mère, lui a laissé une belle fortune, et l'on ne sait ce qu'il en fait, car il vit très-modestement.
— Je l'ai vu autrefois, assez souvent, chez cette pauvre Mme de Beaumesnil.
— A propos, — dit un autre, — vous savez qu'on la dit à toute extrémité.
— Madame de Beaumesnil?
— Certainement; elle doit être administrée dans la journée; c'est du moins ce qu'on a répondu à Mme de
Mirecourt qui, en venant ici, s'dtaif. arrctée à la porte de l'hôtel de Boaumuesnil pour avoir des nouvelles.
— Pauvre femme ! c'est mourir jeune encore.
— Et quelle immense fortune aura sa fille ! — s'écria M. de Mormand; — ce cera la plus riche héritière de France... et orpheline par-dessus le marché... quel morceau ! ...
En disant ces mots, les yeux de M. de Mormand rencontrèrent ceux de son ami de Ravil.
Tous deux tressaillirent imperceptiblement, comme si une idée subite leur était venue ; d'un seul regard, ils s'étaient compris.
— La plus riche héritière de France!
— Une orpheline! !
— Et une fortune . . . territoriale . . . encore ! ! — s'écrièrent les trois autres interlocuteurs avec un naïf accent de convoitise.
Puis, l'un d'eux reprit, sans remarquer l'échange de regards significatifs qui avait lieu entre M. de Mormand et son ami:
— Et quel âge a-t-cUe, Mlle de Bcaumesnil?
— Quinze ans à peine, — dit M. de Ravil ; — et puis si laide ... si chétive, — ajouta-t-il avec intention.
Diable ! chélivc.. n'est pas désavantageux ... au contraire, — dit l'un des causeurs d'un air judicieux et réfléchi.
— Ah! elle est très-laide, — reprit un autre en s'adressant à de Ravil, — vous l'avez donc vue?
— Pas moi ; mais une de mes tantes ... a vu cette petite au couvent du Sac7'é-Cœi/)' avant que Beaumesnil l'emmenât en Italie... par ordonnance des médecins...
— Pauvre Beaumesnil, mourir à Naples d'une chute de cheval...
— Et vous dites, mon cher, — reprit l'interlocuteur de M. de Ravil, pendant que M. de Mormand semblait de plus en plus pensif, — vous dites que Mlle de Beaumesnil est fort laide?
— Un vrai monstre ... je ne sais pas même si elle ne tombepasduhautmal, — continua deRavilavecune affectation de dénigrement très-marquée; — par là-dessus... poitrinaire... puisque, après la mort de Beaumesnil, le médecin qui les avait accompagnés à Naples, a déclaré qu'il ne répondait de rien,- si Mlle de Beaumesnil revenait en France ... Elle est poitrinaire au dernier degré, vous dis-je... au dernier degré!
— Une héritière poitrinaire? — reprit un autre d'un air à la fois friand et alléché: — mais c'est ce qu'il y a au monde de plus délicat, de plus recherché.
— Pardieu... je vous comprends, c'est évident cela, — reprit de Ravil, — mais il faut au moins qu'elle puisse vivre jusqu'à ce qu'on l'épouse... tandis que, très-probablement, Mlle de Beaumesnil ne vivra pas; elle est condamnée: je l'ai entendu dire à M. de la Rochaigne, son plus proche parent... il doit bien le savoir, puisqu'il hériterait d'elle.
— Peut-être aussi, à cause de cela, voit-il tout en beau?
— Quelle chance pour Mme de laRochaigne qui aime tant le luxe, les fêtes!
— Oui, chez les autres.
— C'est étonnant, — reprit un des interlocuteurs, — il me semble que j'avais entendu dire que Mlle de Beau-
mesnil ressemblait à sa mère... qui a été une des plus jolies femmes de Paris.
— Cette héritière est d'une laideur atroce, — reprit de Ravil, — je vous l'atteste, et je ne sais pas même si elle n'est pas contrefaite.
— Quant à moi, — dit enfin M. de Mormand en sortant de sa r(^verie, — d'autres personnes m'ont parlé de Mlle de Beaumesnil comme en parle de Ravi!.
