CHAPITRE SEIZIEME
M. de Maillefort, en entendant Mlle deBeaumesnil parler d'un engagement qu'elle avait pris avec M. Olivier et qu'elle voulait tenir, futaussi inquiet que surpris, tandis que la duchesse reprit:
— Comment, Ernestine, celte promesse faite à M. Olivier ...
— Eh bien! cette promesse... je vous le répète, ma chère Herminie, je la tiendrai... Ne m'avez-vous pas approuvée d'accepter l'offre de M. Olivier? N'y avez-vous pas vu... comme moi... une garantie certaine pour mon bonheur à venir? N'avez-vous pas enfin senti comme moi toute la générosité de la proposition qui m'était faite?
— Sans doute... Ernestine, mais c'était è la pauvre petite brodeuse que s'adressait M. Olivier.
— Eh bien! pourquoi sa générosité me paraîtrait-elle moindre à cette heure, ma bonne Herminie? Pourquoi les garanties de bonheur que m'assurait cette offre, ne seraient-elles pas maintenant aussi certaines?
— Que vous dirai-je, Ernesline? ... je ne trouve rien à vous répondre... Il me semble que vous avez raison, et cependant... malgré moi, je me sens inquiète... Mais tenez... vous ne pouvez avoir de secret pour M. de Maillefort...
— Non, certes... Herminie, et je suis sûre que M. de Maillefort m'approuvera.
Le marquis avait silencieusement écouté et réfléchi.
— Le Monsieur Olivier' dont il s'agit, — dit le bossu, — n'est-il pas le danseur qui vous a ia\'\\é jtnr charité? et dont il est question dans votre récit, ma chère enfant?
— Oui, Monsieur de Maillefort, — répondit Mlle de Beaumesnil.
— Et c'est l'oncle de M. Olivier qu'Ernestine a l'autre jour sauvé d'une mort presque certaine, — ajouta Herminie.
— Son oncle ! — dit vivement le bossu. Puis, après un moment de réflexion, il ajouta :
— Je comprends: ... la reconnaissance, jointe sans doute à un sentiment plus tendre... né lors de votre rencontre avec ce jeune homme chez Mme Hcrbaut, lui a fait proposer à Ernesline, qu'il croyait abandonnée.... malheureuse...
— Un mariage inespéré pour une pauvre orpheline... ainsi que je paraissais à ses yeux, — reprit Mlle de Beaumesnil, — car M. Olivier... vient d'être nommé offlcier, et c'est celte fortune qu'il a offerte à la pauvre brodeuse..
— Ne s'appelle-t-il pas Olivier Raymond? ... — s'écriale bossu, comme si uu souvenir lui revenaità l'esprit.
— 11 s'appelle ainsi, — répondit Ernesline — vous le connaissez, Monsieur?
— Olivier Raymond, sous-officier des hussards et décoré en Afrique, n'est-ce pas? — continua le marquis.
— Oui, Monsieur de 3Iaillefort... c'est cela même.
— Alors, c'est pour lui, que moi, qui ne sollicite guères... j'ai sollicité à la demande et en compagnie de mon brave et bon Gerald de Senneterre qui aimait ce jeune homme comme un frère, — ajouta le bossu d'un air pensif.
Et, de nouveau, s'adressant à Ernestine :
— Mon enfant... c'est le meilleur ami de votre mère ... c'est presque un père qui vous parle... Tout ceci me paraît fort grave; je tremble que la générosité de votre caractère ne vous ait emportée trop loin... Ainsi, vous avez pris un engagement formel avec M. Olivier Raymond?
— Oui, Monsieur...
— Et vous l'aimez?...
— Autant que je l'estime, mon bon Monsieur de Maillefort.
— Je comprends, hélas ! ma chère enfant, qu'après les horribles révélations du bal d'avant-hier... vous sentiez plus que jamais le besoin d'une affection sincère, désintéressée; je comprends encore que vous trouviez un charme... extrême, je dirai plus, des garanties peutêtre réelles... dans l'offre généreuse de M. Olivier Raymond; mais... cela n'empêche pas que vous n'ayez été au moins imprudente., en vous engageant formellement. Songez-y ! il y a si peu de temps que vous connaissez M. Olivier !
— Il est vrai. Monsieur de Maillefort... mais il ne m'a pas fallu plus de temps, lorsque mes yeux se sont
ouverts.... pour reconnaifre que vous m'aimiez avec la i plus tendre sollicitude... et qu'Herminie était la plus noble créature qu'il y ait au monde. Allez, croyez-moi, ] Monsieur de Maillefort, je ne me trompe pas davantage ; sur M. Olivier. j
— Mon Dieu! je désire vous croire, mon enfant, i Ce jeune homme est le meilleur ami deM. de Senneterre
... Pour moi, je l'avoue, c'est déjà une très-bonne présomption... puis, avant de m'intéresser au protégé de Gerald, craignant qu'il n'eût été aveuglé par son affection pour un ancien compagnon d'armes, je me suis in- j formé de M. Olivier. i
— Eh bien? — dirent en même temps Ernestine et Herminie. |
— Eh bien! mes enfants, la meilleure preuve de l'excellence de ces informations, est que j'ai servi M. !
