CHAPITRE QUATORZIEME
Après les promesses échangées entre Mlle deBeaumesnil et 01i\ier Raymond, en présence d'Herminie , les trois acteurs de celle scène gardèrent pendant plusieurs inslanls un silence solennel.
Tous trois sentaicjit la gra\it6 de cet engagement.
— Quel bonheur d'être riche !... — pensait Olivier, — car maintenant je suis riche auprès de celle pauvre enfant, qui n'a que son travail pour vivre.. Quel bonheur de pouvoir lui assurer une existence au-dessus de ses plus beaux rêves!
Et ses traits rayonnant de joie à celte pensée, il rompit le premier le silence, et dit à Mlle de Beaumesnil :
— Avant d'êlre certain de voire consentement. Mademoiselle, je n'avais voulu faire aucune démarche auprès de votre parente... qui , j'ai tout lieu de l'espérer... n'est-ce pas? agréera ma demande? . . . Quant à mon oncle . . . ai-je besoin de vous dire que sa joie égalera la mienne... lorsqu'il saura qu'il peut vous appeler sa fille ... Ce sera donc lui... si vous le jugez convenable,.. Mail *
demoiselle... qui se rendra auprès de voire parente pour lui faire ma demande.
Ces paroles d'Olivier jetèrent Ernestine dans une grande perplexité; cédant à un élan de confiance irrésistible qui lui disaitqu'elle rencontrerait chez Olivier toutes les garanties de bonheur et de sécurité possible, elle n'avait pas réfléchi aux difficultés sans nombre résultant de son incognito, qu'elle ne pouvait... qu'elle n'osait rompre à l'instant même.
Pourtant, déjà quelque peu familiarisée avec les embarras soudains qui naissaient de la position qu'elle s'était créée, Mlle deBeaumesnil répondit à Olivier après un moment de silence :
— Je ne saurais vous dire aujourd'hui, 31onsieur Olivier,., s'il est préférable que ce soitMonsieurBernard ou Herminie... qui aille trouver ma parente pour l'instruire de vos intentions... et de mon consentement... j'y penserai et, la première fois que je vous verrai... je vous ferai part de ce que je crois le plus convenable...
Ernestine a raison , Monsieur Olivier, — reprit Herminie,— d'après ce que je sais du mauvais caractère de sa parente... il faut agir avec prudence... car enfin, c'est un malheur... mais le consentement de cette parente... est indispensable au mariage d'Ernestine.
— Je m'en rapporte complètement à Mlle Ernestine, et k vous. Mademoiselle Herminie... sur la manière de faire cette démarche... Certain du consentement de Mlle Ernestine, je puis attendre dans cettedoucepensée...oh! bien douce. Mademoiselle Ernestine ... Si vous saviez avec quel contentement je songe à l'avenir... anotre avenir... je puis maintenant dire cela. Et mon brave cldigae
oncle, quelle joie... va être la sienne... de se voir entouré de nos soins... car... cela ne vous contrariera en rien, n'est-ce pas. Mademoiselle Ernestine, de vivre auprès de lui !... Il est si bon... il sera si heureux.
— Ne ra'avez-vous pas dit. Monsieur Olivier... qu'il m'appellerait sa ^//e?... Je serai jalouse de justifier ce titre...
— Dites, Mademoiselle Herminie — reprit Olivier, s'adrcssant à la duchesse — après une telle réponse... peut-il être un bonheur plus complet que le mien?
— Non, Monsieur Olivier, — reprit la duchesse étouffant un soupir en songeant qu'elle aussi aurait pu jouir d'une félicité pareille, si Gerald eût été dans une position aussi modeste que celle d'Olivier... — non, je ne crois pas qu'il y ait de bonheur comparable au vôtre... et plus mérité ! aussi... je m'en réjouis pour mon amie.
— Dam', Mademoiselle Ernestine, — dit Olivier ea souriant, — nous ne serons pas de gros seigneurs... car, un sous-lieutenant, c'est peu de chose... mais, du moins, une épaulette, honorablement portée, nivelle toutes les conditions... Et puis... je suis jeune... et au lieu d'une épaulette ... je puis en avoir deux . . . puis devenir chef d'escadron... peut-être... colonel!...