— Ah çà! mais pourquoi sa mère ne l'a-t-elle pas accompagné en Italie?
— Parce que la pauvre femme était déjà atteinte de cette maladie de langueur,à laquelle il paraît qu'elle va succomber. L'on dit d'ailleurs qu'elle a eu un affreux chagrin de ne pouvoir suivre sa tille à Naples, et que ce chagrin pourrait bien contribuer à rendre son état désespéré.
— Il paraîtrait alors, — dit un autre, — que la cure musicale du docteur Dupont n'a pas eu le succès qu'il espérait?
— Quelle cure musicale?
— Sachant le bon goût bien connu de Mme de Beaumesnil pour la musique, le docteur, pour calmer les souffrances de sa malade et la distraire de sa langueur, lui avait conseillé, — dit-on, — de se faire jouer ou chanter des morceaux d'une musique douce et suave.
— L'idée n'était pas mauvaise, quoique renouvelée de Saiil et de David, — dit de Ravil.
— Kh bien ! qu'en est-il résulté?
— Mme de Beaumesnil aurait d'abord éprouvé, — dit-on, — une sorte de distraction, d'adoucissement; mais la maladie a repris le dessus.
— On dit aussi que la mort cruelle de ce pauvre de Beaumesnil lui a porté uu coup terrible ...
— Allons donc, — s'écria M. de Mormand en ricanant et haussant les épaules: — est-ce qu'elle a jamais aimé Beaumesnil, cette femme-là? Elle ne l'a épousé que pour ses millions de millions... Et d'ailleurs, étant jeune lille,ellca eu je ne sais combien d'amants. Somme toute, — reprit M. de Mormand en gonflant ses joues avec une affectation de dignité méprisante, — Mme de Beaumesnil est une femme tarée ... perdue... et malgré la fortune énorme qu'elle laissera un galant homme ne consentira jamais à épouser la fille d'une pareille mère... une femme déshonorée ! ! !
— Misérable! — s'écria une voix qui, sortant de derrière la touffe de lilas, semblait répondre aux dernières paroles de M. de Mormand.
Il y eut d'abord un moment de silence et de surprise générale, puis M. de Mormaad, devenu pourpre de colère, fit rapidement quelques pas afin de contourner le massif.
Il ne trouva personne... l'allée, à cet endroit, formant un coude assez brusque, la personne invisible qui venait de prononcer le mot de misérable avait pu facilement disparaître.
— Il n'y a de misérables, — dit à voix haute M. de Mormand en revenant occuper sa place, — il n'y a de misérables que les gens qui osent dire des injures sans oser se montrer.
Ce singulier incident venait à peine d'avoir lieu, lorsque le son de l'orchestre, se faisant entendre, ramena les promeneurs du côté du salon.
M. de Mormand resta seul avec de Ra\il-, celui-ci lui dit:
— On t'a appelé misérable ... on n'a pas oséparaîtrc, c'est bien ... n'en parlons plus. Mais m'as-tu compris?
— A merveille. Cette idée m'est \enue comme àtoi... subitement... Chose étrange ! pendant quelques instants je suis resté comme ébloui... fasciné... par cette pensée...
— Plus de trois millions de rentes? hein? quel ministre incorruptible tu ferais?
— Tais-toi ... c'est à devenir fou.
Cette conversation intime fut suspendue par l'arrivée d'un tiers importun qui, s'adressant à M. de Mormand, lui dit, avec la plus exquise politesse:
— Monsieur, voulez-vous me faire la grâce de me servir de vis-à-vis?
A cette demande, M. de Mormand recula d'un pas, sans répondre un mot, tant sa surprise était grande, surprise concevable, si l'on songe que le personnage qui venait demander à M. de Mormand de lui servir de visà-vis, était le marquis de Maillefort, ce singulier bossu dont on a déjà plusieurs fois parlé.
Un autre sentiment que celui de la surprise empêchait aussi M. de Mormand de répondre tout d'abord à l'étrange proposition du marquis, car dans la voix mâle, vibrante de ce dernier, M. de Mormand crut un instant reconnaître la voix du personnage invisible qui, quelques moments auparavant, l'avait traité de inisérable, lorsqu'il s'était exprimé si durement sur le compte de Mme de Beaumesnil.