Olivier de toutes les forces d'un crédit... dont j'use trcs-
rarement. P
— Alors, Monsieur de Maillefort, que craignez vous | pour moi? — reprit Ernestine. — Pouvais-je faire un j meilleur choix? La naissance de M. Olivier est honora- | ble, sa profession honorée. 11 est pauvre... soit... Mais '. ne suis-jc pas hélas... que trop riche? Et puis songez à { ma position d'héritière... sans cesse exposée aux machi- j nations odieuses dont avant-hier encore vous avez fait justice. Songez que , pour me sauvegarder de ces misérables cupidités, vous avez sagement éveillé en moi une défiance, peut-être, maintenant incurable... Aussi désormais, en proie à cet horrible soupçon: — que je ?ie s?ds recherchée que pour mon argent , — en qui aurai-je foi! chez qui.... et dans quelles circonstances voulez-
vous que je trouve jamais ce désintéressement, cette générosité dont M. Olivier m'a donné une preuve si convaincante? Car enfin.,, dans l'offre qu'il m'a faite, me croyant pauvre, abandonnée... n'est-ce pas lui qui est le millionnaire?
Le marquis regarda Herminie en souriant à demi et lui dit:
— Votre amie... la petite brodeuse, a réponse à tout., et il faut l'avouer, ses réponses, sous un certain côté, sont pleines de justesse, déraison, de prévoyance... et il me serait très-difficile de lui prouver qu'elle a tort.
— 11 est vrai, Monsieur, — reprit Herminie, — moimême, tout-à-l'heure... je cherchais des objections.... contre sa promesse... et je n'en trouve pas.
— Ni moi non plus, mes pauvres enfants, • — reprit tristement le bossu, — mais malheureusement la raison ne fait pas le droit,... et, en admettant même qu'il n'y ait pas au monde pour Ernestine un mariage plus convenable que celui dont il s'agit, il lui faut, pour se marier, le consentement de son tuteur, et, avec les idées que je lui connais, il est impossible qu'il consente à une pareille union,... il faudra donc qu'Ernesline attende plusieurs années... ce n'est pas tout, tôt ou tard M. Olivier saura que la petite brodeuse est la plus riche héritière de France , et d'après ce que vous me dites de lui , mes enfants , d'après ce que m'en a dit Gerald lui-même, il est à craindre que, dans son excessive délicatesse, M. Olivier ne recule devant la pensée d'être soupçonné de cupidité... en épousant... lui, sans fortune, une si riche héritière ;... aussi, malgré son amour et sa vive recon-
naissance, sera-t-il peut-être capable de tout sacrifier aux scrupules d'un cœur susceptible et fier...
A ces paroles du marquis, dont elle ne reconnut que trop la justesse, Mlle de Beaumesnil tressaillit, une douloureuse angoisse lui serra le cœur, et elle s'écria avec amertume :
— Fortune maudite ! !... Je ne lui devrai donc jamais que déceptions et tourments!...
Puis, elle ajouta d'une voix suppliante, en attachant sur le bossu un regard noyé de larmes :
■ — Ah! Monsieur de Maillefort, vous étiez le meilleur ami de ma mère, vous aimez tendrement Herminie ... sauvez-moi... sauvez-la... venez à notre aide... soyez notre génie tutélaire... car, je le sens, ma vie sera à jamais flétrie, désolée par le doute et la défiance que vous m'avez inspirés; la seule chance de bonheur qui me reste, est d'épouser M. Olivier... et Herminie mourra de chagrin... si elle n'épouse pas M. de Senneterre. Encore une fois, bon Monsieur de Maillefort, ayez pitié de nous.
— Ah! Ernestine! — dit la duchesse à son amie d'un ton de triste reproche et en devenant pourpre de confusion, — ce secret.... je ne l'avais confié qu'à vous seule!
— Gerald!... — s'écria le marquis, à son tour confondu de cette révélation, en interrogeant Herminie du regard, — Gerald.... vous l'aimez! C'est donc à cette irrésistible passion qu'il faisait allusion, lorsque, hier encore, comme je le louais de sa généreuse conduite envers Mlle de Beaumesnil, il me disait qu'il ne vivait que pour une jeune OUe digne de son adoration... Oui,
maintenant, je comprends tout... pauvres chères enfants ... aussi votre avenir m'épouvante.
