‹ La duchesseChapitre 42 sur 56 · CHAPITRE QUINZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIEME

Mlle de Beaumesnil, avant de se rendre chez Herminie le vendredi matin, n'avait eu aucune explicatioa avec M. de la Rochaiguë et Mlle Héléna an sujet de MM. de Macreuse et de Mormand.

Au retour du bal, Ernestine, prétextant d'une falij;uc bien concevable, s'était retirée chez elle; puis le lendemain matin elle était sortie seule ave<; Aime Laine pour se rendre chez Herminie.

On devine sans peine les récriminations amères, courroucées, échangées entre le baron, sa femme et Mlle Héléna, en revenant de cette malencontreuse lète où leurs prétentions secrètes avaient été démasquées,

Mme de la Rochaiguë, toujours persuadée du futur mariage de M. de Senneterre et de Mlle de Bi-aunusnil, fut impitoyable dans son triomphe, qu'elle ne dévoila pas encore, et accabla de sarcasmes et de reproches le baron et sa sœur.

La dévote répondit doucement, pieusement ,.que le j, succès des méchants et des superbes était passager, et ,,que le juste, un moment accablé, se relewiit bientôt ,, radieux dans sa gloire."

Le baron, moins biblique, déclara, avec une fermeté que sa femme ne lui connaissait pas encore, qu'il ne pouvait obliger Mlle de Beaumesnil à épouser M. de Mormand, après la déplorable scène suscitée par M. de Maillefort, mais qu'il refuserait complètement, absolu- ■ment, irrévocablement, son consentement à tout autre mariage, jusqu'à ce que Mlle de Beaumesnil eût atteint l'âge où elle pourrait disposer d'elle-même.

Ernestine, à son retour de chez Herminie, avait été tendrement accueillie par Mme deRochaigue qui, toujours pimpante, souriante et triomphante, lui apprit que M. de la Rochaiguë, dans un premier moment de dépit, avait déclaré qu'il s'opposerait à tout mariage jusqu'à la majorité de sa pupille, mais que la volonté du baron ne signifiait rien du tout, et qu'avant vingt-quatre heures, il changerait d'avis, comprenant qu'il n'y avait de mariage possible pour Mlle de Beaumesnil qu'avec M. de Senneterre.

Et comme la baronne ajoutait qu'il serait convenable qu'Ernestine reçût le lendemain la mère Gcrald qui désirait faire auprès de l'héritière une démarche officielle et décisive, relativement au mariage projeté, la jeune fille répondit que, tout en appréciant beaucoup le mérite de M. de Senneterre, elle demandait quelques jours pour réfléchir, voulant ainsi se donner le temps de se concerter avec M. de Maillefort et Herminie, au sujet de ses projets à venir.

En vain la baronne insista, pour hâter la décision d'Ernestine: celle-ci fut inflexible.

Assez surprise et très-contrariée de cette résolution, la baronne dit à l'orpheline, au moment de la quitter:

— J'avais oublié de vous prévenir hier, ma chère belle, qu'après en avoir causé avec M. de Maillefort, qui est maintenant de mes meilleurs amis... et le vôtre aussi (vous savez tout le bien qu'il dit de M. de Senneterre), nous nous sommes promis de vous offrir l'occasion de faire une excellente action... dont j'avais d'ailleurs eu l'idée... même avant votre arrivée à Paris: ii s'agit d'une honnête et pauvre fille, qui a été appelée auprès de votre chère mère comme artiste; cette jeune personne est très-fière et fort dans la gêne; nous avons donc pensé que, sous prétexte de leçons de piano, vous pourriez lui venir en aide, et, si vous y consentez, le marquis vous la présentera demain.

On devine la réponse d'Ernestine et avec quelle impatience elle attendit l'heure où elle recevrait Herminie, accompagnée de M. de Maillefort.

Enfin arriva ce moment si impatiemment désiré depuis la veille.

Mlle de Beaumesnil voulut, ce jour-là, s'habiller absolument de la même manière que lorsqu'elle allait chez son amie; elle portait donc une petite robe d'indienne des plus modestes.

Bientôt un valet de chambre ouvrit cérémonieusement les deux battants de la porte du salon où se tenait habituellement l'héritière, et il annonça à haute voix :

— Monsieur le marquis de Maillefort.

Herminie accompagnait le bossu, et, ainsi qu'elle en

avait la veille prévenu Ernestine, elle se sentait, pour plusieurs raisons, très-troublée de cette entrevue avec Mlle de Beaumesnil.

