CHAPITRE CINQUIEME
Pendant que M. de Senneterre reconduisait sa mère, au sortir de chez Herminie, celle-ci élait, nous l'avons dit, montée en voiture avec M. de Maillefort, afin de se rendre chez Mlle de Beaumesnil.
L'on devine les délicieux épanchements du bossu et de sa jeune protégée, dont le bonheur inespéré était désormais certain.
Le marquis connaissait assez Mme de Senneterre pour ôlre assuré qu'elle était incapable de rétracter le consentement solennel donné par elle au mariage de Gerald et d'Herminie; néanmoins M. de Maillefort se promit de se rendre le lendemain même che? Mme de Senneterre, pour lui déclarer qu'il persistait plus que jamais dans la résolution d'adopter Herminie, qu'il aimait plus tendrement encore, si cela se pouvait, depuis qu'il l'avait vue si digne, si touchante pendantson entretien avec l'altière duchesse de Senneterre.
La seule crainle du marquis était que l'orgueilleuse fille ne refusât les avanlagesdonl il tenait à la doter; mais, presque sûr d'arriver à son but malgré les scrupules d'Herminie, il dut garder encore auprèsd'elle un silence absolu sur celte adoption.
M. de Maillefort et la jeune fille étaient depuis quelque temps en voiture, lorsque , un instant arrêtée par un embarras de charrettes, elle fut obligée de stationner au coin de la 7'ue de Courcelles, où l'on voyait alors la boutique d'un serrurier.
Soudain le bossu, qui s'était avancé à la portière afin de connaître la cause de l'arrêt subit de ses chevaux, fit un brusque mouvement de surprise en disant:
— Que fait là cet homme?
A celte exclamation, le regard d'Herminie suivit involontairement la même direction que celui du bossu, et elle ne put retenir un geste de dégoût et d'aversion qui ne fut point remarqué de M. de Maillefort, car, au môme instant, il baissait >ivement le store de la portière,, près de laquelle il se trouvait.
Pouvant ainsi voir sans être vu, en écartant le petit rideau de soie, le marquis parut observer quelque chose ou quelqu'un avec une attention inquiète, pendant qu'Herminie, n'osant pas l'interroger, le regardait avec surprise.
Le marquis venait de voir et voyait encore dans la
bouliquc, M. de Ravil, causant avec le serrurier, homme d'une bonne el honnèle fi^jure, à qui le nouvel ami, ou pliilot le nouveau complice de M. de .'Macreuse, monlrait une clé en paraissant lui donner quelques explications, explications que l'arlisan comprit sans doute parfaitement, car prenant la cld, il la plaçait entre les branches de son dtau , lorsque la voiture du marquis continua rapidement sa marche vers le faubourg Saint-Germain.
— Mon Dieu! Monsieur, qu'avez-vous donc? — dit Hcrminie au bossu, en le voyant soudain devenu pensif.
— C'est que je viens de voir une chose sans doute insignifiante en apparence, ma chère enfant, mais qui pourtant... me fait réfléchir... Vn homme était toul-àl'hourc dans la boutique d'un serrurier... et lui montrait une clé; je n'aurais aucunement remarqué le fait, si je ne connaissais l'homme à la clé pour une espèce de misérable, capable de tout; et dans certaines circonstances, les moindres actions de ces gcns-Ià donnent à penser...
— L'homme dont vous parlez, est de grande taille et d'une figure basse et fausse, n'est-ce pas. Monsieur?
— Vous l'avez donc aussi remarqué?
— Je n'en avais que trop sujet. Monsieur.
— Comment donc cela, ma chère enfant ?
En peu de mois, Hermir.ie racoiila au bossu les vaines tentatives de de Ravil pour se rapprocher d'elle de-
puis le jour 011 il l'avait grossièrement interpcll(5c dans la rue , alors que la jeune fille se rendait auprès de Mme de Beauniesnil, en ce moment presque à l'agonie.
