‹ La duchesseChapitre 6 sur 56 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

M. de Monnand, en voyant lo marquis de Maillefort fermer à double tour la porte de l'apparteracnt, avait à peu près deviné l'intention du bossu. Bientôt celui-ci ne laissa pas le moindre doute sur sa résolution: dénouant sa cravate, il ôla son gilet et son habit avec une prestesse singulière à l'ébahissement croissant de Gerald, qui venait de prendre ingénument sur la cheminée son coffret à cigares.

Le marquis, montrant alors du doigt deux épées de combat suspendues avec les autres armes de la panoplie, dit au jeune duc:

— Mon cher Gerald, ayez la bonté de mesurer ces épées avec M. de Ravil et d'offrir la plus longue Ji mon adversaire; si elles sont inégales ... je m'arrangerai de la plus courte. Eh! eh! . . on connaît le proverbe. . . les boss?/s ont les bras lon{;s,

— Comment, — s'écria (lerald, — ces épées? . . .

— Certainement, mon cher ami. En deux mots, voici la chose. Monsieur (et il désigna de Mormand) vient d'être très-sottement impertinent à mon égard, il m'a re-

fusé des excuses, il m'en ferait à cette heure que je ne les accepterais plus . . . Nous allons donc nous battre , vous serez mon témoin : M. de Ravil sera celui de M. de Mormand ; nous allons être ici comme des sybarites.

Puis s'adressaut àM. de Mormand, le Marquis ajouta :

— Allons, Monsieur .... habit bas .... Gerald n'a qu'un quart d'heure à nous donner, mettons-y de la discrétion.

— Quel dommage qu'Olivier ne soit pas témoin de cette bonne scène, — pensa Gerald, qui, revenu de sa stupeur trouvait, en étourdi et valereux garçon qu'il était, l'aventure d'autant plus piquante, qu'il éprouvait peu de sympathie pour MM. de Mormand et de Ravil, et qu'il ressentait une grande affection pour le Marquis.

Le bossu ayant fait sa déclaration d'imminente hostilité, M. de Ravil dit à Gerald d'un air parfaitement couvaincu :

— Vous sentez bien, monsieur le Duc, qu'un tel duel est impossible.

— Impossible? pourquoi cela. Monsieur? — demanda sèchement l'ancien maréchal-des-logis aux chasseurs d'Afrique.

— Merci . . . Gerald, — dit le Marquis. — Les épées, mon cher ami ! . . . vite ... les épées !

— Mais encore une fois, un tel duel, dans la maison de Mme votre mère? Cela ne se peut pas, monsieur le Duc ! — dit de Ravil en voyant Gerald se diriger du coté de la panoplie et y décrocher deu\ épées de combat qu'il examina soigneusement.

— Songez-y donc, monsieur le Duc, — reprit de Ravil, avec une nouvelle insistance, — un duel . . . dans une

chambre . . . chez vous . . . pour le motif le plus futile . . .

— Je suis seul juge. Monsieur, de la convenance de ce qui se passe chez moi, — reprit froidement Gerald, — il y a mille exemples de duels pareils, rien n'est plus simple et plus commode . . . u'cst-ce pas, — monsieur de Mormand?

Celui-ci, ainsi interpellé, répondit:

— Tout endroit est convenable pour venger une offense, monsieur le Duc.

— Bravo! ... le Cid n'eût pas mieux dit, — s'écria le bossu. — • Alors, mou cher monsieur de Mormand .... vite . . . habit bas. Vojez donc, il faut que ce soit moi . . . moi qui ne suis pas absolument bâti comme l'Apollon du Belvédère . . . qui sois le premier à me mettre en chemise ... La partie n'est pas égale.

M. de Mormand, poussé à bout, ùta son habit.

— Je déclare que je ne serai pas témoin d'un duel pareil, — s'écria M. de Ilavil.

— A votre aise, — reprit le bossu, — j'ai la clé de la porte dans ma poche . . . Regardez par la fenêtre et tambourinez-nous sur les vitres un petit air de bravour; . . . ça ne serait peut-être pas d'un mauvais effet pour M. de Mormand.

— DcRavil, s'écria l'adversaire duMarquis, — je l'en prie ... mesure les épées.

— Tu le veux? . . .

— Je le veux . . .

— Soit . . . mais lu es fou.

Puis s'adressant à Gerald :

— Vous prenez-là. Monsieur, une bien grave responsabilité.

— Cela suffit. Monsieur, — répondit Gerald en mesurant les épées avec de Ravil, pendant que M. Mormand ôtait son habit.

Le Marquis en rappelant ce proverbe : les bossus orit les bras longs, avait dit vrai, car lorsqu'il releva la manche de la chemise pour la rouler et lassujétir au-dessus de la saignée, il découvrit un long bras velu, maigre, nerveux, et sur lequel les veines saillissaient comme un réseau de cordes, tandis que le bras de son adversaire " était gras, et pour ainsi dire d'une mollesse informe.