— Ah! Monsieur Olivier! — dit Ernestine en souriant à son tour, — voilà de l'ambition.
— C'est vrai . . . maintenant, il me semble que j'en suis dévoré d'ambition ! ... Je serais si heureux de vous voir jouirdela considération dont est entourée.. lafemme d'un colonel . . . Mon pauvre oncle . . . serait-il assez Oer pour vous... jfour moi... et aussi pour lui, de me voir ce grade!... Et puis, Mademoiselle Ernestine... savez-vous
que nous serions millionnaires... avec notre solde de colonel... Alors, quel plaisir pour moi de vous entourer de bien-être... d'un peu de luxe môme... de vous faire oublier ceque votre première jeunesse apeut-étre eu de pénible ... et enfin de voir mon pauvre oncle à l'abri de la gêne... dont il a parfois tant souflfert !...
— Oui, malgré vos généreux efforts, Monsieur Olivier, — ditErncstine avec émotion, — malgré les travaux continuels dont vous vous chargiez pendant votre congé...
— Ah! Mademoiselle Herminie, vous avez été bien indiscrète, — dit gaîment Olivier à la duchesse.
— En tout cas, — reprit-elle, mon indiscrétion aura été très-désintéressée, car, lorsque j'ai dit h Ernestine tout le bien que je savais de vous, Monsieur Olivier, j'étais loin de me douter que vous deviez si tôt me justifier.
— Et moi, — reprit Ernestine, en souriant, — je dirai à Monsieur Olivier, avec cette franchise dont il est avide, qu'il me méconnaît beaucoup, s'il me croit ambitieuse du luxe qu'il me promet un jour...
• — Et moi, — dit Olivier, — je répondrai tout aussi franchement, que je suis horriblement éguïste. . . qu'en espérant pouvoir entourer Mademoiselle Ernestine de bien-être et de luxe , je ne songe qu'au plaisir que je me promets...
— Mais moi, qui suis la raison en personne, — dit à son tour Herminie en souriant avec mélancolie, — je dirai à Mademoiselle Ernestine et à Monsieur Olivier qu'ils sont deux enfants de s'occuper de c^s rêves dorés, le présent ne doit-il pas les contenter?
— Allons, je l'avoue, j'ai tort...' — reprit gaîment Olivier, — voyez un peu où l'ambition vous conduit. Je pense à être colonel, au lieu de me dire que mon brave oncle et moi, grâce à ma solde de sous- lieutenant, nous n'avons jamais été aussi riches... près de mille écus par an... à nous deux... Quelle joie de pouvoir dire: à nous trois, Mademoiselle Ernesline!
— Mille écus par an!... mais c'esténormecela, Monsieur Olivier! . . . — s'écria la plus riche héritière de France. — Comment dépenser tant d'argent?
— Pauvre petite! — se dit Olivier, tout glorieux d'être si gros seigneur... — Je m'en doutais bien, pour elle, si malheureuse jusqu'ici, c'est une grande fortune.
Et il reprit tout haut:
■ — C'est égal . . . Mademoiselle Ernestine, nous en viendrons à bout, allez, de nos trois mille francs. D'abord je veux que vous soyez mise à ravir.... des toilettes simples, mais élégantes.
— Mon Dieu! quelle coquetterie... Monsieur Olivier! — dit Ernestine en riant.
— Pas du tout, Mademoiselle... c'est de la dignité... la femme d'un officier... jugez donc, il y va de l'honneur du grade.
— S'il s'agit de l'honneur du grade, — reprit en riant Mlle de Beaumcsnil, — je me résignerai. . . Monsieur Olivier, mais à condition que votre cher oncle aura ua joli jardin... puisqu'il aime les fleurs...
— C'est bien entendu. Mademoiselle Ernestine, nous trouverons facilement un petit appartement avec un jardin dans un quartier retiré . . . car étant en garnison à
Paris, nous ne pouvons demeurer aux Batignolles... et... ah! mon Dieu!
