CHAPITRE TREIZIEME
Mlle de Beauniesuil avait promis à Herminie d'aller lavoir le vendredi matin, lendemain du jour où laphis iHche héritière de Fra?ice avait assisté au bal de Mme de Mirecour, et où MM. de Macreuse et deMorniaud avaient été exécutés par M. de Mailleforf.
Mlle de Beaumesnil était sortie de ce bal aussi profondément attristée qu'effrayée des découvertes qu'elle avait faites au sujet de ses prétendants, odieuses révélations complétées par les loyauv aveux de Gerald sur la façon dont on mariait vne IiévUière...
Éprouvant autant de mépris que d'aversion pour son tuteur et pour sa famille, la jeune lille sentait la nécessité de prendre un parti décisif, ses relations avec les la Rochaiguë devant être intolérables. Il lui fallait donc chercher en dehors de cette famille de sages conseils, un appui certain.
Ernestine ne voyait que deux personnes en qui placer sa confiance: Herminie et M. de Maillefort.
Mais, pour s'ouvrir à Herminie, il fallait que Mlle de Beaumesnil lui avouût qui elle était réellement ; et, cette
révélation, elle se promit de la faire bientôt à son amie, voulant cependant, une fois encore, jouir du bonheur inappréciable de recevoir de nouveau ces témoignages de tendre amitié que la duchesse croyait adresser àErnestine, orpheline et vivant de son travail.
„ — Pourvu qu'elle m'aime autant, lorsqu'elle saura ,, que je suis si riche, — pensait l'héritière avec anxiété, ,, — pourvu qu'à cette découverte la délicatesse et la ,, fierté du caractère d'Herminie ne refroidissent pas son „ amitié pour moi!"
Fidèle h sa promesse, et tout heureuse de savoir combien Gerald était digne de l'amour d'Herminie, Mlle de Beaumesnil, accompagnée de Mme Laine, qui l'attendit comme d'habitude, se rendit donc le vendredi matin chez la duchesse.
Il est inutile de dire que, le lendemain de Vexécîdion de M. de Macreuse, Mile Héléna ne s'était pas présentée pour accompagner à la messe la pupille du baron.
En songeant à sa prochaine entrevue avec Herminie, Ernestine se sentait néanmoins attristée.
Bien qu'elle connût la noblesse des intentions de Gerald, et que, depuis sou entretien avec lui, pendant la soirée de la veille, elle se fût assurée qu'il aimait passionnément Herminie, Mlle de Beaumesnil pressentait les difficultés sans nombre dont devait être traversé le mariage du jeune duc et de la pauvre maîtresse de piano.
Telles étaient les préoccupations d'Ernestine, lorsqu'elle arriva chez son amie ; celle-ci courut à elle, l'embrassa tendrement, et lui dit:
— Ah!... j'étais bien sûre que vous n'oublieriez pas
votre promesse, Ernestine... Ne vous avais-je pas dit que votre présence me serait douce et consolante?
— Puisse-t-elle l'être, en effet, ma bonne Herminie ... Avez-vous un peu repris courage? avez-vous quelque espoir?
La duchesse secoua mélancoliquement la tête et reprit:
— Je puis heureusement, à cette heure, oublier mes chagrins... N'en parlons pas, Ernestine, plus tard nous y reviendrons... lorsque, hélas! je n'aurai plus rien pour m'en distraire.
— De quelle distraction voulez-vous donc parler?
— Il s'agit de vous, Ernestine.
— De moi?
— Oui... il est question d'une chose qui pourrait avoir peut-être une heureuse influence sur votre avenir, pauvre chère petite orpheline.
— Que voulez-vous dire, Herminie?
— Ce n'est pas moi qui vous expliquerai ce mystère. L'on m'avait priée d'être auprès de vous l'interprète de certains projets ; mais, craignant de vous influencer par la manière dont je vous les présenterais... j'ai refusé, voulant que votre décision vînt absolument de vous, quitte ensuite à vous dire mon avis... si vous me le demandez.
