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CHAPITRE TROISIEME

M. de Maillefort ayant démandé, à la porte de l'hôtel de laRochaiguë, MIledeBeaunaesnil, fut bientôt introduit chezErnesline.

— Eh bien? — lui dit-elle, dès qu'elle l'aperçut, et courant à sa rencontre, — avez-vous quelque bonne nouvelle pour Herminie, Monsieur de Maillefort?

— J'espère un peu...

— Quel bonheur... puis-je, lorsque tantôt je verrai Herminie, lui dire ce que vous m'apprenez?

— Oui... dites-lui d'espérer, mais... pas trop... et comme vous vous oubliez vous-même... ma chère enfant, j'ajouterai que j'ai les meilleures informations sur M. Olivier...

— Ah... j'en étais bien certaine.

— J'ai même appris une particularité assez curieuse: ... c'est qu'en utilisant le temps de son congé pour venir en aide à son oncle, il est allé dans votre terre de Beau-

mesnil, près de Luzarches, pour quelques travaux.

— Monsieur Olivier? en effet... c'est bizarre.

— Et cette circonstance . . . m'a donnné une idée... que je crois bonne, car bien que maintenant je sois persuadé comme vous, que vous ne pouviez faire un plus digne et meilleur choix... cependant...

— Cependant?

— La chose^est si grave... que j'ai pensé à une dernière épreuve...

— Sur M. Olivier?

— Oui... Qu'en pensez-vous?

— Faites-la, Monsieur de Maillefort, je ne crains rien pour lui.

— Et d'ailleurs, de cette épreuve vous serez témoin ... ma chère enfant; si M. Olivier y résiste, vous devrez être la plus fière, la plus heureuse des femmes, et il n'y aura plus de doute possible sur le bonheur de votre avenir... S'il y succombe, au contraire, hélas! ce sera une nouvelle preuve que les plus nobles caractères cèdent parfois à certaines tentations. Puis enfin, cette épreuve aurait un résultat des plus importants.

— Et lequel?

— Après cette épreuve, M. Olivier ne pourrait plus avoir le moindre scrupule à épouser la plus riche héritière de France; et vous savez, mon enfant, combien cette question de délicate susceptibilité nous inquiétait.

• — Ah! Monsieur, vous êtes notre bon génie.

— Attendez encore un peu, mon enfant, avant de voir en moi un demi-dieu... Maintenant, autre chose. Il y a, m'avez-vous dit, un escalierde service donnant près de votre appartement et qui monte jusque chez votre tuteur?

— Oui, Monsieur, c'est par cet escalier qu'il reçoit le malin quelques amis intimes que l'on n'annonce jamais...

— C'est à merveille, je vais passer parla ni plus ni moins qu'un ami inlime , et causer une étrange surprise au baron... Conduisez-moi, mon enfant.

Ernestine précéda le marquis.

Au moment où elle traversait la chambre de Mme Laine, elle dit au bossu:

— J'ai toujours oublié de vous apprendre. Monsieur de Maillcfort, comment j'avais pu sortir à l'insu de mon tuteur, afin d'aller au bal de Mme Herbaut. Cette porte que vous voyez, conduit à un autre escalier dérobé qui descend dans la rue;... la porte était condamnée depuis long-temps, mais ma gouvernante était parvenue à l'ouvrir, et c'est par là que nous sommes sorties et rentrées...

— Et cette porte a-t-elle été de nouveau condamnée? — demanda le bossu, qui parut frappé de cette circonstance.

— Ma gouvernaatc m'a dit l'avoir fermée en dedans.

— Ma chère enfant... votre gouvernante est une misérable... elle a favorisé votre sortie mystérieuse de celte maison et vos longues visites àHerminie; vous eussiez agi dans un but repréhensible qu'elle vous eût obéi de même; vous ne devez donc avoir aucune confiance eu elle.