Le .Marquis de Maillefort ne paraissant pas s'apercevoir du silence et de l'expression de surprise désobli-
géante avec lequel M. de Mormand accueillait sa proposition, reprit du même ton de parfaite politesse :
— Monsieur, voulez-vous me faire la grice de me servir de vis-à-vis, pour la prochaine contredanse?
A cettedemanderéitérée,demande d'ailleurs étrange, on le répète, si l'on songe à la tournure de ce danseur en expectative, M. de Mormand répondit en dissimulant à peine son envie de rire :
— Vous servir de vis-à-vis? à vous. Monsieur?
— Oui, Monsieur, — reprit le marquis de l'air du monde le plus naïf.
— Mais... Monsieur... ce que vous me demandez — là, — reprit M. deMorniand, — est, permettez-moi de vous le dire... fort délicat...
— Et fort dangereux ... mon cher marquis, — ajouta le baron de Ravil en ricanant à froid selon son habitude.
— Quant à vous, baron, — lui répondit en souriant M. de Maillefort, — je pourrais vous faire une question non moins délicate... et peut-être plus dangereuse: quand me rendrez-vous les mille francs que j'ai eu le bonheur de vous prêter au jeu?...
— Vous êtes bien curieux... Marquis.
— Allons, baron, répondit le bossu, ne traitez donc pas les défunts bon mots de M. de Talleyrand, comme vous traitez les billets de mille francs.
— Qu'enlendez-vous par là, 3Iarquis ?
— Je veux dire, baron, que les uns ne vous coûtent pas plus à mettre en circulation ques les autres...
— Monsieur de Ravil se mordit les lèvres et reprit:
— Celte explication ne me satisfait pas précisément, monsieur le Marquis.
— Vous avez le droit d'être difficile, en fait d'explication, c'est vrai, baron, — répondit le bossu avec un accent de hautain persiflage; — mais vous n'avez pas le droit d'être indiscret, et vous l'êtes beaucoup dans ce moment. J'avais l'honneur de causer avec Al. de Mormand, et vous venez vous jeter à la traverse de notre entretien . .. c'est très-désagreable.
Puis, s'adressant à M. de Mormand, le bossu reprit :
— Vous aviez donc la bonté. Monsieur, de répondre à la demande que je vous faisais de me servir de vis-àvis, que c'était . . . fort délicat? ... je crois?
— Oui, Monsieur, — reprit M. de Mormand, sérieusement cette fois, car un pressentiment lui disait que la singulière proposition du bossu n'était qu'un prétexte, et plus il écoutait sa voix, plus il croyait reconnaître celle qui l'avait traité de misérable. — Oui, Monsieur .... — ajoula-t-il donc avec une nouvelle assurance mêlée de hauteur. — J'ai dit qu'il était fort délicat de vous servir de vis-à-vis.
— Et pourrai-je, Monsieur. . . sans trop de curiosité, Yous demander pourquoi?
— Mais . . . Monsieur ... — répondit M. de Normand, en hésitant, — parce que ... parce que . .je trouve . . . qu'il est singulier . . . de . . .
Et comme M. de Mormand n'achevait pas, — Monsieur, — lui dit allègrement le Marquis, — j'ai une excellente habitude.
— Laquelle, Monsieur?
— Ayant l'inconvénient d'être bossu cl couséquera-
ment d'être fort ridicule . . . jai pris îe parti de me réserver exclusivement le droit de me moquer de ma bosse, et comme j'ai la prétention de ra'acquitter de ces plaisanteries à la satisfaction générale . . . (excusez. Monsieur, cette fatuité . . . ) je ne permets pas . . . que l'on fasse très-mal ... ce que je fais très-bien.
— Monsieur ... — dit vivement l\î. de Mormand,
— je. . .
— Permettez-moi . . . un exemple ... — dit toujours très-allègrement le marquis. — Je viens vous demander de me faire l'honneur de me servir de vis-à-vis . . . Eb bien!. .. au lieu de me répondre poliment Oui, Monsiera', ou no7i, Monsieur, vous me répondez en étouffant de rire . . . C'est très-délicat de vous servir de vis-à-vis? — Et quand je vous prie en grc'ice de compléter votre plaisanterie . . . sans doute suscitée par ma bosse . . . vous balbutiez . . vous ne trouvez rien du tout t c'est déplorable . .