— Qu'avez-vous donc. Monsieur Olivier?
— Mademoiselle Ernestine... — dit le jeune officier avec une gravité comique, — êles-vous bonapartiste?
— Moi... Monsieur Olivier? certainement... j'admire l'Empereur... Mais pourquoi celle question?
— Alors, Mademoiselle, nous sommes perdus; mon pauvre oncle abritant hélas! sous son toit... la plus implacable ennemie du grand homme...
— Vraiment! Monsieur Olivier?
— Vous frissonnerez en entendant les effroyables histoires qu'elle en raconte; mais, pour parler sérieusement. Mademoiselle Ernestine... j'aurai à vous demander d'avance votre indulgence et votre intérêt pour une digne femme, la ménagère de mon oncle... qui, depuis dix ans qu'elle le sert, n'a pas été un jour sans le combler de soins excellents... et sans le quereller à outrance au sujet de Vogre de Corse...
— Eh bien! Monsieur Olivier, je ne parlerai de mon admiration pour l'Empereur qu'à votre cher oncle ... je la dissimulerai devant cette brave femme... Vous le verrez, je serai très-politique... et elle m'aimera malgré mon Bonapartisme...
MmeMoufflon, la portière, ayant frappé à la porle, interrompit l'entretien en apportant une lettre pour Herminie.
Celle-ci, reconnaissant l'écriture de M. de Maillefort, dit à la portière de faire attendre un instant la personne qui lui avait remis celte lettre, à laquelle elle allait répondre.
Olivier, craignant d'être indiscret, et ayant hâte d'aller retrouver le commandant Bernard, afin de lui rendre compte de l'heureux succès de sa démarche, dit àMlle de Beaumesnil:
— J'étais venu ici bien inquiet. Mademoiselle Ernestine... je m'en vais... grâce à vous, le plus content des hommes.. Je n'ai pas besoin de vousdire, Mademoiselle, ... avec quelle impatience je vais attendre le résultat de votre détermination au sujet de votre parente... Si vous jugez convenable que mon oncle fasse une démarche auprès d'elle, veuillez m'en informer.
— Lors de notre prochaine entrevue. Monsieur Olivier, qui aura lieu ici chez Herminie, je vous dirai ce qui me paraii le plus convenable de faire.
— A cette entrevue, vous me permettrez, n'est-ce pas? d'amener mon oncle... car il aura tant à vous dire... — ajouta Olivier en souriant, — il aura un tel désir de vous voir, qu'il y aurait de l'imprudence à ne pas l'admettre... il serait capable de tout... pour arriver jusqu'à vous, afin de vous dire sa joie et sa reconnaissance.
— Herminie et moi, nous ne pousserons pas votre cher oncle à de si terribles extrémités, car je suis moimême très-impatiente de le revoir... A bientôt donc. Monsieur Olivier.
— A bientôt... Mademoiselle...
Et Olivier sortant laissa les deux jeunes filles ensemble.
Herminie ouvrit alors la lettre de M. de Maillefort; elle contenait ces mots:
,, C'est toujours demain samedi, ma chère enfant, ,,que je vous conduis chez Mlle de Beaumesnil, seulement.
,,si vous le voulez bien, je viendrai vous prendre vers ,, trois iieures de l'après-dîner, au lieu de venir à midi, , , ainsi que nous en étions convenus... Un mien cousin- ,, germain, le chef de ma famille, le prince-duc de ,,Haulmartel (excusez du peu!), vient de mourir en „ Hongrie, ce qui m'est fort égal, quoique j'hérite de ce ,, parent.
,, Je reçois cette nouvelle par l'ambassade d'Autriche ,, ... où il faut que je me rende demain matin pour quel- „ques formalités indispensables, ce qui, à mon grand ,, regret, m'empêche d'aller vous prendre aussitôt que je „vous l'avais promis.
,, A demain donc, ma chère enfant, vous savez mes „ sentiments pour vous.
„Maillefort."