— Je n'en ai aucune, Monsieur de Maillefort, dès que je le pourrai , mon intention est de payer largement, selon ma promesse, la discrétion de Mme Laine, et de la renvoyer.

— Cette porte... qui donne chez vous un si facile accès, et qui est à la disposition de cette femme ... me semble une chose mauvaise, — dit le bossu en réfléchissant: — il faudra dès aujourd'hui prévenir votre tuteur que vous avez par hasard découvert cette issue... et que vous le priez, pour plus de sûreté, de la faire murer ...au plutôt, sinon, lui demander à changer d'appartement.

— Je ferai ce que vous désirez. Monsieur, mais quelles craintes... pouvez-vous avoir à ce sujet?

— Des craintes fondées, je n'en ai aucune, ma chère enfant, c'est d'abord une mesure de convenance que de faire murer cette porte, et ensuite une gacsure de prudence. Que rien en cela ne vous effraie... Allons, au

revoir, je monte chez votre tuteur, puissé-je avoir de bonnes nouvelles à vous donner bientôt!

Quelques instants après, M. Maillcforl arrivait au second étage, sur un petit palier; à la serrure d'une porte qui lui faisait face, il vit une clé, entra, suivit un corridor, ouvrit une seconde porte et se trouva dans le cabinet de M. de la Rochaiguë.

Celui-ci, tournant le dos au marquis, lisait dans ua journal le compte-rendu de la séance de la chambre des pairs; en entendant ouvrir la porte, il tourna la tèle, et vit le bossu qui, allègre, dégagé, lui lit un signe de tête des plus affectueux, en lui disant:

— Bonjour, cher Baron, bonjour...

Monsieur de la Rochaiguë ne put d'abord répondre un mot.

Renversé dans son fauteuil, continuant de tenir son journal entre ses deux mains crispées, il restait immobile, béant, attachant sur le marquis des yeux arrondis par la surprise et la colère.

— Vous le voyez... Baron, j'agis en intime... je profite des petites entrées, — continua le bossu du ton le plus enjoué, et en avançant, pour s'y asseoir, un fauteuil près de la cheminée.

M. de laRochaiguë devint pourpre dccourroux; mais comme il avait grand' peur du marquis, il se contint, et dit en se levant brusquement :

— Il est incroyable . . . inouï, exorbitant que... je sois forcé... d'avoir l'honneur de vous recevoir chez moi. Monsieur... après la scène de l'autre jour... et... je...

— Mon cher Baron, permettez... je vous aurais demandé un rendez-vous... que vous me l'auriez refusé... n'est-ce pas?

— Oh! bien certainement. Monsieur... car...

— J'ai donc pris le bon parti . . . celui de vous surprendre... Maintenant, faites-moi la grâce de vous asseoir... et causons un peu en amis.

— En amis ! . . . vous osez parler ainsi. Monsieur, vous qui depuis que j'ai le malheureux avantage de vous connaître... m'avez poursuivi de sarcasmes... que d'ailleurs je n'accepte pas et que je vous renvoie de toutes mes forces... — ajouta le baron avec une contenance toute parlementaire. — Un ami? vous. Monsieur! vous qui dernièrement encore, pour combler la mesure...

— Mon cher Baron, — dit le bossu en interrompant de nouveau M. de la Rochaiguë, — connaissez-vous un charmant vaudeville de M. Scribe . . . intitulé la Haine d'une femme ?

— Monsieur... je ne vois pas quel rapport...

— Vous allez le voir, mon cher Baron; dans ce vaudeville une jeune et jolie femme semble poursuivre de sa haine ... un jeune homme . . . qu'au fond . . . elle adore...

— Eh bien! après. Monsieur?

— Eh bien! mon cher Baron ... à cette différence près, que vous n'êtes pas un jeune homme, et que je ne suis pas une jolie femme qui vous adore... ma position à votre endroit... est absolument la même... que celle de la jolie femme du vaudeville de M. Scribe.

— Encore une fois, Monsieur, je...

