‹ La duchesseChapitre 44 sur 56 · CHAPITRE DIX-SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIEME

M. de Maillefort, en entendant Mlle de Beaumesnil s'écrier: „ — Herminie! nous sommes sauvées; vous ,, épouserez M. Gerald, et moi M. Olivier," — M. de Maillefort secoua mélancoliquement la tête et reprit en souriant à demi:

— Un instant, Mesdemoiselles, n'allez pas concevoir maintenant de folles espérances qui me tourmenteraient autant que votre désespoir... Voyons, mes enfants. ..parlons sagement, froidement;... ce n'est pas en s'exaltant comme vous faites... et moi aussi par contre-coup, que l'on avance les affaires, l'émotion vous brise, on souffre, on pleure, et voilà tout...

— Oh! Monsieur de Maillefort, ces larmcs-làsont douces... — dit Ernestine en essuyant ses yeux, — il ne faut pas les regretter.

— >'on . . . mais il ne faut pas les renouveler... cela trouble la vue... et nous avons besoin, mes pauvres enfants, de voir clair... bien clair, dans notre situation.

— Monsieur de Maillefort a raison, — reprit Herminie, — soyons calmes, raisonnables...

— Oui, soyons raisonnables... dit Ernestiue, — Monsieur de Maillefort, asseyez-vous là . . . entre nous deux... et causons sagement... froidement, comme vous dites.

— • Voyons... — reprit le bossu, assis sur un canapé au milieu des deux jeunes filles et prenant une de leurs mains dans les siennes, — de qui allons-nous d'abord nous occuper?

— D'Herminie... dit vivement Ernestine.

— D'Herminie . . . soit, — répondit le marquis. — Herminie et Gerald s'aiment tendrement, ils sont dignes l'un de l'autre... c'est entendu -, mais, par un orgueil que j'admire et que j'approuve, parce qu'il n'est pas d'amour ou de bonheur possibles sans dignité, Herminie ne consent à épouser Gérald... que si elle reçoit au sujet de ce mariage la visite de la duchesse de Senneterre... il s'agit de trouver le moyen d'amener à cette démarche la plus hautaine des duchesses... Rien que cela...

— Ah! Monsieur de Maillefort, — dit Ernestine, — rien ne vous est impossible... à vous.

— Entendez-vous cette petite câline avec sa douce voix, — reprit le marquis en souriant, — rien ne vous est impossible, à vous, Monsieur de Maillefort!

Et il reprit en soupirant :

— Chère enfant... si vous saviez ce que c'est que la vanité dans l'égoïsme! et ces deux mots vous peignent Mme de Senneterre. Mais enfin, quoique je ne sois pas un grand enchanteur, il me faudra tâcher de charmer ce monstre à deux têtes.

— Ah ! Monsieur, — dit Herminie, — si jamais vous pouviez opérer ce prodige, ma vie entière...

— J'y compte bien, mon enfant... oui, j'espère que, durant votre vie entière, vous m'aimerez , . . lors môme que je neréussirais pas dans ceque jeveuxentreprendre, car j'en serais, je crois, aussi malheureux que vous, et c'est surtout alors que j'aurai besoin de consolations. Maintenant, à votre tour, ma chère Ernestine...

— Oh! moi, — dit tristement Mlle de Beaumesnil, — ma position est encore plus difficile que celle d'Herminic...

— Ma foi ! je n'en sais rien... mais je dois vous prévenir, ma pauvre enfant, que je ne puis me mêler en rien de ce qui vous concerne... avant d'avoir pris denouvelles informations sur M. Olivier Raymond...

— Comment, Monsieur de Maillefort, — dit Ernestine, — celles que vous avez déjà sur lui, ne suffisent pas?

— Elles sont excellentes ... en ce qui touche sa vie de soldat; mais comme il ne s'agit pas d'un nouveau grade à lui conférer, et que l'on peut être lun très-brave officier et un très-mauvais mari, je m'informerai... comme il convient...

— Pourtant M. de Sennelcrre vous a dit tout le bien possible de M. Olivier...

— Ma chère enfant, on peut être un excellent ami, un parfait camerade, et rendre sa femme malheureuse...

— Ah! Monsieur, quel soupçon! Songez donc que M. Olivier me croit pauvre... et que...

