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CHAPITRE DEUXIEME

Après un moment de silence et pendant que Mme de Senneterre, pour ainsi dire, palpitait de fureur sous cette abominable révélation, à laquelle elle ne pouvait encore se décider à croire: que son fils voulait épouser une maîtresse de piano vivant de ses leçons,... M. de Maillefort reprit froidement, et comme si l'entretien précédent n'avait pas eu lieu :

— Madame... que pensez-vous de la noblesse et de l'illustration de la maison de Haul-Martel?

D'abord ]\ïme de Sennelerre regarda le bossu avec une muette surprise, puis elle lui dit:

— En vérité, Monsieur, cette question est inconcevable.

— Pourquoi donc cela. Madame?

— Comment, Monsieur, vous me voyez accablée sous le nouveau coup qui me frappe, et que vous m'avez porté.... involonl air ement sans àoaic, — ajouta-l-elle avec une ironie amère, — et vous venez me demander

sans rime ni raison ce que je pense de l'illustration de la maison de Haut-Martel?

— Ma question.... est moins étrangère que\ousne le pensez... au coup qui vous frappe... Madame... en cela qu'elle pourrait l'amoindrir.... Encore une fois.... que pensez-vous de la maison de Haut-Martel?

— Eh ! Monsieur... il n'en est pas en France de plus illustre et de plus ancienne, vous le savez mieux que personne; puisque cette maison dont vous êtes agnat, est la vôtre.

— Je suis maintenant le chef de celle maison. Madame...

— Vous? — s'écria Mme de Senneterre.

Et chose singulière, à l'accent amer et courroucé de celte femme succéda une sorte d'envieuse déférence, pour le nouveau représentant de celle puissante famille.

— Mais, — reprit la mère de Gerald, — le princeduc de Haut-Martel, qui vivait dans ses terres d'Allemagne depuis cette sotte révolution de 1830?

— Le prince-duc de Haut-Martel s'est noyé par imprudence. Madame... Et comme il n'avait ni frères ni enfants, et que je suis son cousin-germain... il faut bien que j hérite de son litre et de ses biens.

— Alors cet événement est tout récent?

— J'en ai reçu la première nouvelle.... par M. l'am-

bassadeur d'Autriche... et hier, j'ai eu la confirmatioa offlcielle de ce fait.

— Ainsi, Monsieur, — dit Mme de Senneterre avec une admiration jalouse, — vous voilà.... marquis de Maillefort, prince-duc de Haut-Martel...

— Tout autant,., et sans me donner beaucoup de mal pour ça... comme vous voyez.

— Mais c'est magnifique, Monsieur! — s'écria cette malheureuse raonomane, oubliant son fils, dont le désespoir pouvait aboutir au suicide... et ne songeant qu'à s'extasier devant une nouvelle et haute fortune nobiliaire ... — mais vous êtes à cette heure un des plus grands seigneurs de France !

I — Mon Dieu, oui, ça m'a poussé tout d'un coup, cette belle dignité-là... Et dire qu'hier j'étais tout simplement un fort bon gentilhomme;... mais aujourd'hui... comme je suis changé... hein?... Est-ce que vous ne trouvez pas ma bosse un peu diminuée depuis que vous me savez si grandjseigneur?

— Monsieur, il n'est pas plus permis de plaisanter de la noblesse que de la religion...

— Certainement, il y a bien assez d'autres sujets de plaisanteries... Mais j'oubliais de vous dire que le prince-duc de Haut-Martel a laissé en Hongrie à peu près cinquante mille écus de rentes... liquides en bienfonds, toutes dettes payées...

— Cinquante mille écus de rentes? Mais quoiqu'on ne sache pas au juste votre fortune , on vous dit déjà fort riche, Monsieur, — reprit Mme de Senneterre avec une sorte de jalousie cupide.

— Pouah ! — fit le bossu, — je ne sais pas non plus bien au juste le chiffre de mes revenus... car mes fermiers... pauvres gens, ne me paient que lorsqu'ils le peuvent sans trop se ruiner; mais enfin, les pires années je boursicote toujours bien dans les environs d'une soixantaine de mille livres net d'impôt et de non-valeurs ... sans compter (ceci est pour l'honneur) que les gros bonnets électeurs de l'arrondissement où j'ai mes propriétés, me fontl'honneur de me proposer d'être leur député... une épizootie ayant dernièrement emporté leur vénérable représentant habituel; vous voyez que gloire et fortune tombent sur moi dru comme grêle.