— Ernesfine . . . vous me permettez de répondre un mot à cette lettre, n'est-ce pas"? ditHerminie en s'asseyant devant sa table.
Pendant que In dticliesse écrivait à M. de Maiilefort, Mlle de Bcaumesnil, rêveuse, réfléchissait avec une satisfaction croissante à l'engagement qu'elle venait de prendre envers Olivier.
La duchesse répondit à M. de Maiilefort qu'elle l'attendrait le lendemain à trois heures ainsi qu'il le désirait; puis sonnant Mme Moulllon, elle la pria de remettre sa réponse à la personne qui avait apporté la lettre.
La portière sortie, Hermiiiic revint auprès de Mlle de Beauniesnii, et se trouvant enfin seule avec elle, l'embrassa tendrement en lui disant:
— Ernestine . . . vous êtes bien heureuse, n'est-ce pas?
— Oh oui ! bien heureuse, — répondit Mlle de Beaumesnil, — car c'est ici... chez vous, Herminie, que ce bonheur m'arrive... Quelle générosité de la part de M. Olivier . . . comme il faut qu'il m'estime et qu'il m'aime réellement... n'est-ce pas? pour vouloir ra'épouser... lui qui setrouvedansuneposilion si au-dessusdelamienne! Et cela, voyez-vous, Herminie... suffirait à me le faire adorer... Quelle confiance ne dois-je pas avoir dans ses promesses! Avec quelle sécurité je puis maintenant envisager l'avenir... quelles que soient les circonstances où je me trouve un jour !
— Croyez-moi, Ernesline... il n'est pas de félicité plus assurée que celle-qui vous attend . . . votre vie sera douce et fortunée... Aimer... être aimé noblement, est-il un sort plus digne d'envie?
Et par un cruel retour sur elle-même , la pauvre duchesse ne put s'empêcher de fondre en larmes.
Mlle de Beaumesnil comprit tout, et dit tristement: Il est donc vrai ... il y a donc toujours une sorte d'égoïsme dans le bonheur! ... Ah ! Herminie... pardon... pardon... combien vous avez dû souffrir! Chaque mot de notre entretien avecM. Olivier devait vous porter un coup douloureux... Vous nous entendiez parler d'amour partagé, d'espoir... d'avenir... et à toutes ces joies... vous pensiez qu'il vous faudra renoncer peut-être... Ah ! notre insouciance a dû vous faire bien du mal, Herminie!
— Non, non, Ernestine, — dit la pauvre créature en essuyant ses pleurs, — croyez, au contraire, que votre contentement m'a été salutaire et consolant . . . N'ai-je pas, pendant toute cette matinée... oublié mes chagrins, hélas! désespérés!
— Désespérés! . . . mais pourquoi cela? ... M. de Senneterre est digne de vous ... — s'écria inconsidérément Ernestine en se rappelant sa conversation de la veille avec Gerald, — il vous aime... comme vous méritez d'être aimée... je le sais...
— Vous le savez . . . Ernestine? ... et comment cela?...
— Je veux dire... que... j'en suis sûre, Herminie, — — répondit Ernestine avec embarras, — tout ce que vous m'avez raconté de lui, me prouve que vous ne pouviez mieux placervotre affection ; les obstacles qui s'opposent à votre mariage sont grands ... je le crois ; mais ils ne sont pas insurmontables.
— Ils le sont, Ernestine . . . car je ne vous avais pas confié cela... mais ma propre dignité veut... que je n'épouse M. de Senneterre que si sa mère vient ici... chez moi me dire qu'elle consent au mariage de son (ils... Sans cela je ne voudrais à aucun prix entrer dans cette noble famille...
— Oh! Herminie, — s'écria Ernestine, — combien j'aime en vous cet orgueil... et M. de Senneterre, qu'a-til répondu?
— De nobles et touchantes paroles, — reprit Herminie,— elles m'ont fait lui pardonner la tromperie dont j'avais été victime . . . Lorsque M. Olivier lui a annoncé ma résolution, loin d'en paraître surpris ou choqué, Gerald a répondu: ,,Ce que demande Herminie est juste; ,,cela importe à sa dignité comme à la mienne... le dés- ,, espoir est lâche et stérile .. . C'est à moi d'obliger ma „mère à reconnaître la valeur de la femme à qui je suis , ,ficr de donner mon nom."
