CHAPITRE SEPTIEME
M. de la Rochaiguë n'était pas au terme de ses ébahissements.
En annonçant le refus d'Olivier, dont les auditeurs invisibles de la scène précédente étaientdéjà instruits, le baron croyait les trouver dans la consternation.
Loin de là.
Mlle deBeauraesnil etHerminie, étroitement enlacées, s'embrassaient au milieu d'élans d'une joie délirante.
— Il a refusé... — murmurait Ernestine avec un accent d'attendrissement ineffable.
— Àh!... je vous le disais bien, mon [amie, M. Oli- •vier ne pouvait tromper notre attente, — ajoutait Herfliinie.
— Avais-je raison! — reprenait à son tour le marquis, non moins enchanté; — ne vous avais-je pas prédit, moi, qu'il refuserait?
— Mais, alors, pourquoi, diable! m'avez-vous demandé mon consentement avec tant d'acharnement? s'écria le baron exaspéré ; — pourquoi m'avez-vous supplié, vous. Marquis, vous, ma pupille, de faire cette inconcevable proposition, puisqu'elle devait être refusée?
A ces mots du baron, Ernestine quitta le bras de son amie, et, la figure épanouie, radieuse, elle dit à son tuteur d'une voix touchante :
— Oh! merci... Monsieur... merci, je vous devrai le bonheur de toute ma vie... et, je vous le jure ... je ne serai pas ingrate!...
— A l'autre, maintenant! s'écria le baron, — mais vous n'avez donc pas entendu?... il refuse... il refuse... il refuse...
— Oh! oui... il refuse... — dit Ernestine avec expansion, — noble refus... du plus noble des cœurs!
— Décidément, ils sont fous! — dit le baron. P.uis il cria aux oreilles d'Ernestine:
— Mais cet Olivier se marie... il ne veut pas de vous ... son mariage est arrêté !
— Grâce à Dieu! — dit Ernestine, — et ce mariage n'a plus maintenant d'obstacle possible; aussi, encore une fois merci. Monsieur de la Rochaiguë, jamais, oh! jamais je n'oublierai ce que vous avez fait pour moi dans celte circonstance.
Le bossu vint heureusement au secours du malheureux baron , dont l'étroite cervelle était sur le point d'éclater.
— Mon cher Baron, — lui dit M. de Mailleforf, — je vous ai promis le mot de l'énigme.
— Je vous jure qu'il en est temps... Marquis; il est plus que temps de dire ce mot... sinon, je deviens fou... mes oreilles bourdonnent... ma lôte se fend... mes jeui papilloltent... j'ai des éblouissements.
— Eh bien! donc, écoutez: ce matin votre pupille vous a déclaré, n'est-ce pas! qu'elle voulait épouser M. Olivier Raymond... et qu'elle voyait dans ce mariage le bonheur de sa vie.
— Ah ça!... vous allez recommencer? — s'écria M. de la Rochaiguë en frappant du pied avec fureur.
— Un instant de patience donc, Baron ! je vous ai dit ensuite que ce que vous saviez d'avantageux sur M. Olivier Raymond, n'élait rien auprès de ce que vous apprendriez sans doute.
— Eh bien! qu'ai-je appris?
— N'est-ce donc rien que son désintéressement que vous avez vous-même trouvé admirable? Refuser /a /?/?« riche hénLière de France, pour tenir un engagement sacré...
— Eh! mon Dieu, oui, c'est admirable, superbe! — s'écria le baron, — je sais cela de reste ! mais je vous
répèle que je deviendrai fou à l'instant, si \oas ne m'expliquez pas pourquoi ce refus, qui devrait vous consterner vous et ma pupille, vous rend r;)dieux; car enfin, vous vouliez marier Ernestine avec M. Olivier?
— Certainement.
— Eh bien! il est comme un forcené pour en épouser «ne autre.
— Eh! c'est justement cela qui nous transporte, — dit le bossu.
— C'est cela qui nous ravit, ■ — ajouta Ernestine.
— Cela vous ravit, qu'il veuille en épouser une autre ! — s'écria le baron exaspéré.
— 3Iais sans doute — reprit le marquis, — puisque, cette autre, c'est elle.
— Qui, elle?. . . — cria le baron; — mais qui, elle?...
— Votre pupille...
— Allons, l'autre est ma pupille? à présent!
— Certainement, — reprit Mlle de Beanmesnil, triomphante, — cette autre, c'est moi?
— Encore une fois, Baron, — reprit le bossu, — on vous dit, que l'autre... c'est elle... votre pupille.
— Oui, c'est Ernestine, — ajouta Hcrminie.
— C'est pourtant bien clair, — reprit le bossu.
A cette explication encore plus incompréhensible pour lui que tout le reste, le malheureux baron jcla au-
tour do lui des regards effarés, puis il ferma îes yeux, trébucha, et dit au bossu d'une voix dolente :
— Monsieur de Maillefort... tous êtes sans pitié... je crois avoir la tête aussi forte qu'un autre... mais elle est incapable de résister à un pareil imbroglio.. .vonsme promettez de me donner le mol de cette insupportable énigme, et, ce mot... est encore plus inexplicable que l'énigme elle-même.
— Allons, mon pauvre Baron, calmez-vous... et écoutez-moi.