— Alors, Monsieur, vous avez ainsi plus de deux cent raille livres de rente... et avec cela prince, duc de Haut- Martel...

— Et député... possible, s'il vous plaît! Notez cela,

— C'est une position superbe...

— Parbleu!! Et avec ma figure et ma tournure je peux, n'est-ce pas, prétendre aux plus brillants partis? Dites donc, quel dommage que Mlle deBeaumesnil soit amoureuse d'un beau jeune homme; sans cela elle eût été fièrement mon fait.

Une idée subite traversa l'esprit de Mme de Senneterre: celte vaine et avide créature, après un moment de réflexion, regardant M. de Maillefort d'un air pénétrant, lui dit:

Monsieur de Maillefort... je crois vous deviner...

— Voyons.

— La question que vous me posiez, m'avez-vous dit, à propos de ce que je pensais de la maison de Haut- Martel, avait pour but une sorte de compensation au coup affreux qui me frappe dans la personne de mon indigne Gis.

— En effet, j'ai dit cela... Madame.... et c'est la vérité.

— Eh bien... maintenant que vous êtes le chef de cette grande maison... vous voulez sans doute qu'elle ne s'éteigne pas?

— Il y a du vrai... là-dedans, — répondit le bossu, assez étonné de la pénétration de Mme de Senneterrc, quoiqu'il fût à mille lieues de se douter de la véritable pensée de la duchesse.

— Oui, — reprit-il, — je vous avoue. Madame, que j'aimerais assez que ce nom ne s'éteignît pas.

— Et comme vous savez qu'une jeune fille de haute naissance et d'une éducation pieuse, estseule capable de porter ce grand nom et de comprendre les devoirs sacrés qu'elle aurait à rcmplircnvers l'homme à qui elle devrait

une si magnifique position... vbns songez à ma fille aînée ... et c'est ainsi que \ous m'offrez une compensation au malheur que me cause le désordre de mon fils.

— Moi! me marier? — s'écria le bossu, encore plus révolté que surpris de l'infâme proposition de Mme de Sennelerre...

Mais voulant savoir jusqu'où pouvaient aller l'aveuglement, la cruauté et la cupidité cynique de celte marâtre, il reprit en simulant un de ces refus qui ne demandent pas mieux que de se laisser vaincre...

— Moi! songer à un tel mariage!... et d'ailleurs lors môme que j'y songerais, serait-il possible? Pensezy donc. Madame, à mon âge... et fait... comme vous voyez ! tandis que votre fille Berihe est charmante et n'a pas vingt ans! Allons donc! elle me rirait au nez et elle aurait raison.

— Vous vous trompez. Monsieur, — répondit gravement cette mère incomparable, — d'abord, Mlle de Senneterre a été élevée dans des habitudes de soumission et de respect dont elle ne se départira jamais., puis, elle sait qu'elle est pauvre, et que jamais elle ne rencontrerait une position pareille à celle que vous pouvez lui offrir.

— Mais, encore une fois, je suis vieux, je suis laid, je suis bossu comme un sac de noix!

— Monsieur le Marquis, mes filles ont été élevées de

telle sorte, qu'elles ne lèveront, pour ainsi dire, les yeux sur les maris que je leur choisirai, que lorsqu'elles reviendront de la messe nuptiale.

— Jolie surprise que vous ménageriez là, ma foi, à la pauvre enfant qui m'épouserait.

— Je vous le répèle. Monsieur le Marquis, mes filles n'ont pas de ces 'indécentes imaginations qui vont jusqu'à oser apprécier charnellement un mari; je signifierai ma volonté à ma fille aînée, cela suffira...

— Je dirais à cette indigne mère l'horreur qu'elle m'inspire, — pensa le bossu, — qu'y gagnerais-je? c'est une méchante et incurable folle, servons-nous plutôt de sa folie...

Et le marquis reprit tout haut, voyantMme deSenneterre attendre sa réponse avec une vive anxiété :

— Vous m'avez dit toul-à-l'heure , Madame , et trèssagement, qu'il ne fallait plaisanter, ni avec la noblesse, ni avec la religion, n'est-ce pas?

— Oui, Monsieur le Marquis.

— Vous avouerez qu'il ne faut pas non plus plaisanter avec le mariage?

— Non, certainement, Monsieur le Marquis.

— Eh bien donc? entre nous, votre désir de voir votre fille Bcrthe princesse de Haut-Martel, ne va rien moins qu'à vouloir baffouer cruellement la religion, la

noblesse et le mariage, ces trois choses saintes... ainsi que vous les appelez.