— Mon cher Baron, une seule question: ètes-vous un homme politique, oui ou non?

— Monsieur...

— Oh! il ne s'agit pas ici de faire de fausse modestie, mais de me répondre en conscience. Vous sentezvous, oui ou non, un homme politique?

A ces mots qui caressaient délicieusement son dada favori, le trop faible baron, oubliant ses ressentiments, gonfla ses joues, mit sa main gauche sous le revers de sa robe de chambre, pendant qu'il gesticulait de la main droite, et prenant une pose parlementaire', il répondit majestueusement en s'écoutant parlcravecune religieuse attention:

— Si les études les plus approfondies, les plus étendues, les plus consciencieuses sur l'état intérieur et extérieur de la France;... si une certaine facilité oratoire et l'amour sacré de la patrie constituent l'homme politique ... certes... j'aurai quelque prétention àjouer ce rôle... oui-, et sans vous. Monsieur, sans votre inconce-

vable sortie contre M. dcMormand... je le jouais, ce rôle! — s'écria le baron avec un redoublement d'amertume et d'indignation.

— Il est vrai, mon cher Baron, et je vous avouerai que c'est avec un bonheur inouï que, faisant d'une pierre deux coups... j'ai empêché M. de Mormand , ame basse, vénale et corrompue, d'épouser votre pupille, et que Je vous ai empêché d'être pair de France.

— Oui, de satisfaire ma ridicule ambition... car vous me l'avez dit en face, Monsieur, et je repousse de toute mon énergie cette injurieuse insinuation! Mon ambition n'était en rien ridicule... Monsieur.

— Elle rélait de tous points, mon cher Baron!

— Ah ça! Monsieur, venez-vous ici pour m'injurier?

— Savez-vous pourquoi votre ambition était ridicule, déplacée, mon cher Baron? Parce que vous ambitionniez un milieu... où votre valeur politique eût été complètement anihilée... perdue...

— Comment! Monsieur . . . c'est vous qui parlez à présent de ma valeur politique . . . lorsque vous m'avez toujours poursuivi de vos épigrammes?

— La fiaine d'une femme . . . mon cher Baron . . . la haine d'îtne femme.

Et comme M. de laRochaiguë regardait le bossu d'uo air ébahi:

— Vous n'êtes pas sans savoir, mon cher Baron, — reprit M. de Maillefort, que nous appartenons ... à la même opinion?

— Je l'ignorais, Monsieur... mais cela ne m'étonne pas... les gens d'une certaine position doivent être les représentants nés, immuables, permanents, des traditions du passé.

— C'est pour cela que je m'indignais d'autant plus de la direction que vous donniez à votre conduite politique en sollicitant la pairie , mon cher Baron.

— Savez-vous, Monsieur, — dit M. de la Rochaiguë en écoutant M. de Maillefort avec un intérêt croissant, — savez-vous que vous m'étonnez considérablement, iniiniment, énormément?

• — Mon Dieu! disais-je, que ce malheureux Monsieur de la Rochaiguë est donc aveugle ... ou mal conseillé! 11 veut avec raison faire revivre les traditions du passé, et, il faut le dire, il a tout ce qu'il faut pour cela... naissance, talent, hautes ^ues gouvernementales, antécédents purs de tout engagement...

En entendant commencer l'énumération de ses qualités politiques, M. de la Rochaiguë avait commencé par sourire imperceptiblement; mais lorsque le bossu s'arrêta pour reprendre haleine, les longues dents du baron étaient complètement à découvert.

S'apercevant de se symptùrue de satisfaction intérieure, le marquis poursuivit:

— Et où le baron va-t-il enfouir tant d'excellents avantages? où? à la chambre haute, qui regorge d'aristocraties?... Aussi, qu'arrivera-t-il? Malgré sa valeur, ce malheureux baron sera noyé ; on le croira nécessairement un raZ/ie, puisque c'est à la faveur qu'il devra sa position politique, alors la franchise énergique:, la . . . (passez-moi le terme. Baron) la brutalité de sa fougue oratoire sera emprisonnée par les convenances de toutes sortes.

