CHAPITRE PREMIER
Deux jours après son entretien avec Herminie etEr ncsline, M. de Maillefort, en suite de deux longues et sérieuses conversations avec Geraid, à qui il recommanda de ne tenter aucune démarche auprès de sa mère à propos d'Herminic, M. de Maiilcfort écri\it à la duchesse de Senueterre pour lui demander un rendez-vous le jour même, et se présenta chez elle à l'heure convenue.
Le marquis, prévenu par Gcrald, ne s'étonna pas de l'expression de chagrin courroucé môle d'accablement qu'il trouva sur la physionomie de Mme de Sennclerre, car, le matin même, Mme de la Rochaiguë lui avait annoncé que Mlle de Beaumesnii, tout en appréciant M. de Senneterre comme il devait l'être, ne voulait pas l'épouser.
A la vue du bossu, les ressentiments de Mme de
Senneterre s'exaspérèrent encore, et elle lui dit avec amertume:
— Avouez, Monsieur, que je suis grandement généreuse?
— En quoi cela, Madame?
— Ne vous donnai-je pas, Monsieur, le plaisir de venir insulter aux chagrins que vous avez causés?
— De quels chagrins voulez-vous parler?
. — De quels chagrins! — s'écria la duchesse avec explosion, — n'est-ce pas votre faute... si le mariage de mon fils avec Mlle de Beaumesnil est rompu?
— C'est ma faute?
• — Ohi... je ne suis pas votre dupe, Monsieur, et c'est pour que vous en soyez bien certain que j'ai accepté le rendez-vous que vous avez eu l'audace de me demander... Je n'ai pas voulu laisser échapper celte occasion de vous dire bien en face l'aversion que vous m'inspirez.
— Soit... Madame; c'est un sujet de conversation tout comme un autre, et vous excellez dans ce genre d'entretien.
— Monsieur de Maillefoivt m'obligera de garder son impertinente ironie pour une occasion meilleure, — dit Mme de Sennclerre avec une hauteur courroucée, — et il voudra bien se rappeler qu'il a l'honneur de parlera la duchesse de Senneterre !
— Madame la duchesse de Senneterre me fera la
grâce de me traiter avec la considération qui m'est due, — répondit sévèrement le bossu, — sinon, je mesurerai exnctement mes paroles sur les paroles de Madame de Sennelerre.
— Une menace... Monsieur!
— Une leçon... Madame...
— Une leçon... à moi!
— Et pourquoi donc pas? Comment! moi qui étais le plus ancien ami de votre mari, moi qui aime Gerald comme un fils, ... moi qui ai droit aux égards, à l'estime de tous... entendez-vous bien, Madame, à l'estime de tous, moi dont la naissance est au moins égale à la vôtre (il faut bien vous dire cela, puisque vous attachez un si haut prix à ces misères), vous m'accueillez l'injure à la bouche, la colère dans le regard, et je ne vous rappellerais pas à ce que vous me devez,... à ce que vous vous devez à vous-même!...
Comme toutes les personnes vaines, altières, habituées à n'être jamais contredites, Mme de Scnneterre devait être d'abord surprise, irritée, puis dominée par un langage rempli de bon sens et de fermeté; aussi, sa colère faisant place à un douloureux accablement, elle reprit:
— Eh! Monsieur! faites au moins la part du désespoir qu'une mère éprouve en voyant l'avenir de son fils à jamais perdu...
— Comment perdu?
— Oui, Monsieur... et par votre faute encore.
— Voulez -vous avoir la bonté de me démontrer cela?
— Mon Dieu, Monsieur, je sais maintenant quelle influence vous avez sur Mlle de Bcaumesnil... Mon HIs ... a en vous une confiance qu'il n'a pas pour moi ... et si vous l'aviez bien voulu, ce mariage, d'abord en si bonne voie, n'aurait pas élé brusquement rompu... sans que l'on sache pourquoi... Oui, il y a là un mysicrc dont seul vous avez le secret... El quand je jiense que Gerald, avec son grand nom, pouvait être le plus riciic propriétaire de France... et qui! n'en est rien... je suis... eh bien ! oui... je suis la plus malheureuse des femmes cl des mères... et tenez... vous le voyez, Monsieur, j'en pleure de douleur et de rage... Vous dtes bien content, n'est-ce pas?