— Mon Dieu ! Herminie, ce que vous me dites là, me surprend de plus en plus. Quels sont donc ces projets?
— La dernière fois que nous nous sommes vues... pendant que M. le commandant Bernard vous exprimait encore sa reconnaissance... M. Olivier m'a priée de le recevoir le lendemain, pour une communication très-im-
portante, ra'a-t-il dit... Je l'ai reçu... cela était grave... en effet... aussi me pria-t-il d'être son interprète auprès de vous... mais je n'ai pas voulu me charger de cette démarche, Ernestine, pour les motifs que je vous ai dits.
— Ah!., c'est de M. Olivier qu'il s'agit?
— Oui... et j'ai cru qu'il valait mieux qu'il vous parlât lui-même en ma présence... si toutefois vous y consentez...
— Ainsi, ma bonne Herminie... vous me conseillez d'entendre IM. Olivier?
— Je vous le conseille, Ernestine, parce que, quoi qu'il arrive et que vous décidiez... vous serez, je n'en doute pas, heureuse et fîère de l'avoir entendu.
— Alors, Herminie... je verrai M. Olivier... mais quand cela?
— Aujourd'hui... à l'instant, si vous le désirez.
— Où est-il donc?
— Là... dans le jardin... Comptant sur votre visite de ce matin... je lui ait dit: venez vendredi, Monsieur Olivier... vous attendrez quelques instants en vous promenant, si Ernestine consent à vous voir, je vous enverrai chercher.
— Eh bien! Herminie, ayez la bonté de faire prévenir M. Olivier que je ne demande pas mieux que de le voir.
Un instant après, Olivier Raymond était introduit et annoncé par Mme Moufflon, la portière.
Monsieur Olivier, — dit Herminie, — Ernestine est prête à vous entendre... vous savez mon amitié pour elle... vous savez aussi mon estime pour vous; ma présence à cet entrelien ne vous étonnera donc pas...
— Votre présence... je la désirais. Mademoiselle Herminie... car j'aurai peut-être à en appeler à vos souvenirs.
S'adressant alors à Mlle de Beaumesnil, Olivier, sans cacher une vive émotion, reprit, d'un ton pénétré:
— Mademoiselle... il me faut une entière confiance dans la droiture de mes intentions pour hasarder la démarche peut-être étrange que je tente auprès de vous...
— Je suis certaine d'avance... Monsieur Olivier... que cette démarche est digne de vous, de moi... et de l'amie qui nous écoute...
— Je le crois.... Mademoiselle.... je vais donc vous parler... en toute sincérité... car vous vous souvenez peut-être... qu'une fois déjà vous m'avez su gré de ma franchise...
— J'en ai été on ne peut plus touchée, Monsieur Olivier. Herminie pourra vous en assurer.
— Mademoiselle Herminie pourra témoigner aussi du vif intérêt... que vous m'avez inspiré... Mademoiselle... Je ne dirai pas lors de la contredanse de charilé, — ajouta Olivier en souriant doucement, — mais en suite de l'entretien que j'ai eu avec vous ce soir-là.
— En effet, ma chère Ernestinc, après votre départ. Monsieur Olivier m'a paru très-touché du mélange de mélancolie, de franchise, de gracieuse originalité, qu'il avait trouvé dans votre conversation... son intérêt a surtout redoublé, lorsque je lui ai eu dit... sans commettre, je l'espère, d'indiscrétion... que je ne vous croyais pas heureuse...
— La vérité... n'est jamais indiscrète... ma bonne Herminie ... et si l'on doit cacher son infortune aux
indifférents... on s'en console presque eu l'avouant à ses amis.