— Vous avez raison, Herminie, ce sont là de nobles et touchantes paroles.
,,Ma mère... m'aime tendrement, a ajouté M. de „Senneterre... rien n'est impossible à une passion vraie ,,... je saurai convaincre ma mère, et l'amener à la dé- ,, marche qu'Herminie a le droit d'attendre d'elle... A ,,cela, comment parviendrai-je? je l'ignore... mais j'y ,, parviendrai, parce qu'il s'agit du bonheur d'Hermiaie „ et du mien..."
Et cette courageuse résolution de M. de Senneterre ne vous donne pas tout espoir? — dit vivement Ernestine.
La duchesse secoua tristement la tète, et répondit :
— La résolution de Gerald est sincère, mais il s'abuse... Ce que j'ai appris de sa mère, me donne, hélas ! la certitude que jamais cette femme hautaine...
— Jamais! pourquoi dire jamais? — s'écria Ernestine, en interrompant son amie, — ah! Herminie, vous ne songez donc pas à ce que peut l'amour chez un homme comme M. de Senneterre, Sa mère est Gère et hautaine? dites-vous? tant mieux; une lâche humilité l'eût trouvée impitoyable, votre légitime orgueil la frappera, l'irritera peut-être, puisqu'elle est fière aussi; mais du moins elle sera forcée de vous estimer, de vous respecter... Ce sera déjà un grand pas... sa tendresse pour son fils fera le reste . . . car vous ne savez pas jusqu'à quel point elle l'aime... oui... elle l'aime assez aveuglément pour s'être compromise dans de misérables intrigues, afin de lui faire acheter une fortune immense par une action indigne de lui... Pourquoi, lorsqu'il s'agirait, au contraire, d'assurer le bonheur de son fils par une dé-
marche digne et louable, son amour maternel faillirait-il à cette noble tâche? Croyez-moi, Herminie, il ne faut jamais désespérer du cœur d'une mère.
— En vérité, Ernestine, je ne reviens pas de ma surprise. Vous parlez de M. de Senneterre et de sa famille... comme si vous les connaissiez?
— Eh bien, s'il faut tout vous dire, — reprilMIle de Beaumesnil, qui ne pouvait résister au désir de calmer les craintes de son amie et de la rassurer par l'espérance,
— sachant combien vous étiez affligée, ma chère Herminie, j'ai tant fait... voyez comme je suis intrigante... que j'ai eu, par ma parente, des renseignements sur M. de Senneterre.
— Et comment?
■ — Elle connaît la gouvernante de Mlle de Beaumesnil.
— Votre parente?
■ — Certainement... et elle a su ainsi que Mme de Senneterre s'était mcMée à de tristes i/itrigues dans le but d'assurer le mariage de son flls avecMlle deBeaumesnil, cette riche héritière.
— Gerald devait épouser Mlle de Beaumesnil! —
— s'écria Herminie.
— Oui ; mais il a noblement refusé . . . L'attrait de cette fortune immense l'a trouvé indifférent. ..parce qu'il vous aimait . . . parce qu'il vous aime passionnément, Herminie...
• — Vrai ! — s'écria la duchesse avec ravissement,
— vous ôtes sûre de ce que vous dites là... Ernestine?
— Oh! très-sûre...
— Non... ce n'est pas qu'un pareil désintéressement m'étonne de la part de Gerald... — dit Herminie, dont le sein palpitait délicieusement, — mais...
— Mais, vous êtes bienheureuse... bien Oère... de cette nouvelle preuve d'amour, n'est-ce pas?