Et, en effet, la duchesse de Scnnelerre pleura.
Sans l'inlérèt qu'il purlail à Gerald et à Herminie, M. de Maillefort, loin d'être appitoyé par ces larmes ridicules, eût tourné le dos à cette femme vaine et cupide qui se croyait naïvemcntiu plus tendre et la plus infortunée des mères en cela qu'elle avait voulu, par tous les moyens possibles, assurer à son fils une fortune immense, et que ce beau projet a\ait échoué; mais désirant surtout mener abonne fin la dilficile entreprise dont il
dtait chargé, le marquis laissa passer la première effusion d'une douleur dont il ii'élail nullement touchi*, et reprit:
— Le mysicre est bien simple... Gcrald et Mlle de Beaumesiiil s'appr(^iient pnrf;iilemcnl l'un cl l'autre;., seulement... ils ne s'aiment pas d'amour... voilà tout.
— Eh! Monsieur... que fait l'amour à cela? est-ce que de pareils mariages... pas plus que ceux des familles royales, se font jamais par amour?...
— Vous sentez bien, Madame, que je ne vous ai pas demandé une entrevue sérieuse pour discuter a\ec vous celte thèse vieille comme le monde: Icqiad vaut mieux d'iiîi mariage de convenance oii d'nn 7nariage d'amo7ir? nous ne nous entendrions jamais; d'ailleurs il s'agit d'un fuit accompli, le mariage de Gerald et de Mademoiselle de Beaumcsnil est désormais impossible... vous pouvez m'en croire... les millions de Ihérilière ne seront pas pour votre Gis qui, du reste, n'y tenait guères, le digne garçon!
— Oui, et grâce à ce désintéressement stupide, ou plutôt à cette odieuse insouciance de l'éclat de leur nom, — rejtrit Mme de Senneterre a\ec amertume, — les représentants des plusgrandes maisons tombent dans une honteuse médiocrité... C'est ainsi que mon père et mon mari, en négligeant les moyens de rétablir la fortune que celte infâme révolution nous avait enlevée,...
ont laissé mon fils et mes filles sans fortune, et, parle temps qui court... je vous demande un peu comment je pourrai marier mes filles. Tandis que Gcrald puissamment riche, \enarit en aide à ses sœurs, elles auraient pu trouver ainsi des partis sortables... et vous voulez, Monsieur, que je ne sois pas désespérée de la ruine de mes projets, moi qui, un moment, ai rché pour mon fils une fortune à la hauteur de sa naissance.
— Allons, soit... Madame... vous aimez Gcrald à votre manière; ce n'est pas la bonne; mais enfin, tant bien que mal... vous l'aimez.
— Oh oui, je' l'aime... — dit Mme de Sennetcrre d'une voix concentrée, — je l'aime... comme je dois l'aimer...
— Nous allons voir cela.
— Que voulez-vous dire. Monsieur?
— D'abord, je dois vous déclarer que Gérald est passionnément amoureux, cl que...
Mme de Senneterre bondit sur son fauteuil, devint pourpre de colère et s'écria impétueusement en interrompant le bossu:
— C'est indigne... je m'en étais toujours douté... voilà le mystère éclairci... c'est de mon fils que vient le refus... car cette petite Beaumcsnil était fulic de lui! Je l'ai bien vu à ce bal... et c'est vous. Monsieur, vous qui avez prêté les mains à cette abominable intrigue!
Puis la colère de Mme de Senneterre atteignant à son comble, elle s'écria:
— Jamais je ne reverrai mon fils; il n'a ni cœur ni ame!
Le marquis s'attendait à cette explosion; il la laissa passer et reprit:
— Vous m'avez interrompu, Madame, et je continue ... en vous faisant toutefois observer que Mlle de Beaumesnil, loin d'être folle de Gerald, a, de son côté, une affection très-sincère et très-noblement placée.
— L'effrontée! — s'écria la duchesse avec une telle naïveté, que le bossu, malgré ses graves préoccupations, ne put s'empêcher de sourire imperceptiblement, et continua:
— Je vous disais donc. Madame, que Gerald était passionnément amoureux.... d'une jeune fille... digne en tout de cet amour.