Aussi la duchesse, dont le seia palpitait vivement,

tenait-elle les yeux constamment baissés; le valet de chambre eut le temps de fermer la porte et de sortir avant qu'Herminie n'eût reconnu Ernestine.

Le marquis jouissant délicieusement de cette scène, jetait un regard d'intelligence à Mlle de Beaumesnil, au moment où Herminie, surprise du silence qui l'accueillait, hasarda de lever les yeux.

— Ernestine!.. — s'écria-t-elle en faisant un pas vers son amie, — vous, ici?

Et, profondément surprise, elle regarda le marquis, tandis que Mlle de Beaumesnil, se jetant au cou d'Herniinie, l'embrassait avec effusion, ne pouvant retenir des larmes de joie que la duchesse sentit couler sur sa joue.

— Vous pleurez... Ernestine? — dit Herminie, de plus en plus étonnée, mais qui ne devinait rien encore, quoique son cœur battît pourtant avec une violence inaccoutumée.

— Mon Dieu!... qu'avez-vous... Ernestine, — reprit-elle, — comment vous retrouvai-je ici? chez Mlle de Beaumesnil... Vous ne me répondez pas!.. Mon Dieu !... je ne sais pourquoi je tremble ainsi.

Et la duchesse regarda le bossu, dont les yeux se mouillaient de pleurs.

— Je ne sais... mais il me semble qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, — reprit Herminie — Monsieur le Marquis, je vous en conjure... dites-moi ce que cela signiGe...

— Cela signifie, ma chère enfant, — dit M. de Maillefort, — que j'étais bon prophète lorsqu'en vous parlant de votre entrevue avec Mlle de Beaumesnil... je

vous disais... que cette rencontre vous causerait un plaisir... auquel vous ne vous attendiez pas.

— Alors, Monsieur, vous saviez donc que je trouverais ici Ernestine?

— J'en étais sûr...

— Vous en étiez sûr?

— Oui, cela ne pouvait pas manquer.

— Pourquoi cela?

— Par une raison bien simple... c'est que...

— C'est que?

— Vous ne devinez pas?

— Non, Monsieur.

■ — C'est que... les deux Ernestines .. . n'en font qu'une...

La duchesse était si loin de se douter de la vérité que, ne comprenant pas tout d'abord la réponse du bossu, elle répéta machinalement on le regardant:

— Les deux Ernestines... n'en font qu'une?

Mais voyant son amie, émue, tremblante, la contempler avec une expression de tendresse et de bonheur ineffable, en lui tendant les bras, elle s'écria, frappée de stupeur, presque de crainte:

— Mademoiselle de Beaumesnil... ce serait... ah! mon Dieu !.. c'est... c'est vous!...

— Oui... c'est elle!... — s'écria le bossu, dans un ravissement indicible, — c'est la fille de cette excellente femme qui vous aimait tant, et pour qui vous aviez un si profond... un si respectueux attachement.

— Ernestine est ma sœur!... — pensa la duchesse. A cette saisissante révélation, au souvenir de la manière étrange dont elle avait connu Mlle de Beaumesnil,

et des circonstances survenues depuis leur première rencontre, Herrainie, frappée d'une sorte de vertige, sentit ses idées se troubler; elle pâlit, trembla de tous ses membres, et il fallut qu'Eroestine la fît asseoir toute défaillante dans un fauteuil.

Alors, agenouillée devant elle, la couvant d'uu regard de sœur, Mlle de Beaumesnil prit les mains d'Herminie dans les siennes et les baisa presque pieusement, pendant que le marquis, debout, silencieux, contemplait cette scène attendrissante.

— Pardonnez-moi ... — balbutia Herminie, — mais l'isolement.... le trouble où je suis,... Mademoiselle...

— Mademoiselle!! oh! ne m'appelez pas ainsi, — s'écria Mlle de Beaumesnil, — ne suis-je donc plus votre Ernesline? l'orpheline à qui vous avez promis votre amitié... parce que vous la croyiez malheureuse?... Hélas! M. de Maillefort, notre ami, vous dira.,, si je n'étais pas en effet bien malheureuse, et si votre tendre affection ne m'est pas plus nécessaire que jamais . . . Qu'est-ce que cela vous fait que je ne sois plus la pauvre petite brodeuse?.. Allez, Herminie, la richesse a ses infortunes., bien grandes aussi, je vous le jure... De grâce, souvenez-vous des paroles de ma mère mourante qui, si souvent, vous parlait de moi... Oh! par pitié,... continuez de m'aimer pour l'amour d'elle...