— Alors... Mademoiselle, — reprit Olivier, — vous comprendrez peut-être, qu'en raison de toutes ces circonstances... notre première entrevue m'ait causé... je ne vous dirai pas, une de ces émotions violentes, soudaines, que l'on éprouve quelquefois... je mentirais... mais une émotion pleine de douceur et mêlée de sollicitude pour votre sort... sollicitude que le souvenir et la réflexion ont rendue plus tard de plus en plus vive... tels étaient mes sentiments, Mademoiselle... lorsque... vous avez, au péril de votre vie... sauvé un homme que j'aime comme mon père... Vous dire. Mademoiselle... ce que j'ai ressenti, lorsqu'à ce que j'éprouvais déjà pour vous se sont jointes la reconnaissance, l'admiration que méritait votre généreux dévoûment... vous dire... ce que j'ai alors ressenti... jamais je ne l'aurais osé... peutêtre... sans la fortune inattendue... qui m'est arrivée.
Puis s'anêtant un instant, comme s'il eût hésité à continuer, Olivier reprit:
— C'est à cette heure. Mademoiselle, que j'ai besoin de me rappeler... et de vous rappeler à vous-même que vous aimez, avant tout,... la sincérité...
— Oui, Monsieur Olivier, j'aime avant tout la sincérité...
— Eh bien! Mademoiselle... franchement: vous n'êtes pas heureuse? vous n'avez pas à vous louer des personnes qui vous entourent, n'est-ce pas?
— Hélas! non, Monsieur Olivier... le seul bonheur que j'aie connu depuis la mort de mon père et de ma
mère... date du jour de ma présenlalion chez Mme Herbaut.
— Je ne voudrais pas vous attrister, Mademoiselle, — poursuivit Olivier avec un accent rempli de bonté, — je ne voudrais pas vous rappeler ce qu'il y a de pénible, de précaire, dans une condition dépendant absolument d'un travail souvent incertain, parfois insuffisant, et cependant. Mademoiselle, quelque laborieuse que vous soyez, quelque foi que vous ayez dans votre courage, il ne faut pas oublier que vous êtes orpheline... entourée sans doute de cœurs égoïstes, durs, qui au jour... du besoin... de la maladie... vous délaisseraient peut-titre, ou vous témoigneraient une humiliante pitié, plus cruelle encore que l'abandon...
— Ah... vous ne vous trompez pas, Monsieur Olivier! dureté, mépris, abandon!.., voilà ce que j'aurais à attendre des personnes dont je suis entourée, si demain ... je tombais dans la misère...
— Vous... exposée au mépris... aux duretés... — s'écria Olivier. — Oh, jamais !
Et une émotion touchante attrista son noble et gracieux visage...
— Vous... Mademoiselle... — reprit-il. — Vous... ainsi traitée... non... non, cela ne peut pas être... cela ne sera pas... Je sais bien... que vous devez compter sur la tendre amitié de Mlle llerminie... mais entre honnêtes et pauvres gens comme nous... l'on ne doit pas s'abuser. Mlle Herminie peut un jour... avoir à son tour besoin de vous... Et d'ailleurs deux appuis valent mieux qu'un... Aussi l'un de ces appuis je me permettrais de vous l'offrir, si vous aviez en moi... autant de conliance
... que j'ai pour vous de profoude et respectuense^affeclion.
— Monsieur, — dit Ernesline en tressaillant et baissant les yeux, — je ne sais... si je dois...
— Tenez, Mademoiselle, si j'élais encore soldat... car être soldat ou sous-officier, c'est tout un... je ne \ous parlerais pas ainsi, j'aurais tâché d'oublier.... non ma reconnaissance... mais le sentiment qui me la rend doublement chère... Yserais-je parvenu?... Je ne sais ... mais aujourd'hui... je suis officier... c'est pour moi une fortune... Et celte fortune... laissez-moi vous l'offrir.
— A moi... Monsieur, un sort si au-dessus de mes espérances! — ditErnestine en contenant à peine la joie ineffable que lui causait la proposition d'Olivier; ■ — à moi, pauvre orpheline qui vis de mon travail?...
— Ah ! Mademoiselle... si j'étais assez heureux pour que vous acceptiez cette offre... loin d'acquitter une dette sacrée, j'en contracterais une autre envers vous... car je vous devrais le bonheur de ma vie; mais cette dette-là, du moins, je serais certain de la payer à force de dévoûment et d'amour... Oui, pourquoi... ne pas le dire? le dire bien haut? il n'est pas d'amour plus profond... plus honorable que le mien ; il n'est pas de causes plus généreuses... plus saintes que celles qui me l'ont mis au cœur...