— Comment cela, Monsieur?

— Mlle de Senneterre outragerait le mariage et] la religion... ou plutôt, et c'est bien pis, la nature et le créateur, en jurant amour et fidélité à un vieux bossu comme moi... et, à mon tour, je me moquerais fort de la noblesse en général et des maisons de Senneterre et de Haut-Martel en particulier, en m'exposant à perpétuer leur illustre lignée dans la personne d'affreux petits boscos... faits à mon image . . . Cela prouverait, sans doute, la résignation et la fidélité de ma femme , mais cela donnerait au monde la plus bouffonne opinion de nos grandes races historiques.

— Monsieur... le Marquis... je...

— Je sais bien que vous allez me citer la bosse du prince Eugèae... la mienne se tient probablement dans son for intérieur extrêmement flattée de la comparaison; mais il ne faut pas, voyez-vous, ôter leur lustre à ces raretés-là, en les multipliant. Je vous sais un gré infini de votre offre, etMUeBerthe me saura, de son coté, très-grand gré de vous avoir refusée; mais il dépend cependant devons... de réaliser l'alliance de nos deux jndssantes maisons, comme vous dites, et d'empêcher mes deux cent mille livres de rentes de sortir de votre famille... Je me hâte bien vite de vous dire que je suis

trop convaincu de mon peu de mérite pour oser lever les yeux jusqu'à vous. Madame la Ducliesse, — ajouta le bossu avec un profond et ironique salut. — D'abord, je vous serais le plus détestable mari du monde.., et puis, je n'ai aucune vocation pour le mariage.

— Vous n'avez pas besoin. Monsieur, d'aller avec tant d'empressement au-devant d'une proposition que l'on ne \ous fait point, — répondit la duchesse de Senneterre, avec un dépit hautain. — Veuillez seulement \ous expliquer plus clairement, car je ne saurais deviner des énigmes; vous me parlez d'unir nos deux maisons, d'empêcher votre fortune de sortir de ma famille; je ne comprends rien à cela.

— Entre nous et sans reproche, vous aviez été assez facile quant à l'alliance, lorsqu'il s'est agi du mariage de Gerald avecMlIe deBcaumesnil. Bcauinesnil n'est qu'un nom de terre... et le grand-père du feu comte, très-galant homme d'ailleurs, était simplcmentM. Joseph Vert- Puis, banquier puissamment riche.

— Je savais parfaitement, Monsieur, que, sous le rapport de l'alliance clde la naissance, MlleVert-Puisde Beaumcsnil était moins que rien... mais...

— Mais les millions vous doraient un peu celte roture récemment anoblie,... n'est-ce pas? Néanmoins, quoique les millions doivent être, celte fois, en bien petit

nombre, puisqu'ils se réduisent à quatre ou cinq, que diriez-vous d'un billet de faire-part ainsi conçu :

'^ Monsieur le marquis de Maillefort, prince-duc de "Haut-Martel, etc., etc., a l'honneur de vous faire pa7't ^^ du mariage de Mademoiselle Herminie de Haut-Martel "avec Monsieur le duc de Senneten'c."

Mme de Senneterre, au comble de la surprise, regarda le bossu sans comprendre ; il continua :

— Il serait dit et porté au contrat que les enfants mâles, issus du dit mariage, porteraienLle nom de Sennetei-re-Haut-Martel.. ce qui, j'imagine, sonnerait aussi bien que Noailles-Noailles , Rohan-RocheJ'ort ou Montmoreucy- Luxembourg, et comme Mlle Herminie de Haut-Martel est fille unique et que je vis de peu, le jeune ménage aurait, en attendant ma mort, environ cinquante mille écus de rentes... pour porter dignement, comme vous le dites si bien. Madame, cette double illustration.

— En vérité. Monsieur de Maillefort, je ne vous comprends pas du tout; vous n'avez jamais été marié et vous n'avez pas de fille.

— Xon... mais qui m'empêche d'en adopter une? de lui donner mon nom, ma fortune?

— Personne, assurément... et cette jeune fille, que vous adopteriez... quels sont ses parents?

— Elle est orpheline... et, comme je vous l'ai dit... elle est maîtresse de piano, et vit de ses leçons...

— Comment? — s'écria Mme de Senneterre, — cette fille dont Gerald est affolé ! cette créature...