— Oh! oui... — s'écria la duchesse, renaissant à l'espoir presque malgré elle, mais encore une fois, êtesvous bien sûre de ce que vous me dites, Ernestine? Pauvre enfant, vous désirez tant me voir heureuse, que vous aurez peut-être accueilli comme vrais, ces propos... ces bruits . . . dont les subalternes sont toujours prodigues .. . Mais, j'y pense, — reprit Herminie, avec une certaine angoisse, — et d'après ces bruits, fondés ou non, Mlle de Beaumcsnil avait-elle vue Gerald?
— Je crois que ma parente m'a dit que Mlle deBeaumcsnil avait vu M. de Senneterre une ou deux fois... Mais que vous importe cela, Herminie?
— C'est qu'il me semble que demain je serai gênée... en songeant qu'il y a eu des projets de mariage entre Gerald et Mlle de Beaumesnil...
— Et que doit-il donc se passer demain, Herminie?
— Je dois être présentée comme maîtresse de piano à Mlle de Beaumesnil.
— Demain? — dit vivement Ernestine, sans cacher sa surprise.
— Lisez cette lettre, mon amie, lui répondit Za rfwchesse, elle est de ce monsieur... bossu... que vous avez vu ici...
— Sans doute M. de Maillefort aura eu ses raisons pour ne pas me prévenir hier de la présentation d'Hermi-
nie, se dit Erneslioe en lisant la lettre du marquis, mais il n'importe ... il a sagement agi en hâtant ce moment, car mes forces de dissimulation avec Herminie sont à bout. Quel bonheur de pouvoir demain tout lui avouer.
Et rendant à la duchesse la lettre de M. deMaillefort Ernestine reprit:
— Eh bien! Herminie . . . qu'est-ce que cela peut vous faire, qu'il y ait eu des projets de mariage entre M. de Senneterre et Mlle de Beaumesnil?
— Je ne sais... Ernestine... mais je vous le répète, il me semble que cela me met dans une position fausse, presque pénible... envers cette demoiselle... et si je n'avais promis à M. de Maiiiefort de l'accompagner chez elle...
— Que fericz-vous?
— Je renoncerais à cette visite... qui maiotenantme cause... une sorte d'inquiétude.
— Ah! Herminie... vous avez promis, vous ne pouvez vous dédire... et puis, Mlle de Beaumesnil n'est-elle pas l'enfant de celte damequi vous aimait tant... qui vous parlait si souvent de sa fille chérie?.. Herminie, songezy; ce serait mal de renoncer à la voir... ne devez-vous pas cela du moins à la mémoire de sa mère?
— Vous avez raison, Ernestine, il faut me résoudre à cette présentation, et cependant...
— Qui vous dit, Herminie, qu'au contraire votre rapprochement avec cette jeune demoiselle ne vous sera pas bien doux à toutes deux? Je ne sais pourquoi moi, j'augure bien pour vous de cette visite... et je vous parle là avec désintéressement... cartoute amitié est jalouse...
Mais il se fait tard, Herminie, il faut que je rentre . • . demain je vous écrirai...
La duchesse était restée un moment pensive.
— Mon Dieu! Ernestine, — reprit-elle, — je ne puis vous dire ce qui se passe en moi, c'est étrange... Le noble désintéressement de Gerald, mon entrevue avec Mlle de Beaumesnil, votre réflexion sur le caractère de Mme de Senneterre qui, par cela qu'elle est très-fière elle-même... comprendra peut-être les exigences que ma propre dignité m'impose, tout cela me jette dans un trouble singulier; moi... tout-à-l'heure encore si désespérée . . . maintenant j'espère malgré moi ... Et grâce à vous, mon amie... mon pauvre cœur est moins serré... que lorsque vous êtes arrivée.
Si Ernestine n'eût pas respecté les projets de M. de Maillefort, quoiqu'elle les ignorât, elle eût mis un terme aux anxiétés de la duchesse, et augmenté ses espérances en lui donnant de nouvelles preuves de l'amour de Gerald et de la noblesse de son caractère; mais, pensant que tout serait bientôt éclairci, elle garda son secret et quitta Herminie.
Le lendemain, selon sa promesse, M. de Maillefort vint chercher la duchesse, et tous deux se rendirent aussitôt chez Mlle de Beaumesnil.
La Duchesse, III. . ~