— Mais, Monsieur, — s'écria M. de .Mormand, — je veux . . .
— Mais, Monsieur, — reprit le bossu, en interrompant de nouveau son interlocuteur, — si, au lieu d'être poli, vous vouliez être plaisant, que diable ! du moins il fallait l'être, me dire quelque chose d'assez drôlement impertinent; ceci, par exemple: — ,, Monsieur deMaille- ,,fort, j'ai l'horreur des supplices ... et je n'aurais pas ,,!a force d'assister à celui de votre danseuse." — Ou bien encore ceci: — „Monsieur de Maillefort . . . j'ai 5, beaucoup d'amour-propre, et je ne veux pas m'exposer ,,à avoir le désavantage avec vous dans le dos à dos ..."
— Vous voyez donc bien, mon cher Monsieur, reprit le bossu avec un redoublement de jovialité, — que me rao-
ia Duchesse. I. 5
quant de moi-même mieux que personne, j'ai raison de ne pas tolérer que l'on fasse grossièrement, maladroitement ... ce que je fais de boune grâce.
— Vous dites. Monsieur, — reprit M. dcMormaud avec impatience, — que vous ne tolérez pas . . .
— Allons donc, Mormand . . . c'est une plaisanterie,
— s'écria M. de Ravil. — Et vous, Marquis . . . vous avez trop d'esprit pour . . .
— Il ne s'agit pas de cela , — reprit M. de Mormand,
— Monsieur a dit qu'il ne tolérait pas . . .
— Que l'on se moquât de moi, — dit le Marquis, — non pardieu . . . Monsieur, je ne le tolère pas ... je le répète.
— Mais, encore une fois. Marquis, — dit de Ravil, — Mormand n'a pu avoir . . • n'a pas eu un instant la pensée de se moquer de vous . . .
— VraiV . . . Baron . . .
— Parbleu!
— Bien vrai, bien vrai. Baron?
— Mais certainement!
— Alors, — reprit le Marquis, — que Monsieur me fusse la grâce de m'expliquer ce qu'il entendait par celle réponse à ma demande : C'est très-délicat . . .
— Mais c'est tout simple ... je vais . . .
— Mon cher de Ra\il, — ^dilM. dcMormand en interrompant son ami d'une voix ferme, — tu vas beaucoup trop loin; puisque M. de Maillefort procède par sarcasmes, par menaces, je juge convenable de lui refuserloute explication. Alonsicur de MailleCoit peut donner à mes paroles le sens . . . qui lui con\icndra . . .
— Oh! oh! donner un sens à vos paroles! — dit le
bossu en riant, — je ne nie charge pas d'une telle tâche, c'est l'affaire de vos honorables collègues de la chambre des pairs , lorsque vous leur débitez un de ces superbes discours, . . que vous avez la particularité de comprendre . . .
— Finissons, Monsieur, — dit M. de Mormand poussé à bout, — admettez mes paroles aussi insolentes que possible . . .
— Mais tu es fou, — s'écria de Ravil, — tout ceci ... est . . . ou sera d'un ridicule achevé.
— Vous avez raison, mon pauvre Baron, — dit le Marquis d'un air naïf et contrit, — cela peut devenir d'un ridicule énorme, effrayant . . . pour . . . Monsieur; aussi, voyez comme je suis bon prince, je me contenterai des excuses . . . suivantes, faites à voix haute par M. de^Mormand devant trois ou quatre personnes à mon choix: j, Monsieur le Marquis de Maillefort, je vous demande très-humblement et très-honteusement pardon d'avoir osé ..."
— Assez ! . . . Monsieur! ... — s'écria M. de Marmand, — vous me supposez donc bien lâche ... ou bien stupide ?
— Vrai? vous me refusez cette réparation, — dit le Marquis en poussant un gros soupir d'un air railleur, — vous me la refusez . . . là . . . positivement?
— Eh oui, Monsieur, positivement, — s'écria M. de Mormand, — très-positivement !