— Assez, Madame, — dit sévèrement le marquis, — je ne tolère pas que l'on parle ainsi d'une jeune personne que j'honore, que j'aime, que j'estime assez... pour lui donner mon nom...

— Soit... Monsieur, mais ce que vous m'apprenez, est si étrange...

— Va pour étrange... acceptez-vous, oui ou non?

— Accepter!... Monsieur? accepter pour ma bellcfille.... une personne.... qui aura donné des leçons de piano pour vivre?

— Cette susceptibilité de votre part est héroïque... assurément; mais je vous ferai remarquer que votre tîls n'a rien ou peu de chose, et que Mlle Herminie de Maillefort, qui a eu l'indignité de vivre honnêtement, vaillamment de sou travail, apporte àM. de Senneterre deux cent mille livres de rentes et l'alliance de la maison de Haut-Martel. Enfln, j'ajouterai pour mémoire que, si vous refusez... votre fils se tuera... Je sais bien que vous aimeriez mieux le voir mort que mésallié... car la mère des Gracques n'est rien du tout auprès de vous pour le stoïcisme... mais il ne s'en suivra pas moins que la maison de Senneterre s'éteindra dans votre fils par le plus déplorable éclat... ce qui est, je crois, pis encore qu'une

niésalliancî... surtout... lorsqu'un Senneterre se mésallie avec une Maillefort de Haut-MaiHel.

— Mais, Monsieur... l'on saura bien que cette personne n'est que votre fille d'adoption,

— Tout ce que je puis vous dire. Madame, c'est que je ne me serais jamais fait à moi-même une fille ni plus tendre, ni plus belle, ni plus vraiment noble!

— Vous la connaissez donc... beaucoup?...

— Vous me faites, en vérité. Madame, la plus singulière question du monde. Voyous , croyez-vous que moi ... tel que vous me connaissez, je donnerais mon nom... à une personne qui n'honorerait pas ce nom?

— Mais enfin, Monsieur, — s'écria Mme de Senneterre d'un ton de récrimination douloureuse, — rien au monde ne pourra faire que votre fille adoptive n'ait été quelque chose... comme... artiste...

— Ma fille adoptive aura eu en effet l'inconvénient d'être et d'avoir été une artiste du plus rare talent, c'est déplorable.... j'en souffre.... j'en pleure... j'en gémis.... Mais hélas ! vous savez le proverbe • lapins belle fille du monde...

— Et... sa clientèle... est-elle dans votre société.'*

— Elle est trop orgueilleuse pour cela... non pas notre société... mais Herminie de Maillefort...

— Mon Dieu, Marquis... vous me jetez dans un mebarras... dans une perplexité...

— Je vais, je crois. Madame, nietlre un terme à ces embarras. Écoutez-moi bien, — reprit M. de Mailicfort, non plus avec ironie, mais d'une voix ferme et sc\ère, — je vous déclare... moi... que si vous refusez voire consentement, je vais trouver Hcrminie, je lui apprends ce que j'ai l'intention de faire pour elle et je lui prouve que, si pauvre, sans nom, et craignant de paraître s'imposer à la famille de Senneterre, par ambition ou par cupidité, elle devait, pour sa propre dignité, exiger de vous, Madame, une démarche auprès d'elle; la fille adoptive de M. deMaillefort, en apportant un grand nom et deux cent raille livres de rentes à M. de Senneterre, ne doit plus avoir les mêmes scrupules., que la jeune artiste. Comme Hcrminie adore Gerald, et que mon conseil sera plein de sens, elle m'écoutera; votre fils vous fera les sommations voulues, et tout sera dit.

— Monsieur...

— Sans doute il en coûtera beaucoup à Gerald de se passer de votre consentement, car il vous aime... aveuglément, c'est le mot..", mais, pour lui épargner tout remords, je lui répéterai vos paroles. Madame: J'aime viicux voir vionjils mort que mésallié. Paroles atroces ... ou plutôt insensées, lorsque je vous affirmais, moi, que Gerald ne pouvait aimer une personne plus honorable... que celle qu'il a choisie.

— Monsieur, vous ne voudrez pas semer la discorde entre mon fils et moi.

— Avant tout', j'assurerai le bonheur et le repos de Gerald, puisque vous êtes assez opiniâtre pour vouloir le sacrifier à des préjugés absurdes.

— Monsieur, celte expression...