— Je vous prie. Monsieur, de ne pas me dire un mot de plus à ce sujet, — reprit Mme de Senneterre, en affectant un calme que démentait le tremblement de sa voix; — tout est à jamais fini entre mon fils et moi... Il peut aimer qui bon lui semble... épouser qui bon lui semble... après sommations respectueuses... car il a l'âge voulu pour se passer de mon consentement; qu'il traîne, s'il le veut son nom dans la boue... De ce jour je reprends le nom de ma famille, je dirai partout et bien
haut pourquoi je rougis de porter un nom a>ili... fiés- ]
honoré... Du moins je Irouvcrai quelque consolation 1
auprès de mes filles... j
A ces paroles, dont la violence égalait la déraison, le j
marquis reprit gravement : '
— Votre fils, Madame, comprend autrement ses de- | voirs envers vous... que vous ne comprenez les vôtres à j son égard; il ne vous fera pas de sommations; il vous j honorera, il vous respectera, ainsi qu'il l'a fait jusqu'ici ;
il ne se mariera qu'avec votre consentement...
— Vraiment! — s'écria Mme de Sennelerrc avecun éclat de rire sardonique, — il me fait cet honneur? \
— Malgré le profond amour qu'elle a pour lui... la • personne qu'il recherche, ne veut l'épouser qu'à une ! condition;., c'est que vous irez, Madame, dire à cette \ personne... que vous êtes consentante à ce mariage.
— .Monsieur de Maillefort... c'est une gageure, sans [ doute? une plaisanterie?
— C'est une question de vie ou de mort pour votre tils, Madame 1 l
L'accent du marquis, l'expression de ses traits furent
empreints d'une si menaçante autorité, que Mme de i
Senneterre s'écria, effrayée: j
— Monsieur, que dites-vous? j
— Je dis, Madame, que vous éles une mère sans j entrailles, si vous n'avez pas remarqué la pâleur, lacca- j
blemcnt de votre fils depuis quelque temps? Et le jour de ce bal, où ce malheureux enfant s'est courageusement traîné, votre médecin ne vous a-t-il pas dérlaré devant moi que, sans les moyens héroïques auxquels il venait de recourir, vous risquiez de perdre votre Gis d'une fiè\re cérébrale?
Remise peu-à-pcii de son alarme et regrettant de s'être laissé attendrir un instant, Mme de Senneterre reprit avec un sourire de dédain:
— Allons donc! une fièvre cérébrale se guérit avec des saignées, Monsieur, et l'on ne meurt d'amour que dans les romans, et dans les mauvais romans encore...
— C'est une plaisanterie toute tendre... toute maternelle... que vous faites là. Madame, et, pour y correspondre, je vous dirai tout aussi plaisamment... que si, sous peu de jours et après avoir pris et reçu toutes les informations nécessaires sur la personne dont je vous parle... vous ne faites pas auprès d'elle la démarche qu'elle attend de vous...
— Eh bien! Monsieur?
— Eh bien! Madame... votre fils se tuera...
— Oui, — reprit Mme de Senneterre a\ec un redoublement d'ironie, — comme dans je ne sais plus quel mélodrame...
— Je vous dis que votre fils se tuera, malheureuse folle, — s'écria le marquis, effrayant de con\iclion; —
je vous dis que le dernier duc de Senneterre... finira par un suicide... comme le dernier duc deBretigny.
Cette allusion à un événement tragique, récent, dont on avait parlé chez Mme de Mirecour, fit tressaillir Mme de Senneterre... Elle connaissait la rare énergie du caractère de Gerald; elle savait combien il souffrait d'un chagrin qu'il lui cachait; elle avait enfin, malgré elle, une si profonde estime pour le caractère de M. de Maillefort, qu'elle savait incapable déparier de la possibilité du suicide de Gerald, s'il n'était convaincu de l'imminence de cet événement, que dans son épouvante la malheureuse femme s'écria:
— Ah! Monsieur! ce que vous dites là est affreux! la maison de Senneterre s'éteindre par un suicide...
Dans ce cri, l'aveugle vanité de race parlait plus haut que la maternité; cette femme, stupidement hautaine, tremblait d'abord, et surtout, à cette pensée que le nom des Senneterre, cette grande et illustre maison, pouvait s'éteindre... et s'éteindre par un acte que le monde où elle vivait, qualifiait de crime.