— Pardon... oh! pardon, Herminie, — ditErnestine à son amie, dont les larmes coulaient silencieusement, — ne m'en veuillez pas d'avoir abusé de votre confldence. Mais en qui pouvons-nous avoir foi et espoir, si ce n'est en M. de Maillefort? Qui mieux que lui pourra nous guider, nous protéger, nous soutenir dans ces cruels jours d'épreuve? Hélas! il l'a dit lui-même toutà-I'heure, la raison n'est pas le droit... il avoue que, d'après la position que m'a faite cette fortune maudite, je ne puis placer plus sûrement mon affection que dans M. Olivier... et que pourtant... de grandes difficultés menacent ce mariage... Il en est ainsi de vous, Herminie.. M. de Maillefort est certainement convaincu, comme moi, qu'il n'y a plus de bonheur possible pour vous et pour M. de Senneterre que dans votre union, aussi menacé que la mienne.
— Ah! mes enfants, — dit le bossu, — si vous saviez quelle femme est la duchesse de Senneterre!... Eh! mon Dieu, je vous l'ai dit l'autre jour, ma chère Herminie, lorsque vous me demandiez sur son caractère des renseignements dont, à cette heure , je vois le motif ... il n'est pas de femme plus stupidement vaine de son titre.
— Et pourtant Herminie ne veut épouser M. Gerald que si Mme de Senneterre vient la voir, et lui dire qu'elle consent à ce mariage! Cette juste fierté d'Herminie, vous l'approuvez, n'est-ce pas. Monsieur de Maillefort?
— Elle veut cela?... O! la vaillante et noble fille! — s'écria le marquis, après un moment de surprise, —
La Duchesse. III. 13
toujours cet admirable orgueil qui me la fait tant chérir... Certainement je l'approuve, je l'admire... Une résolution pareille est d'un cœur haut et hardi.... Ah! je ne m'étonne plus de la folle passion de Gerald. Nobles enfants! leurs cœurs se valent; ne sont-ils pas égaux? Eh! voilà la vraie noblesse!
— Herminie, — dit Ernestine, — vous entendez Monsieur de Maillefort? Maintenant me reprocherezvous encore d'avoir abusé de votre secret?
— Non... non, Ernestine, — répondit doucement la duchesse. — Non, je ne vous reprocherai qu'une chose, c'est d'avoir causé un chagrin inutile... à M. de Maillefort, en lui faisant connaître des malheurs auxquels il ne peut remédier...
— Mon Dieu! qui sait? — reprit vivement Ernestine. — Vous ne le connaissez pas, Herminie. Vous ignorez
ombicnM. de Maillefort a d'influence dans le monde, combien il inspire à la fois de sympathie, de vénération aux nobles cœurs, et d'épouvante aux méchants et aux lâches. Et puis il est si bon! si bon... pour ceux qui souffrent, il aimait tant ma mère...
Et comme M. de Maillefort, vaincu par l'émotion, détournait la télé pour cacher ses larmes, Mlle de Beaumcsnil reprit, de plus en plus suppliante :
— Oh! n'est-ce pas, Monsieur de Maillefort, que \ous avez pour nous la sollicitude d'un père... Ne sommes-nous pas sœurs à vos yeux? par notre tendresse et par l'attachement filial que nous vous portons... Oh! par pitié, ne nous abandonnez pas.
El Ernestine prit la main du bossu pendant qu'Herminie, cédant à l'entraînement de son amie, prenait
l'autre main du marquis en disant aussi d'une voix suppliante.
— Hélas! Monsieur de Mailieforlj nous n'avons plus d'espoir qu'en vous...
Le trouble... l'attendrissement du bossu étaient à leur comble...
L'une des jeunes filles qui l'imploraient avait, pour mère une femme qu'il avait si long-temps aimée...
L'autre... appartenait peut-être aussi à cette femme, car, bien souvent, le marquis, revenant à sa première conviction, se persuadait qu'Herminie était la fille de Mme de Beaumesnil...
Mais, quoiqu'il en fût, M. de Maillefort avait reçu de celte mère mourante la mission sacrée de veiller sur Ernestine et sur Herminic... Cette mission, il avait juré de la remplir; aussi, ne pouvant contenir les sentiments qui débordaient son cœur, il serra passionnément les deux jeunes filles sur sa poitrine, eu murmurant d'une voix étouffée par les sanglots :
— Oui... oui... chères et pauvres enfants... je ferai pour vous.... ce que pourrait faire le plus tendre des pères.
Il est impossible de peindre celte scène touchante, de rendre l'effet du silence de quelques inslantsqui succéda et qu'Ernestine, radieuse d'espérance, interrompit la première en s'écrianl:
— Herminie... nous sommes sauvées: vous épouserez M. Gerald, et moi M. Olivier.