— Si ce misérable venait souvent errer ainsi autour de votre demeure, ma clière enfant, je m'étonne moins de ce que nous l'avons rencontré dans une boutique de ce quartier, qu'il connaît, puisque vous l'habitez... .Mais il n'importe: qu'allait-il faircchczccserrurier? — ajouta le bossu, comme en se parlant à lui-même. — Du reste, depuis son rapprochement avec cet ignoble Macreuse, je ne les ai point perdus de vue ni l'un ni l'autre:.... un homme à moi les surveille... car ces gcns-lh ne sont jamais plus dangereux que lorsqu'ils font, comme on dit, Icsmoris;... non pas que je les redoute, moi, mais j'ai craint pour Erneslinc...
— Pour Erncsiine? — demanda la diw/icssn avec autant de surprise que d'inquiélude — et que pouvaitelle avoir à craindre de pareilles gens?
— Vous ignorez, mon enfant, que ce de Ra^il était l'ame damnée de l'un des prétendants à la main d'Ernesline, et que ce Macreuse avait aussi d'infâmes visées sur celle riche proie. Comme je les ai démasqués et châtiés tous deux en public... je crains que leurs ressentiments ne retombent sur Ernesline, tant leur rage est grande de n'avoir pu faire de la pauvre enfant leur dupe et leur victime... mais je veille sur elle... Et cette ren-
contre de deRavil chez un serrurier, rencontre dont je ne peux, quant à présent, pénétrer les conséquences, me fera, pour plus de sûreté, redoubler de surveillance.
— En quoi cette rencontre pourrait-elle donc intéresser Ernesline?
— Je ne le sais pas, ma chère enfant; seulement je trouve singulier que deRavil se donnelui-mômela peine d'aller chez un serrurier de ce quartier isolé. Mais laissons cela: qu'il ne soit pas donné à de tels misérables de flétrir les joies les plus pures, les plus méritées. Mais... ma tâche n'est qu'à moitié remplie... votre bonheur est à jamais assuré, mon enfant; puisse ce jour ôlre aussi beau pour Ernestine que pour vous ! Nous voici arrivés chez elle... Vous allez aller la trouver... n'est-ce pas? lui raconter tous vos bonheurs... pendant que je monterai chez le baron, à qui j'ai quelques mots à dire.... puis j'irai vous rejoindre chez Ernesline.
— En effet, il me semble. Monsieur, vous avoir entendu parler d'une dernière épreuve?
— Oui, mon enfant.
— Elle regarde M. Olivier?
— Sans doute, et s'il en sort noblement, vaillamment, comme je le crois, Ernestine n'aura rien à envier à votre félicité.
— Et à cette épreuve. Monsieur, elle a consenti?
— Sans doute, mon enfant, car il ne s'agit pas seulement déprouver encore l'élévation des sentiments d'Olivier, mais de tâcher de détruire les scrupules qu'il pourrait avoir d'épouser Ernestine, lorsqu'il apprendra que la petite brodeuse est la -plus riche hérUière de France...
— Hélas! Monsieur.... c'est cela surtout que nous redoutons : il y a tant de délicatesse chez M. Olivier.
— Aussi, à force de chercher, de ni'ingénier, ma chère enfant, j'ai trouvé, je l'espère, le moyen de nous délivrer de ces craintes. Je ne puis maintenant vous en dire davantage ; mais bientôt vous saurez tout.
A ce moment, les chevaux de M. deMaillefort s'arrêtèrent devant la porte de l'hôtel de la Rochaiguë.
Le valet de pied du marquis ouvrit la portière, et, pendant qu'Herminie se rendait auprès de Mlle de Beaumesnil , le bossu monta chez le baron, qui l'attendait, et vint à sa rencontre, souriant et montrant ses longues dents de l'air le plus satisfait du monde.
M. de la Rochaiguë ayant réfléchi aux offres et aux menaces du marquis, s'était décidé pour les offres séduisantes, qui lui permetlaient enfin d'enfourcher son dada politique ; il avait promis son concours au mariage d'Olivier Raymond, quoique certaines circonstances de ce mariage lui parussent absolument incompréhensibles, le marquis n'ayant pas jugé à propos d'instruire encore
M. «le la Rochaiguc du double personnage joué par Mlle de Bcaumesnil. ' i
— Eh bien ! mon cher Baron, — dit le bossu, — tout j csl-il prél, ainsi que nous en dlions convenus?