— Mais, Monsieur, — s'écria le baron d'un ton de reproche courroucé, — pourquoi me dire cela si tard?

Le bossu continua sans paraître avoir entendu M. de la Rochaiguë:

— Quelle différence, au contraire, si ce malheureux baron était entré dans la carrrière politique par la chambre des députés! Il n'arrivait plus là par la faveur, il y arrivait par la libre élection . . . par le vœu populaire .... Alors quelle force ne prenaient pas ses paroles, à lui, l'énergique et fidèle représentant des traditions du passé!... On ne pouvait plus lui dire: — Votre opinion est celle de la classe privilégiée, à laquelle vous appartenez, rien de plus; — car le baron répondait: — >'on, cette opinion est celle de la nation . . . puisque la nation m'envoie ici !

— Mais c'est \rai, Monsieur, c'est excessivement vrai, ce que vous dites là... mais encore une fois, pourquoi me dire cela si tard?

— Comment, pourquoi! Baron? Parce que vous me témoigniez toujours une défiance . . . une antipathie fort désagréables. Avouez-le.

— C'étaitvous, au contraire. Marquis! vous serabliez vous acharner après moi.

— Je le crois bien... car je me disais: ah! le baron est assez aveugle pour perdre l'occasion de jouer un si beau rôle! Pardieu... il en portera la peine: je le poursuivrai sans relâche... à quoi je n'ai pas manqué... Puis le moment est veau de vous empêcher de faire la plus énorme folie... et je vous en ai empêché.

— Mais, Marquis permettez...

— Mais, que diable! Monsieur, vous ne vous appartenez pas... vous appartenez à votre parti, et le tort que vous vous faites à vous-même, rejaillit sur les gens de notre opinion; après tout, vous n'êtes qu'un égoïste !

— Monsieur, un mot... un seul mot.

— Un ambitieux qui préférez devoir votre position plutôt à la faveur... qu'à l'élection populaire...

— Eh! Monsieur... vous en parlez bien à votre aise, de l'élection populaire... Croyez-vous donc qu'une tribune quelconque soit d'un si facile accès, même avec une certaine valeur politique ? . . . Et en parlant ainsi de

moi, jenefaisquerépéler vos paroles. Vous ignorez donc que voilà dix ans que je poursuis la pairie... Monsieur ! !

— Bah ! si vous le vouliez . . . avant un mois vous seriez député...

— Moi!

— Vous... Baron de la Rochaiguë.

— Moi? député... ce serait magnifique, Marquis... car vous avez ouvert à mes idées un champ vaste, immense... infini; mais, encore une fois, député, comment cela?

— Figurez-vous, Baron, que la majorité des électeurs de l'arrondissement où j'ai mes propriétés... ayant un député à élire, ont imaginé de se réunir, et de m'offrir de les représenter...

— Vous? monsieur le Marquis.

— Moi, en personne : jugez un peu de l'idée que l'on se ferait de ces gaillards-là... d'après leur représentant? ... On se figurerait, en me voyant, que je suis mandataire d'une colonie fondée par Polichinelle.

Celte saillie du marquis excita l'hilarité du baron, qui la témoigna en montrant de nouveau ses longues dents à plusieurs reprises.

— Si encore mon arrondissement était un pays de montagnes, ajouta le marquis en indiquant sa bosse d'un geste railleur, afin d'entretenir le baron dans sa belle bumeur, — mon élection aurait du moins un sens...

— En vérité, Marquis, — dit M. de la Rochaiguë, dont l'hilarité redoublait, — vous faites les honneurs de vous-même avec une bonne grâce... un esprit...

— Eh! mon cher Baron, criez donc: vive ma bosse! car vous ne savez pas tout ce que vous lui devez peutêtre! . . . que dis-je? . . . tout ce que notre opinion lui devra.