— Tout cela est à merveille... la reconnaissance... la générosité... l'amour l'ont amené à vous offrir ce qu'il

croit une fortune inespérée pour vous ; c'est un premier mouvement, très-généreux, et tout-à-l'heure j'en ai été moi-même si touché, si ému . . . que je me suis laissé entraîner comme vous et comme Herminie.

— Et maintenant. Monsieur, — demanda Ernestine avec inquiétude, — est-ce que votre opinion aurait cliangé?

— Maintenant, mon enfant, je ne juge plus seulement avec mon cœur, mais aussi avec ma raison... et ma raison me dit que si le premier mouvement de M. Olivier est excellent... ce n'est qu'un premier mouvement. Je ne doute pas un instant que M. Olivier ne tienne la promesse qu'il vous a faite . . . qu'il ne l'accomplisse avec bonheur; mais je veux être certain . . . autant que l'on peut être certain de quelque chose... que, dans le cas où M. Olivier vous épouserait, toute sa vie serait d'accord... avec ce premier mouvement que j'admire autant que vous.

Ernestine ne put cacher une sorte d'impatience douloureuse en écoutant ces sages et prudentes paroles. Le marquis reprit d'un ton à la fois grave et tendre :

— Ma pauvre enfant, la confiance que vous mettez en moi, l'attachement que j'avais pour votre mère... l'intérêt même de votre avenir m'obligent de vous parler ainsi, de vous attrister peut-être... mais, je vous le jure, si M.Olivier me paraît digne de vous, alors je m'emploierai corps et ame à applanir les nombreux obstacles qui s'apposent à votre mariage.

— Ernestine, — dit Herminie à son amie, — nous devons avoir une foi aveugle dans M. de Maillefort... la responsabilité qu'il prend en s'occupant de nous, est si

grande!... et, d'ailleurs, loin de redouter les informations qu'il veut prendre... provoquez-les, au contraire, elles vous seront une preuve de plus que M. Olivier est, comme je le crois aussi, moi, en tout digne de vous.

— C'est juste, Herminie, et vous, Monsieur de Maillcfort, pardonnez-moi, — dit timidement Mlle de Beaumesnil, — j'ai eu tort... mais hélas! il s'agit de ma seule chance de bonheur peut-être, jugez de mon inquiétude... de ma frayeur, lorsque je songe qu'elle pourrait m'échapper.

— C'est, au contraire, mon enfant, pour rendre cette chance plus certaine, que je vous parle ainsi; maintenant supposons que M. Olivier réunisse les qualités... que je désire... Il faudra d'abord décider votre tuteur à consentir à ce mariage... puis, chose plus difficile peutêtre... je le crains... persuaderM. Olivier qu'il peut, sans scrupule, épouser... lapins riche héritière de France, puisqu'il l'a aimée, la croyant pauvre et abandonnée...

Hélas!... maintenant je suis commevous... Monsieur de Maillefort... — dit Ernestine avec accablement, — j'ai peur queM. Olivier ne refuse... et pourtant ce refus... prouverait une telle noblesse d'ame... que, tout en me désespérant... je ne pourrais m'cmpêchcr de l'admirer... Hélas! mon Dieu! comment faire, Monsieur de Maillefort?

— Je n'en sais rien encore, mon enfant, je vais songer à cela toute cette nuit... et... j'aurai bien du malheur ... si je ne trouve pas quelque chose... J'entrevois môme ... déjà vaguement... — ajouta le bossu en réfléchissant, — oui... pourquoi non? Enfin, une fois seul, je mettrai

un peu d'ordre dans ce chaos d'idées ; mais surtout ne nous désespérons pas.

— Monsieur de Maillefort, — reprit Herminie, — croyez-vous qu'Ernestine doive revoirbientôtM. Olivier?

— D'ici à quelques jours... non sans doute...

— Mon Dieu!... que va-t-il penser de moi? ^- dit tristement Mlle de Beaumesnil.

— Quant à cela, Ernesline, rappelez-vous que vous lui avez dit que la parente chez qui vous viviez, avait un caractère si difficile . . . que vous demandiez quelques jours pour décider si ce serait M. Olivier ou son oncle qui irait demander votre main à cette parente.