A la manière dont les deux champions tombèrent en garde et dont ils engagèrent leurs fers, après que Gerald, ayant consulté de Ravil du regard, leur eut dit: Alle:^, Messieurs . . .l'issue de la rencontre ne pou\ait être douteuse • . .

L'on voyait assez que M. de Mormand était, si cela peut ce dire, convenablement brave , de celte bravoure qu'il est impossible à un homme bien élevé de ne pas montrer, mais il était visiblement inquiet; son jeu d'une prudence excessive dénotait une certaine connaissance de l'escrime-, engageant à peine son fer, rompant prestement, se tenant autant qu'il le pouvait hors de portée et toujours sur la défensive, il parait passablement, ripostait avec timidité et n'attaquait jamais.

Un moment de Ravil et Gerald même furent épouvantés de l'expression de haine, de férocité qui changea la physiognomic du Marquis, jusqu'alors gaie, railleuse, mais nullement méchante, carsoudain, les traits contractés par une rage sourde, il attacha sur 'M. de Mormand

UQ regard d'une si terrible fixité. en maîtrisant rigoureusement le fer de son adversaire, tout en marchant à l'épée sur lui, que Gerald tressaillit.

Mais, redevenant tout-ii-coup et comme par réflexion ce qu'il avait étéau commencement de cette scène étrange, jovial et moqueur, le bossu, à mesure que ses traits se détendirent, ralentitsa redoutable marche àl'épée-, puis, voulant sans doute terminer cette rencontre, il fit une feinte en dedans des armes; M. de Mormand y répondit ingénument, tandis que son adversaire tirant en dehors lui traversa le bras droit.

A la vue du sang qui coula, Gerald etdeRavil s'avancèrent en s'écriant:

— C'est assez. Messieurs . . . c'est assez . . .

Les deux champions baissèrent leurs épées à la voix de leurs témoins, et le Marquis dit à haute voix :

— Je me déclare satisfait ... je fais mieux: monsieur deMormand, je vous demande très-hublement pardon . . . d'être bossu . . . C'est la seule excuse que je puisse raisonnablement vous offrir.

— Cela sufiit, Monsieur, — dit M. de Morraand avec un sourire amer, tandis que Gerald et de Ravil, à l'aide d'un mouchoir, bandairent la plaie du blessé, plaie peu grave d'ailleurs.

Ce premier appareil posé, les deux adversaires [se rhabillèrent; M. de Jlaillefort dit alors à M. de Mormand :

— Voudrcz-^ous, Monsieur, me faire la grâce de m'accorder un moment d'entretien dans la pièce voisine?

— Je suis à vos ordres. Monsieur, — répondit M. de Mormand.

— Vous permettez, Gerald, demanda le bossu au jeune duc :

— Certainement, répondit celui-ci.

'M. de Aïaillefort et M. de Mormand étant seuls dans la chambre à coucher de Gerald , le bossu dit de son air leste et moqueur:

— Quoiqu'il soit de mauvais goût de parler de sa générosité, mon cher Monsieur, je suis oblige de vous confesser qu'un moment j'ai eu envie de vous tuer, et que rien ne m'eût été plus iacile . . .

— Il fallait user de votre avantage, Monsieur.

— Oui, mais j'ai réiléchi . . .

— Et à quoi. Monsieur?

— .Vous me permettrez de ne pas vous ouvrir touf-àfait mon cœur, et de vous prier seulement de considérer cet innocent coup d'épée comme quelque chose d'analogue à ces remémoratifs à l'aide desquels on aide à sa mémoire en certaines circonstances . . .

— Je ne vous comprends pas du tout. Monsieur,

— Vous m'accordez bien que souvent l'on met un petitmorceaudepapierdanssa tabatière, ou, si l'onncprise pas, que l'on lait un nœud à son mouchoir, afni de se rappeler . . . un rendez-vous, une date, une promesse?

• — Oui, Monsieur . . . ensuite?

— J'ai donc tout lieu d'espérer que, moyeimantla piqûre que je viens de vous faire au bras, en guise de remémoratil', la date de ce jour ne sortira jamais de votre mémoire?

— Et quel intérêt. Monsieur, avcz-vous à ce que je n'oublie pas la date de cette journée ?

— Mon Dieu , . . c'est bien simple ... Je désirais

fixer la date de ce jour dans votre souvenir d'une manière ineffaçable . . . parce qu'il est possible . . . que plus tard j'aie à vous rappeler tout ce que vous avez dit dans cette inatiriée . . .

— Me rappeler tout ce que j'ai dit aujourd'hui?

— Oui, Monsieur, tout ce que vous avez dit en présence de témoins irrécusables que j'invoquerais au besoin.

— Je vous comprends de moins en moins, Monsieur . . .