— Moi . . . notre opinion . . . nous devrons quelque chose à votre... — et le baron hésita, — à votre... à votre gibbosité?

— Gibbosité est merveilleusement parlementaire. Baron... vous êtes né pour la tribune. .. et, comme je vous le disais, si vous le voulez, vous êtes député avant un mois...

— Mais, encore une fois, Marquis, expliquez-vous, de grâce.

— Rien de plus simple : soyez député à ma place.

— Vous plaisantez?

— Pas du tout! je ferais rire la chambre, vous la captiverez ; notre opinion y gagnera, je m'engage à vous présenter à deux ou trois délégués de mes électeurs qui, depuis des années, ont forcément la majorité dans ce collège, et je vous ferai accepter par eux à ma place... Aujourd'hui je leur écris ; après-demain ils seront ici par le chemin de fer, et le surlendemain les paroles sont données, la chose faite.

La Duchesse. \y. 4

— En vérité, Marquis, je ne sais si je rêve on si je veille... vous que j'avais jusqu'ici regardé comme mon ennemi...

— La haine d'tme femme, Baron, ou, si vous aimez mieux, la haine d'un ami politique.

— C'estàn'y pas croire...

— Seulement, mon cher Baron, par cela mtime que j'ai ruiné vos absurdes projets de pairie, tout en vous empêchant (sans reproche) de marier votre pupille à un misérable, je tiens à vous faire député en la mariant à un digne jeune homme qu'elle aime et qui l'aime.

A ces mots, M. de la Rochaiguë fit un bond sur sa chaise, jeta sur le marquis un regard soupçonneux, et lui répondit froidement:

— Monsieur le Marquis . . . j'étais votre jouet, j'ai donné, comme un sot, dans le piège.

— Quel piège? mon cher Baron.

— Foire haine d'une fcjmne, cette prétendue colère que vous inspirait la mauvaise direction de ma ligne politique, vos louanges, vos propositions de me faire député à votre place, tout cela cachait une arrière-pensée; heureusement je la devine... je la démasque... je la dévoile.

— Vous serez infailliblenicnl minislrc des aiïiiires

étrangères. Baron, si vous témoignez toujours d'une perspicacité pareille !

— Trôve de plaisanterie. Monsieur.

— Soit, mon cher Monsieur, de deux choses l'une ... ou je me suis moqué de \ous ... en paraissant prendre au sérieux vos prétentions politiques... ou je vois sincèrement en vous l'étoffe d'un homme d'État : choisissez une des deux hypothèses ; c'est pour vous une affaire de conscience. Maintenant, réduisons la chose à sa plus simple expression: votre pupille a fait un choix excellent, je vous le démontrerai; consentez à son mariage, et je vous fais .élire député, voici le beau côté de la médaille.

— Ah!... il y a deux côtés? — fit le baron en ricanant.

— Naturellement. Je vous ai montré le beau, voici le vilain: Vous avez indignement abusé, vous, votre sœur et votre femme ... de la tutelle qui vous a été confiée...

— Monsieur...

— J'ai des preuves... tous trois vous avez tramé ou favorisé d'odieuses intrigues, dont Mlle de Beaumesnil devait être victime... De tout cela, j'ai des preuves, je vous le répète... et Mlle de Beaumesnil elle-même se

joindra à moi pour dévoiler ces menées de vous et des vôtres.

— Et à qui, iMonsieur, fera-t-on cette belle dénonciation, s'il vous plaît?

— A un conseil de famille dont Mlle de Beaumesnil demandera la convocation immédiate... Le résultat de cette mesure, vous le devinez: votre forfaiture avérée... la tutelle d'Ernestine vous est enlevée.

— Nous verrons, Monsieur, nous verrons!