— Il est vrai, — reprit Ernestine, — cela me donnera du moins quelques jours . . . pendant lesquels M. Olivier ne sera pas inquiet...

— Et cette prétendue parente? — reprit M. de Maillefort, — c'est sans doute votre gouvernante, ma chère enfant?

— Oui, Monsieur.

— Vous êtes sûre de sa discrétion?

— Son intérêt môme m'en répond. Monsieur.

— Cela est très-important, car pour qu'il y ait quelque chance de réussir . . . dans nos projets, il nous faut un secret absolu, — dit le bossu, — et je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère Herminie, que Gerald lui-même doit ignorer que la petite brodeuse, dont lui a sans doute parlé M. Olivier... est Mlle de Beaumesnil.

— Hélas... Monsieur, celte discrétion me sera facile... je ne reverrai Gerald que le jour où sa mère sera venue chez moi., sinon, je ne le reverrai jamais... — dit la jeune fille avec accablement.

— Allons . . . mon enfant, du courage, — lui dit le bossu, — je ne suis pas dévot, mais je crois au Dieu des bonnes gens... Vous voyez qu'il s'est déjà passablement manifesté, en nous réunissant tous trois. Couragedonc... Mais, pour en revenir à M. 01i\ier, ma chère Herminie... si vous le voyez, comme c'est probable, vous lui direz qu'Ernestine est un peu souffrante... cela me donnera le temps d'aviser, car tout ce que je vous demande, mes pauvres chères enfants, c'est de me donner seulement huit jours... Si en huit jours je n'ai pas conduit les choses à bien, c'estque cela aura été impossible .. . de toutes façons... Alors, il sera temps de songer à la résignation... aux consolations ... Et, tenez, mes enfants, avouez que s'il vous fallait renoncer à ces mariages si désirés... ce cruel chagrin vous abattrait moins. . . réunies toutes deux qu'isolées!... Et puis enfin, je serai là aussi, moi, et, à nous trois, nous serons bien forts contre le malheur.

— Ah! Monsieur deMaillefort, — dit Herminie, — un si grand chagrin... sans l'amitié d'Ernestine... sans la vôtre... c'eût été la mort.

— Hélas! ma pauvre Herminie, — reprit Ernestine, pendant ces huit jours qui vont s'écouler, quelles angoisses, quelles craintes! Mais, du moins, nous nous verrons chaque jour, n'est-ce pas? Et bien mieux, — s'écria Mlle de Beaumesuil, tressaillant de bonheur à cette idée subile, — nous ne nous quitterons plus...

— Que dites-vous, Ernestine?

— Vous logerez ici, avec moi... dès aujourd'hui, Herminie... N'est-ce pas. Monsieur de Maillcfort?

— Ernestine... ce serait un grand bonheur pour moi,

— répondit Herminie en rougissant, — mais ... je ne saurais accepter.

Le bossu devina le sentiment d'orgueil d'Herminie: elle eût considéré comme une sorte d'humiliation d'accepter de la riche héritière . . . une vie oisive et somptueuse... et d'ailleurs, la proposition d'Ernesline, en admettant même qu'elle eût été acceptée par la duchesse, pouvait contrarier les desseins de M. deMaillefort; aussi dit-il à Mlle deBeaumesnil qui était aussi surprise que chagrine du refus de son amie:

— Il y aurait, je crois, de graves inconvénients pour mes projets, ma chère enfant, à mettre votre tuteur et sa famille dans le secret de votre tendresse pour Herminie, car l'on rechercherait ici la cause de celle liaison si subite et si intime avec la jeune personne que vous êtes censée avoir vu aujourd'hui pour la première fois... et ces soupçons... la défiance qu'ils exciteraient... pourrait me gêner beaucoup...

— Allons... il faut se résigner, — reprit tristement Ernestine, — il m'eût été pourtant si doux de passer avec Herminie ces huit jours d'attente et d'angoisse...

— Je partage vos regrets, Ernestine, — dit la duchesse,— mais M.deMailIfort sait mieux que nous ce qui convient à nosinlérêts... et d'ailleurs, cette brusque disparition de chez moi aurait peut-être éveillé lessoupçons de M. Olivier; il m'eût été impossible de lui donner de vos nouvelles... et puis enfin, ma chère Ernestine, il ne faut pas oublier que je vis de mes leçons... et je ne puis rester huit jours oisive...