— Je ne vois, quant à présent, aucun avantage à ce que vous me compreniez mieux, mon cher Monsieur, vous me permettrez donc d'avoir l'honneur de vous présenter mes très-humbles civilités et d'aller dire adieu à Gerald.

Il est facile de le deviner : la cause réelle de la provocation de M. de Maillefort à M. de Mormand était la façon insultante avec laquelle ce dernier avait parlé de Mme de Beaumesnil? car ses soupçons ne le trompaient pas . . . c'était le bossu qui, invisible, et entendant les grossières paroles de M. de Mormand, avait crié: Misé~ rable . . .

Maintenant, pourquoi M. de Maillefort, toujours d'une si franche hardiesse, avait-il dû employer un moyen détourné , se servir d'un futile prétexte pour venger l'insulte faite à Mme de Beaumesnil? dans quel but voulaitil pouvoir rappeler plus tard à M. de Mormand la date de cette journée, et lui demander peut-ôtre compte de tout ce nui avait été dit devant des témoins irrécusables?

C'est ce qu'éclaircira la suite de ce récit.

Le marquis de Maillefort venait de prendre congé de Gerald, lorsqu'un des gens de sa nicre lui remit la lettre suivante, qu'Olivier lui écrivait le matin même.

,,lMon bon Gerald , l'homme propose et Dieu dispose „(pardon de la sentence); or donc, hier soir, le bon „Dieu, prenant la forme de mon brave maître maçon, a , , décidé que je m'en irais pendant quinze jours ou trois , , semaines, à six lieues d'ici ; cela me contrarie fort, car ,, notre bonne partie d'après-demain ne pourra pas avoir ,,lieu.

,, Sérieusement, voici ce qui arrive : mon maître ma- „çon est peu fort sur le cacul, il s'est tellement em- „ brouillé dans ses comptes, en faisant le relevé des tra- ,,vaux exécutés dans un château près de Luzarches, qu'il ,,Iui est impossible de se reconnaître au milieu de ses , , notes, et à moi de porter la moindre lumière dans ces 5,ténèbres ; il faut donc que nous allions procéder à une ,, foule de toisés, dont je prendrai note afin d'éviter de ,,nouveauxlogogriphes; ce travail m'oblige à une assez j, longue absence ; du reste, mon maître maçon est un an- ,,cien sergent du génie, brave et honnête homme, simple, ,, naturel ; et tu sais que la vie est facile avec des gens de „cette nature; ce qui m'a encore engagé à aller l'assi- ,,ster, c'est qu'autant que j'en ai pu juger, il se trompe à ,,son désavantage ; la chose est rare, je ne suis pas fâché d'aider à la constater.

,,Je quitte mon oncle (dis? .... quel cœur d'or) ,,avec une terrible anxiété .... Mme liarbançon ra- „menée chez nous par la belle voiture de la comtesse „de Beaumesnil, est depuis hier dans un état alar- ,,mant .... surtout pour les modestes repas de

,,mon oncle ; elle n'a pas une seule fois prononcé le 5,nora de Buonapavtc, elle est tout mystère ; elle s'ar- 5,rèfe pensive dans le jardin, et ioactive dans sa cui- 5,sine . . . elle nous a donné ce matin du lait tourné et des œufs durs.

,,Donc, avis à toi, mon bon Gerald, s'il te prend ,, fantaisie d'aller manger à l'ordinaire du vieux ma- ,,rin. Du reste, évidemment, maman Barbançon brûle „du désir de s'entendre interroger sur l'incident d'hier „soir, afin d'être amenée ii une indiscrétion. Tu juges j,combien mon oncle et moi nous sommes au contraire 5, réservés à ce sujet, par cela même qu'il y a quelque , , chose de singulier, de curieux même dans l'aven- „ture.

„Si, pendant mon absence, tu peux disposer d'un

j, moment, va voir mon oncle tu lui

,, feras le plus grand plaisir .... car je vais bien lui 5, manquer. Je ne puis te dire combien il t'aime déjà; ,, pauvre et digne soldat! .... Quelle ineffable bonté! ,,quel cœur droit il y a sous cette simple enveloppe! „ . . . Ah! mon cher Gerald, je n'ai jamais ambitionné j,la fortune ; mais je tremble en pensant qu'à son „àge et avec ses infirmités mon oncle aura de ,,plus en plus de peine à vivre de sa petite retraite ,,.... malgré toutes les privations qu'il supporte ,, courageusement ... Et s'il allait tomber malade? ,,.... car deux de ses blessures se rouvrent sou- „vent .... et pour les pauvres gens, c'est si cher „la maladie! .... Tiens, Gerald, celte pensée est ,, cruelle.

„Pardon, mon ami,' mon frère .... j'ai com-

„raencé celte lettre gaîraent ... la voici qui devient jjtriste . . .

,, Adieu, Gerald, àbientiM. Écris-moi à Luzarchcs, ,, poste restante.

,,A toi de tout et bon cœur,

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