Le marquis ne pouvait se tromper sur les sentiments de Mme de Senneterre; aussi reprit-il:
— Oui, si vous êtes aussi aveugle qu'impitoyable, ce beau nom de Senneterre, souvent glorieux, toujours honoré, disparaîtra pour jamais dans les larmes et dans le sang.
— Monsieur de Maillefort... cette idde est horrible... Je sais mon malheureux fils capable... de tout... Oh non! non! je ne veux pas pensera cela; vous me faites frémir... Et quand je me rappelle le deuil, le désespoir, la honte de cette famille qui a vu... le chef de sa maison ... finir par un crime horrible,., tenez... assez... assez... j'en deviendrais folle...
Et passant ses mains sur son front inondé d'une sueur froide, Mme de Senneterre reprit:
— Je vous dis. Monsieur, que je ne veux pas songer à cela... Enfin... cette personne, qui est-elle? Quoique 6 sois dans une mortelle angoisse au sujet du choix que Gerald a pu faire... une chose du moins me rassure un peu... c'est que cette personne prétend que j'aille lui dire que je consens à son mariage avec mon fils. Or... pour oser attendre de moi... une démarche... pareille, il faut être dans une telle position sociale... que je n'ai pas du moins à redouter... quelque amour indigne... de la part de mon fils.
— Gerald a noblement placé son amour, 31adame... j'ai déjà eu l'honneur de vous l'affirmer, — reprit sévèrement le marquis, — ordinairement... ce que je dis... on le croit.
— Il est vrai, Monsieur... votre garantie doit me rassurer encore... Sans doute je n'aurai plus jamais l'occasion de faire le rêve que j'avais fait pour mon fils...
LaDuchesse. IV. ^
mais enfin... si la personne... dont vous parlez... a de la naissance... de la fortune et...
Le bossu interrompit Mme de Senneterre et lui dit:
— La personne dont il est question est une orpheline... elle est maîtresse de piano et vit de ses leçons.
11 est impossible de rendre l'expression des traits de Mme de Senneterre en entendant les paroles du marquis; elle eût ressenti une commotion électrique, que le mouvement qui la fit se lever, n'eût pas été plus brusque.
— Une aventurière! une" drôlesse!... ce misérable enfant devait finir par là! — s'écria-t-elle, — quelle honte pour mon nom et pour celui de mes filles!
Et comme M. de Maillefort se levait non moins vivement pour répondre à Mme de Senneterre, celle-ci l'interrompit en ajoutant :
— Et une pareille créature a l'audace... d'exiger que moi... moi... je m'abaisse jusqu'à aller lui...
Mme de Senneterre n'acheva pas; elle aurait cru souiller ses lèvres en répétant cette proposition énorme ... inouïe, mais elle partit d'un éclat de rire sardonique, presque convulsif.
Puis un calme glacial succédant à cette exaspération, Mme de Senneterre prit le bras de M. de Maillefort d'une main tremblante, et lui dit :
— Mon cher Monsieur... écoutez-moi bien... mon indigne fils... viendrait là... entendez-vous... là, devant
moi... me dire... „ Je me tue à vos yeux, si vous me re- „ fusez votre consentement..." je lui répondrais: Tuezvous! j'aime mieux vous voir mort... qu'infâme... J'aime mieux que votre nom s'éteigne... que de le voir perpétuer pour votre déshonneur, pour le mien... et pour celui de vos sœurs...
Et comme le marquis allait se récrier, elle ajouta:
— Monsieur de Maillefort... je ne m'emporte pas... je suis calme... je vous dis ce que je pense, je vous dis ce que je ferais... et après l'insultante prétention de mon fils et de sa complice, ce n'est plus de l'amour maternel que je ressens pour lui... ce n'est pas même de l'indifférence... c'est du mépris, c'est de la haine... entendezvous bien... oui, de la haine... Dites-lui cela... je reporterai sur mes filles toute l'affection que je portais à ce misérable...
— Cette femme agirait .ainsi qu'elle dit, — pensa le marquis avec horreur, — l'insistance serait vaine, la raison échouerait à combattre cette aveugle opiniâtreté (etle bossu ne se trompait pas). — Cette femme, ainsi, qu'elle le dit, verrait d'un œil stupide et farouche son fils se tuer à ses pieds! c'est la vanité de race poussée jusqu'à l'obtuse férocité de la bête. Pauvre Gerald! pauvre Herminic!