— Rassurez-vous... vous me serez toujours chère... doublement chère, — répondit Herminie à sa sœur, — mais, voyez-vous, c'est à peine si je puis me remettre du trouble... de la stupeur où me jette tout ce qui arrive... pour moi, c'est comme un rêve, et quand je pense à la manière dont je vous ai rencontrée, Ernestine... et à

mille autres choses encore... j'ai besoin de vous sentir là... près de moi... pour croire à la réalité de ce qui se passe...

— Votre surprise est concevable, ma chère enfant, — reprit le marquis, — et moi-même, lorsque, chez vous, il y a peu de jours, j'ai rencontré Mlle deBeaumesnil ... j'ai été tellement étourdi, que si, pendant quelques instants le hasard n'avait pas détourné vos regards... vous vous seriez aperçu de mon étonnement ; mais j'avais promis le secret à Ernesline, et je l'ai tenu jusqu'ici.

Le premier saisissement d'Herminie passé, la réflexion lui revint lucide et prompte ; aussi ses premières questions furent-elles:

— Mais, Ernestine? comment se fait-il que vous soyez venue chez Mme Herbaut? Quel est ce mystère?... Pourquoi vous étes-vous fait présenter dans celte réunion?

Ernestine sourit tristement, alla prendre sur une table le journal qu'elle écrivait sous l'invocation de la mémoire de sa mère, et l'apportant ouvert à llerminie à l'endroit où se trouvait le récit des divers motifs qui avaient forcé la plus riche héritière de France à tenter la pénible épreuve qu'elle avait courageusement subie, la jeune liile dit à la duchesse :

— J'avais prévu votre question, Herminie, et comme je tiens à ce que vous me croyiez en tout digne de votre affection... je vous prie de lire ces quelques pages,... elles vous diront la vérité.... car c'est à la mémoire de ma mère que je les adresse;.. Monsieur de Maillefort... veuillez prendre connaissance de ce récit en même temps qu'Hcrminie... vous verrez que si malheureuse-

ment j'ai d'abord cru à d'indignes calomnies dirigées contre vous... votre sage et sévère leçon n'a pas été perdue pour moi, elle seule m'a donné le courage de tenter une épreuve qui, peut-être, vous paraîtra bien étrange, Herminie.

, La duchesse prit le livret des mains d'Ernesline.

Ce fut alors un tableau intéressant que de voir Herminie assise... tenant l'album ouvert... pendant que le marquis, courbé sur le dossier du fauteuil où elle était, lisait en même temps qu'elle et comme elle, en silence, le naïf récit de Mlle de Beaumesnil.

Celle-ci, pendant tout le temps de celte lecture, regardait attentivement Herminie et le bossu, curieuse, presque inquiète de savoir si les deux personnes en qui elle était résolue de placer désormais toute sa confiance, approuvaient les motifs qui avaient guidé sa conduite.

Bientôt elle ne conserva pas à ce sujet le moindre doute; quelques exclamations à la fois touchantes et sympathiques lui témoignèrent l'approbation du marquis et d'Herminie.

Lorsque tous deux eurent terminé cette lecture, la duchesse, essuyant des larmes d'attendrissement, dit à Ernestine:

— Ce n'est plus seulement de l'amitié que je ressens pour vous, Ernestine... c'est du respect, c'est presque de l'admiration... Combien, mon Dieu! vous avez dû souffrir de ces doutes affreux! quel courage il vous a fallu.... pauvre petite.... pour prendre toute seule un parti si grave, pour affronter une épreuve devant laquelle tant d'autres auraient reculé!... Ah! da moins... j'ai pu vous offrir une affection... que vous avez

dû croire aussi désintéressée qu'elle l'était réellement. J'ai pu vous prouver, Dieu en soit béni! que vous pouviez, que vous deviez être aimée pour vous-même.

— Oh! oui, — répondit Ernestine avec effusion, — c'est cela qui me rend cette amitié si douce et si précieuse.

— Herminie a raison, votre conduite est belle et vaillante, — dit à son tour le marquis non moins ému. — Les quelques mots que vous m'avez dits à ce sujet au bal d'avant-hier, ma chère enfant, ne m'avaient qu'imparfaitement instruit... Bien, bien, vous êtes la digne flUe de votre digne mère...

Soudain, la duchesse, se souvenant de la promesse faite par Ernestine à Olivier, s'écria avec anxiété:

— Oh! mon Dieu! j'y songe, Ernestine,... et l'engagement qu'hier vous avez pris en ma présence avec M. Olivier?...

— Eh bien! — répondit simplement Mlle de Beaumesnil, — cet engagement, je le tiendrai...

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