— A des préjugés d'autant plus absurdes, Madame, qu'après l'adoption que je propose, ils n'ont plus même de prétexte... Un dernier mot... Si vous avez le bon sens maternel de préférer vivre en paix et en affection avec votre fils, et vous épargner, ainsi qu'à lui, un éclat fâcheux, vous vous rendrez demain chez Herrainie.. toutes informations sur cette jeune personne vous étant parfaitement inutiles après ce que je fais pour elle...

— Moi, Monsieur, aller la première chez cette personne?...

— Il faudra vous dégrader jusque-là... dégradation d'autant plus terrible, qu'Herminie, pour des raisons à moi connues, devra ignorer que je l'adopte., jusqu'après votre démarche ; ce sera donc tout bonnement à Mlle Herminie, maîtresse de piano, que vous irez dire que vous consentez à son mariage avec Gerald...

— Jamais, Monsieur, je ne m'abaisserai à une telle démarche...

— Songez que cette démarche n'a rien d'humiliant,

LaDuchesse. IV. 3

et que personne n'en sera témoin, sinon moi, qui me trouverai chez Herminie...

— Je vous dis. Monsieur, que c'est impossible... jamais je ne m'exposerai à une pareille humiliation.

— Alors, Madame, au lieu de vous faire adorer de votre fils, en consentant à une chose que vous ne pouvez empêcher, Gerald saura la mesure de votre tendresse pour lui, et l'on se passera de votre consentement.'

— Mais enfin, Monsieur, vous ne pouvez exiger que je prenne ainsi... en un instant... une détermination de cette gravité.

— Soit, Madame, je vous accorde jusqu'à demain midi; je viendrai savoir votre réponse... et si elle est conforme à la raison... à la véritable affection maternelle.... je vous devancerai de quelques instants chez Herminie, afin de me trouver chez elle lors de votre arrivée... Sinon, je vous déclare qu'avantsix semaines votre fils estmarié.

Ce disant, le marquis salua Mme de Senneterre et sortit.

— Je n'en doute pas, — se dit-il, — cette malheureuse folle... fera la démarche que j'exige d'elle, car sa cupidité, son ambition sont flattées de ce mariage, et lui feront oublier l'inconvénient de l'adoption... puis enfin, par une de ces contradictions malheureusement fréquentes dans notre pauvre nature, cette femme qui, dans son entêtement farouche et stupide, pousserait son fils au

suicide, est aussi jalouse de son attachement, que si elle était la plus sage, la plus tendre des mères... elle comprendra quelle adoration Gerald aura pour elle, si elle paraît librement consentir à son mariage... et elle viendra chez Herminie.

— Mais hélas ! ce ne serait pour moi que partie à moitié gagnée, — se dit encore le bossu, — Herminie, dans son orgueil, acceptera-t-elle d'être ma fille d'adoption, en sachant les avantages que cette adoption lui apporte, et qui ont seuls décidé Mme de Senneterre?... je crains que non... Ne l'ai-je pas vue, cette orgueilleuse fille, presque blessée de ce qu'Ernestine lui offrait, non de partager son opulence, mais de rester auprès d'elle, en abandonnant ses leçons... et pourtant, elle sait peut-être qu'Ernestine est sa sœur, car, je n'en doute plus... Herminie est et sait être la fille de Mme de Beaumesnil.

— Avec cette susceptibilité fière, encore une fois, Herminie acceptera-t-elle mes offres? Je suis loin d'en être certain... quoi que j'aie dû dire à la mère de Gerald, afin de la décider en l'effrayant : c'est pour cela que j'aurais préféré l'amener à ce mariage, sans recourir, pour le moment du moins, à l'adoption;., mais c'était impossible : Mme de Senneterre aurait vu son fils se tuer de désespoir plutôt que de consentir a sa mésalliance avec une pauvre fille sans nom et sans fortune; enfin que j'obtienne seulement que Mme de Senneterre fasse la dé-

marche que j'exige auprès d'Herminie, orpheline et maîtresse de piano... nous verrons ensuite...

— Allons maintenant chez M. de la Rochaiguc.... après ma fille Herminie... ma fille Ernestine, il s'agit de tomber à l'improyiste chez ce malencontreux baron; car, dans l'exaspération où il est contre moi., depuis que j'ai ruiné ses espérances de pairie, en démasquant ce misérable Mormand, il éviterait à tout prix de me recevoir... mais, grAce à Ernestine, je^^ourrai le surprendre, et, heureusement pour mes desseins, il est encore plus sot que méchant.

M. de Maillefort, remontant dans sa voiture, se fit conduire chez M. de la Rochaiguc.

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