A ces mots, prononcés par Olivier avec un accent de conviction, de sincérité irrésistible, Mlle deBeaumesnil, dont le trouble avait toujours été croissant, éprouva un sentiment délicieux, jusqu'alors inconnu pour elle ; une vive rougeur couvrit son front et son cou, lorsque, par
deux fois, elle je(a les yeux sur le noble et gracieux visage d'Olivier, alors rayonnant déloyauté, d'amour et d'espoir...
Ainsi Ernestine ne s'était pas trompée sur la signification du regard d'Olivier, alors qu'il avait appris devant elle sa nomination au grade d'officier.
La jeune fille se voyait... se sentait aimée... ardemment aimée... puis, bonheur inappréciable... telle était l'évidence, la noblesse des causes de cet amour, qu'elle ne pouvait douter de sa réalité.
Et croire à un tel amour, comprendre, apprécier tout ce qu'il a d'élevé, de tendre, de charmant, n'est-ce pas le partager? surtout lorsque, comme Mlle deBeaumesnil, l'on a vécu au milieu des appréhensions d'une défiance si cruellement justifiée par les événements?... d'une défiance... qui menaçait de flétrir tous les projets que la triste héritière pouvait former pour son avenir? Aussi, pour elle, quelle joie ineffable de se dire: „ C'est moi... la pauvre orpheline sans nom, sans „ fortune, que l'on aime... parce que je me suis montrée 5, sincère, vaillante et généreuse.
,,Et je suis si véritablement aimée.... que l'on 5, m'offre un mariage inespéré, car il m'assure l'aisance, 5, une position honorable et honorée, à moi, que l'on j, croit destinée à vivre dans la gène, presque dans la ,, misère."
Mlle de Beaumesnil, confuse, heureuse, agitée de mille sensations nouvelles, rougissant et souriant à la fois, prit la main d'Herminie, auprès de qui elle était assise, et lui dit, épargnant ainsi à sa chaste réserve de répoudre directement à la proposition d'Olivier:
~' — Oh! vous aviez raison, Herminie, — lui dit-elle, — je devais me trouver bien fière... de l'ofiFre de M. Olivier...
— Et cette offre... — dit Herminie, devinant la réponse de son amie, — cette offre, l'acceptez-vous, Ernestine?
Mlle de Beaumesnil, par un nouvement d'une grâce et d'une naïveté charmante, se jeta au cou de la duchesse, l'embrassa tendrement et lui dit tout bas,... bien bas :
— Oui... j'accepte...
Et Ernestine resta la tète à demi cachée dans le seia d'Hermiuie pendant que celle-ci, pouvant à peine contenir ses larmes d'attendrissement, disait au jeune officier profondément ému lui-même de cette scène charmante :
— Ernestine... accepte, Monsieur Olivier,... j'en suis ravie pour vous et pour elle... carde ce moment... elle est à jamais heureuse...
— Oh! oui. Mademoiselle, — s'écria Olivier radieux, — car, de ce moment... j'ai le droit de consacrer ma vie à Mlle Ernestine..
— Je vous crois... je crois à mou bonheur avenir. Monsieur Olivier, — dit Mlle de Beaumesnil en relevant sa tête jusqu'alors appuyé à l'épaule de la duchesse.
Et alors, les joues légèrement colorées, ses jolis yeux bleus, brillants d'une joie pure et sereine, la jeune fille tendit cordialement sa petite main au jeune homme.
Olivier tressaillit en touchant cette main qu'il n'osa pas porter à ses lèvres, mais qu'il pressa légèrement avec une émotion remplie de tendresse et de respect.
La Duchesse, m, 11
Puis, sans chercher à cacher lies larmes qui lui vinrent aux yeux, il dit:
— Par cette main loyale que vous m'avez donnée librement... Mademoiselle, je vous jure, et j'en prends à témoin notre amie. . je vous jure que ma vie sera consacrée à votre bonheur!