— Certainement, vous serez, pour voir cela... placé le mieux du monde; maintenant choisissez, consentez au mariage et vous êtes député... Refusez, la tutelle vous est enlevée avec un tel éclat, un tel scandale... que vos vues ambitieuses sont à jamais détruites.

— Ainsi, monsieur le Marquis... — répondit le baron avec une ironie amère... — vous m'accusez d'avoir voulu marier ma pupille dans un intérêt personnel, et vous venez me proposer de faire justement ce que vous m'avez reproché?

— Mon cher Monsieur, votre comparaison n'a pas le sens commun ; vous vouliez marier votre pupille à un misérable... moi, je veux la marier h un homme d'honneur. El je mets un prix à votre consentement, parce que vous m'avez prouvé qu'il fallait mettre un prix à votre consentement.

— Pourquoi cela, Monsieur, si le parti que vous

proposez pour Mlle de Beaumesnil, est et me paraît sortable?

— Le parti que je propose... et que Mlle de Beaumesnil désire, est honorable a tous égards.

— Réunit-il les conditions de fortune, de position sociale... de...

— Il s'agit d'un sous-lieutenant sans nom, sans fortune, et qui est le plus galant homme que je connaisse. Il aimeErnestine, il en est aimé. Qu'avez-vous à objecter?

— Ce que j'ai à objecter? Un homme de rien, qui n'a que la cape et l'épée, épouser la plus riche liêrilière de France... Allons donc, jamais je ne consentirai à un mariage aussi disproportionné; au moins, M. de Mormand avait la perspective de devenir ministre, ambassadeur... président du conseil, Monsieur.

— Vous voyez donc bien, mon cher Monsieur, qu'il faut que je vous force la main en mettant un prix à votre consentement.

— Mais selon vous. Monsieur, en agissant ainsi par intérêt, je fais une chose...

— Honteuse... Mais peu m'importe, pourvu que le bonheur d'Ernesline soit assuré.

— Et c'est moi, capable d'une chose honteuse, que \ous osez proposer à vos électeurs! — séjria le baron triomphant ; — c'est ainsi que vous voulez abuser de leur

confiance politique en leur donnant, comme représentant... de notre opinion, une personne que...

— D'abord... mes électeurs sont des imbécilles, mon cher Monsieur; je n'ai nullement brigué leur suffrage. Ils se sont imaginés que, parce que j'étais marquis, je devais être partisan fanatique du trône et de l'autel comme leur député défunt. Ils m'ont dit qu'en cas de refus, ils me priaient de leur désigner quelqu'un qu'ils acceptaient d'avance... Je leur désigne un candidat de leur opinion et parfaitement capable de les représenter (ce n'est pas vous louer, mon cher Monsieur, que de vous dire que vous valez au moins leur défunt député) ; le reste les regarde; car je n'ai pas besoin de vous dire que tout-à-l'heure je plaisantais en vous parlant de notre conformité d'opinion, c'était un moyen d'arriver à l'offre que je vous ai faite et que je vous réitère. Maintenant, vous me demanderez peut-être pourquoi, ayant la conviction de pouvoir vous faire retirer la tutelle de Mlle de Beaumesnil, je ne le fais pas tout d'abord?

■ — Oui, Monsieur, je vous adresserai celte simple question, — dit le baron de plus en plus accablé.

— Ma réponse sera bien simple, mon cher Monsieur, je ne crois pas que, parmi les personnes à qui serait confiée cette tutelle, il y ait un homme d'assez de cœur et d'esprit pour comprendre que la plus riche héritière de France peut épouser un galant homme, sans nom et sans

fortune... Or, comme j'aurais difficilement sur un autre tuteur le moyen d'action que j'ai sur vous, ce changement de tutelle ne peut qu'être défavorable à mes projets, quoiqu'il vous porte un coup irréparable... maintenant, réfléchissez et choisissez; demain, je vous attendrai chez moi avant dix heures.

Et le marquis sortit, laissant M. de la Rochaiguë dans une pénible perplexité.

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