— Tout, mon cher Marquis... L'eiiirelien aura lieu ' ici... dans mon cabinet... et cette porlière baissée per- ] mellra de tout enlendre du petit salon \oisin... I
Le marquis examina les lieux et revint auprès de M. i de la Rocliaigue. l
— Ceci est parfaitement arrangi^, mon clier Baron; ' mais, dites-moi, avez-\ous eu les derniers renseigncnienls qui vous manquaient sur M. Oli\ier Raymond? ;
— Je suis allé ce malin chez son ancien colonel de , l'armde d'Afrique. 11 est impossible <lc parler de quel- i qu'un avec plus d'eslime et d'éloges, que .M. de Bervillc
ne m'a parld de M. Oli\ier Raymond.
— J'en étais sûr; mais j'ai voulu, mon cher Baron, ! que vous puissiez vous assurer par vous-même et à des sources dillérenles, des excellentes qualilcs de mon prolégé...
— Il est vrai qu'il ne manque à ce garçon qu'un nom i cl qu'une lorlune , — dit le baron e/i éloulTant malgré lui \ un soupir; — mais enfin, c'est un honnèlc et digne jeune j homme.
— Et ce que vous savez de lui, n'est rien encore auprès de ce que vous apprendrez peut-être loul-à-lheure.
— Comment, un nouveau mystère, mon cher Marquis?
— Un peu de patience, et dans une heure vous saurez tout... Ail çà! j'espèie que vous n'a\ez pas dilua mot de nos pmjels à voire femme ou à votre sœur?
— Pouvcz-\ous me faire une telle question? mon cher Marquis, n'ai-je pas une revanche à prendre contre la baronne et Hdl(?iia ?... Me jouer à ce point ! Chacune compluler à mon insu un mariage de son c6l6 , me faire jouer le rôle le plus ridicule... Ah! ce sera du moins une consolation pour moi que de les accabler à mon tour.
— Et surtout pas de faiblesse. Baron... Votre femme se vante de pimvoir vous faire changer de \olonlé à son gré, disant qu'elle vous mène, passez-moi le terme, par le nez...
— Bien... bien... nous verrons: ah! l'on me mène parle nez!
— Admettons cela pour le passé.
— Je ne l'admets point du tout, moi, Marquis...
— Mais.... maintenant que vous voici homme politique, mon cher Baron, une telle faiblesse n'aurait pas d'excuse... car, vous ne vous appartenez plus, et, à ce propos, avez-vous revu nos trois meneurs d'élections?
— Nous avons eu hier soir une nou\clle conférence., j'ai parlé pendant deux heures sur l'alliance anglaise. —
Et le baron se redressa, passa la main gauche sous le revers de son habit, et prit sa pose oratoire. — J'ai ensuite effleuré la question de l'introduction des bêtes à cornes, et j'ai posé en principe la liberté religieuse comme en Belgique, et, il faut le dire, les fondés de pouvoir de vos électeurs m'ont paru ravis!
— Je le crois bien... vous devez vous entendre à merveille... et je leur rends un signalé service, car ils trouveront en vous... tout ce qui me manque...
— A! Marquis, vous êtes trop modeste.
— Au contraire, mon cher Baron... Ainsi , le contrat d'Olivier et d'Erncstine signé, je me désiste en votre faveur de ma candidature, puisque vous êtes accepté d'avance.
Un domestique, entrant, annonça que M. Olivier Raymond demandait à parler à M. de la Rochaiguë.
— PriezM. Raymond d'attendre un instant, — répondit le baron au domestique, qui sortit.
— Ah çà. Baron, recordons-nous bien. La chose est grave et délicate , — dit le marquis , — n'oubliez aucune de mes recommandations, et, surtout, ne vous étonnez nullement des réponses de M. OlivierRaymond, si extraordinaires qu'elles vous paraissent; tout s'éclaircira apr^s votre entrevue avec lui...