— Alors, Monsieur, — dit le Marquis avec autant d'aisance que de parfaite courtoisie, — je me crois obligé déterminer cet entretien ainsi que je l'ai commencé, et d'avoir de nouveau. Monsieur, l'honneur de vous dire:
— Foulez-vous me faire la grâce de vie servir de vis-àvis? , . .
— Comment? Monsieur, votre vis-à-vis? — dit M. de Mormand ébahi.
— Mon vis-à-vis . . . dans une contredanse à de7ix,
— ajouta le bossu avec un geste expressif... — vous comprenez? . . .
— Un duel .. . avec vous? — s"écria M. de Mormand qui, dans le premier emportement de la colère, avait oublié la position exceptionnelle du bossu et qui seulement alors songeait à tout ce qu'il pouvait y avoir de ridicule pour lui dans une pareille rencontre, aussi répéta-t-il :
— Un duel avec vous. Monsieur? Mais . . .
— Allez-vous me répondre comme tout-à-l'heure, — reprit gaîraent le bossu, en l'interrompant, — que cet autre vis-à-vis est trop délicat? ... ou trop dangerejix, comme disait votre ami de Ravil?
— >'on. Monsieur . . .je ne trouverais pas cela trop dangereux ... — s'écria M. de Mormand, — mais ce serait p;ir trop ridicule.
— Eh! mon Dieu! c'est ce que je disais tout-à-l'heure à cet honnête monsieur de Ravil ... ce sera d'un ridicule énorme . . . eiTrayant . . . pour vous . . . mon pauvre Monsieur . , . Mais que voulez-vous?
— En vérité, Messieurs, — s'écria de Ravil, — je no souiTri rai jamais que . . .,
Puis, avisant Gerald de Senneterre qui passait dans le jardin, il ajouta:
— Voici justement le duc de Senneterre ... le fils de la maison, il va se joindre à moi pour terminer cette folle querelle.
— Pardicu, Messieurs, — reprit le bossu, — !e duc arrive à merveille.
Et, s'adressant au jeune homme, il lui dit:
— Gerald, mon cher ami • . . venez à notre secours.
— Qu'y a-t-il, monsieur le 3Iarquis? — répondit Gerald avec une expression d'affectueuse déférence.
— Vous avez des cigares?
— Excellents, monsieur le Marquis . . .
— Eh bien ! mon cher Gerald , ces deux Messieurs et moi, nous mourons d'en\iede fumer . . . Allons faire cette petite débauche dans votre appartement.
— A merveille, — répondit gaîment Gerald, — je n'ai aucune invitation pour celte contredanse ... je puis donc disposer d'un quart-d'heure.
— C'est autant de temps qu'il nous en faudra , — dit le bossu en jetant un regard significatif à de Mormand et à de Ravil, qui, néanmoins, ne comprirent pas davantage où le Marquis en voulait arriver.
— Venez-vous, 31essieurs"? — ajouta le bossu en prenant le bras de Gerald, et précédant le viinislre en herhe et son iami.
En quelques secondes, les quatres personnages arrivèrent dans l'appartement de Gerald, situé au second étage de lamaison de samèrc, etcomposéde trois pièces, dont l'une était fort grande.
Le jeune duc ayant poliment prié MM. de Mormand et de Ravil de passer les premiers, M. de Maillefort dit à Gerald, en donnant un tour de clé à la serrure de lo porte, et en mettant la clé dans sa poche :
— Vous permettez, mon cher ami?
— Pourquoi donc fermer cette porte à double tour, monsieur le Marquis? — lui dit Gerald très-surpris.
— Afin ... de n'être pas dérangés, — répondit mystérieusement le bossu, — et de pouvoir fumer .... tranquillement . . .
— Diable . . . vous êtes homme de précaution, monsieur le Marquis, — dit Gerald en riant.
Et il introduisit MM. de Mormaud et de Ravil dans la pièce du fond qui, beaucoup plus grande que les deu\ autres, servait de salon et de cabinet au jeune duc.
On voyait à l'une des boiseries de cette pièce, une sorte de large écusson recouvert de velours rouge, sur lequel se détachait une panoplie d'armes de guerre, de chasse et de combat.