A ces mots, le premier mouvement de Mlle de Beaumesnil fut de regarder la duchesse avec une sorte de slu-

peur, ne comprenant pas qu'Herminie pût songer à continuer de travailler pour vivre, maintenant qu'elle avait pour amie la plus riche héritière de France...

Mais r(îfléchissant bientôt à la délicatesse et k l'orgueil de la jeune artiste, Mlle de Beaumesnil frémit eu pensant qu'elle avait été sur le point de blesser peut-être à jamais son amie par une offre inconsidérée.

— II est vrai, ma chère Herminie, — répondit-elle donc, — je ne songeais pas à vos leçons... En effet, vous ne pouvez les manquer... mais du moins vous me classerez parmi vos élèves favorites, et vous ne serez pas un jour sans venir, n'est-ce pas?

— Oh!... je vous le promets, — répondit Herminie, soulagée d'un poids cruel, car, un instant, et ainsi que l'avait pressenti Ernestine,/<î duchesse avait tremblé que son amie n'insistât pour lui faire accepter une hospitalité qu'elle regardait comme une humiliation.

— Ainsi donc, mes enfants, — dit le marquis en se levant, — tout est bien convenu de la sorte . . . Quant à votre manière d'être avec votre tuteur, ma chère Ernestine, soyez froide, réservée,... vivez le plus possible chez vous... mais ne témoignez à ces gens-là aucuo amer ressentiment... Un éclat pourrait nous tous compromettre ... Plus tard nous verrons.

— A ce propos, Monsieur de Maillefort, — reprit Ernesline, — je crois bon de vous avertir que Mme de la Rochaiguë, toujours persuadée que j'ai l'intention d'épouscrM.Gerald... voulait aujourd'hui même m'engager à recevoir I\Ime de Senneterre... j'ai demandé quelques jours pour réfléchir...

— Vous avez sagement fait, mon enfant; mais de-

main ... il faudra formellement déclarer à Mme de la Rochaiguë, que vous ne voulez pas vous marier avecGerald... sans donner d'autres explications; je me chargerai du reste.

— Je suivrai vos avis, Monsieur... demain, je vous dirai, à vous, Herminie... pour vous rendre Gère et heureuse, combien la conduite de M. de Senneterre a été belle et loyale envers moi, n'est-ce pas, Monsieur de Maillefort?

— Elle a été admirable ... ma chère enfant; Gerald m'avait prévenu d'avance de son projet, et il n'a pas failli à sa promesse . . . Allons! mes enfants, il faut vous séparer.

— Mon Dieu! déjà... — dit Ernestine, — laissezmoi du moins Herminie jusqu'à ce soir... Monsieur de Maillefort.

— Malheureusement je ne puis rester, Ernestine, — dit la duchesse en tâchant de sourire. — J'ai à cinq heures une leçon chez un M. Bouffard, que M. Maillefort connaît, et il faut que je sois très-exacte pour conserver mes écolières.

— Je n'ai rien à dire à cela, Herminie, il faut se résigner, — répondit Mlle de Beaumesnil avec un soupir, car elle songeait aux difficultés , aux entraves sans nombre, que le travail auquel était obligée Herminie, apportait dans les plus douces relations de sa vie.

— Mais du moins, — reprit-elle, — à demain! Herminie.

— Oh! oui... — xé\>onû\l la duchesse... et j'attendrai demain avec autant d'impatience que vous... je vous l'assure...

— Hcrminie, — dit soudain Mlle de Beaumesnil, d'une voix émue, — m'aimez-vous toujours autant... que lorsque vous me croyiez Ernestine... la petite brodeuse?

— Je vous aime... peut-être davantage encore — répondit la duchesse avec effusion; — car Mile de Beaumesnil a conservé le cœur d'Ernesline la brodeuse...

Les deux jeunes filles s'embrassèrent encore une fois, et se séparèrent.

IMPRIMERIE DE B. TAOCHNITZ JâUNE.

LES

SEPT PECHES CAPITAUX

PAR

EUGÈNE SUE

aUATRIÈME VOLUME.

EDITION OniCINALE POUR TOUTE L'ALLEMAGNE. '

x.'Or«ue:iïi.

QUAXniÈME VOLUME"

LEIPZIG

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