— 11 faut que je sois bien résolu à ne m'étonncr de quoi que ce soit. Marquis.... puisque je ne comprends
rien moi-même à la façon dont je dois procéder à celte entrevue.
— Tout s'éclaircira, vous dis-je ; et n'oubliez pas les travaux faits par M. Olivier pour le régisseur du château de Beaumesnil, près Luzarches.
— Je n'aurais garde: c'estpar là que j'entre en matière... et, soit dit en passant, je débute par un fameux mensonge, mon cher Marquis.
— Mais aussi quelle éclatante vérité jaillira, je n'en doute pas, de ce fameux mensonge ! Allez, vous n'aurez pas à le regretter... car, ce qui va se passer... aura peutêtre autant d'intérêt pour vous que pour Mlle de Beaumesnil... Je vais la chercher... et, ainsi que nous en sommes convenus, ne faites introduire M. Olivier que lorsque vous nous saurez dans la pièce voisine.
— C'est entendu... allez vite, mon cher Marquis... et passez par l'escalier de service... ce sera plus court, et M. Olivier, qui attend dans la bibliothèque, ne vous verra point.
Le marquis descendit en effet par l'escalier dérobé sur lequel s'ouvrait aussi une des portes de l'appartement de Mlle de Beaumesnil, et entra chez elle.
— Ah! Monsieur de Maillefort, — s'écria Ernesline, radieuse elles yeux encore remplis de larmes de joie... — Herminie m'a tout dit... son bonheur du moins ne manquera pas au mien... si le mien se réalise.
La Duchesse. iV. 6
— Vite, vite, mon enfant... venez, — dit le bossu, en interrompant la jeune tille, — M. Olivier est en haut.
— Herminie va ra'accompagner, n'est-ce pas. Monsieur de Mailleforl? elle sera là. ..près de moi; elle soutiendra mon courage...
— Votre courage? — dit le marquis.
— Oui... car, maintenant... je vous l'avoue... malgré moi... je regrette celte épreuve.
— N'est-elle pas nécessaire aussi pour détruire les scrupules d'Olivier, ma chère enfant?... Songez-y, c'est peut-être le plus grand des obstacles que nous aurons eu à combattre.
— Hélas!... il n'est que trop vrai... — dit tristement Mlle de Beaumesnil.
— Allons, mon enfant, venez... venez... Herminie vous accompagnera... Ilfaut qu'elle soit une des premières à vous féliciter...
— Ou... à me consoler... — reprit Ernestine, ne pouvant surmonter ses craintes... mais enfin... que mon sort s'accomplisse, — ajouta-t-elle résolument ; — Monsieur de Maillefort... montons chez mon tuteur...
Cinq minutes après, Ernestine, Herminie et M. de Maillefort rentraient dans le salon du baron, seulement séparé par une portière soigneusement fermée, mais que le bossu alla enlr'ouvrir pour dire à M. de la Rochai$ruë :
— Nous sommes là.
— Très-bien, — répondit le baron.
Et il sonna.
Le bossu disparut alors, en laissant retomber les pans de la portière un instant soulevée.
— Priez M. Olivier Raymond d'entrer; — dit le baron à un domestique venu à son appel et qui bientôt annonça :
• — Monsieur Olivier Raymond.
En entendant entrer Olivier dans la pièce voisine, Ernestine pâlit malgré elle, et prenant d'une main la main d'Herminie, et, de l'autre, la main de M. de Maillefort, elle leur dit en tressaillant :
— Oh!.... je vous en conjure.... restez là, près.... tout près de moi... je me sens défaillir... Oh! mon Dieu, que cet instant est solennel !
— Silence, — dità voix basse M. de Maillefort, — Olivier parle... écoutons.
Et tous trois, palpitant sous l'empire d'émotions diverses, écoutèrent avec une inexprimable anxiété l'entretien d'Olivier et de M. de la Rochaiguë.