— Cela m'avance beaucoup, — dit le baron en gémissant, — voilà un quart d'heure que je vous écoute, et c'est pis encore qu'au commencement.
— Tout va s'éclaircir.
— Enfin... voyons.
— Voici le fait: par suite de circonstances que vous saurez plus tard et qui ne changent rien au fond des choses, votre pupille s'est rencontrée avec M. Olivier, et elle s'est fait passer pour une petite orpheline vivant de son travail... Comprenez-vous cela. Baron?
— Bien... je comprends cela... après?
— Par suite d'autres circonstances, que vous saurez aussi plus tard, votre pupille et M. Olivier se sont épris l'un de l'autre, lui continuant à ne voir danslVllledeBeaumesnil qu'une orpheline sans nom , sans fortune... et si malheureuse, qu'il a cru être, et a été en effet, très-gé-
néreui envers elle, en lui offrant de l'épouser lorsqu'il s'est vu officier.
Enfin! — s'écria le baron, triomphant à son tour et se dressant de toute sa hauteur, — Ernestine eiranlre ne sont qu'une seule et môme personne!
— Voilà, — dit le bossu.
■ — Et alors, — reprit le baron en s'essuyant le front, — vous avez voulu voir, si Olivier aimait assez sincèrement r autre pour résister à la tentation d'épouser lapltts riche hérilière de France...
— C'est cela même. Baron.
— De là celte fable que Mlle de Bcaunicsnil ayant vu et entendu Olivier, pendant son séjour au chiteau, lorsqu'il y était venu pour des travaux, s'était éprise de ce digne garçon?
— Il fallait bien motiver raisonnablement par cette fable la proposition que vous vous étiez chargé de faire, Baron, et vous vous en êtes tiré à merveille... Eh bien! avais-je tort en vous disant que M. Olivier Raymond était un galant homme ?
— Un galant homme! — s'écria le baron. — Écoutez, Marquis... je ne veux pas revenir sur le passé, mais je ne vous cache pas que j'étais loin dctrouver ce mariage surtable pour ma pupille; eh bien! je déclare... j'aflirme ... je proclame qu'après ce que je viens de voir et d'entendre... ma pupille serait ma fille que je lui dirais:
épousez M. Raymond; vous ne pouvez faire uamcilleor choix.
— Oh! Monsieur... je n'oublierai jamais ces bonnes paroles, — dit Ernestinc.
— Et ce n'est pas tout, mon cher Baron.
— Quoi donc encore, — dit M. de la Rochaiguë, avec une vague inquiétude, croyant qu'il allait ôtre question d'un nouvel imbroglio, — qu'y a-t-il?
— Cette épreuve a un double but.
— Ah bah! et lequel?
— Nous connaissions tellement la délicate susceptibilité de M. OIi\icr que nous avons craint qu'en lui révélant soudain que la jeune personne qu'il croyait pauvre, était Mlle de Beaumcsnil, il n'eût d'invincibles scrupules... lui, officier de fortune, à épouser la phis riche héi'ilière de France, quoiqu'il l'eût aimée, la croyant la plus pauvre fille du monde.
— Eh bien ! ces scrupules-là ne m'étonncraient pas,
— dit le baron, — d'après la fierté naturelle de ce garçon, il faut s'attendre à tout... Mais, j'y songe, cet inconvénient que vous redoutiez, il existe toujours.
— Non pas, mon cher Baron.
— Pourquoi non?
— C'est bien simple, — dit Ernestinc toute joyeuse,
— M. Olivier Raymond n'a-t-il pas refusé d'épouser Mlle de Beaumesnil, la riche héritière?
— Sans doate, — dit le baron, — mais... je ne vois pas...
— Eh bien ! Monsieur, — reprit Ernestine, — comment M. Olivier, lorsqu'il apprendra qui je suis, pourrat-il craindre d'élre soupçonné de ne faire qu'un mariage d'argent en m'épousanf, puisqu'il aura d'abord positivement refusé ma main?...
— C'est-à-dire... plus de trois millions de rentes en terres... et ce... parlant à ma personne, — s'écria le baron en interrompant sa pupille, — c'est la vérité... l'idée est excellente... je vous en fais mon compliment. Marquis, et je dis comme vous: M. Olivier eût-il une susceptibilité mille fois plus féroce encore, elle ne pourrait tenir contre ce dilemme: vous avez refusé d'épousertrois millions de rentes... donc... votre délicatesse est à jamais au-dessus de tout soupçon.
— N'est-ce pas, Monsieur, — dit Ernestine, — il est impossible que les scrupules de M. Olivier tiennent contre cela?
— Évidemment, ma chère pupille... mais enfin cette révélation... il faudra bien la faire tôt ou tard à M. Olivier...
— Sans doute, — reprit le marquis, — et je m'en charge.;. J'ai mon projet, et nous allons en causer tous deux. Baron, car il se relie à certains détails d'intérêt matériel auxquels les jeunes filles n'entendent rien...
n'est-ce pas, mon enfant? — ajouta le marquis en souriant et en s'adressaut à Ernestine.
— Oh! rien absolument, — répondit Mlle de Beaumesnil, — et ce que vous déciderez, vous, Monsieur de Maillefort et mon tuteur, je l'accepte d'avance.
— Je n'ai pas besoin, mon cher Baron, — reprit le marquis, — de vous recommander la plus entière discrétion sur tout ceci, jusques après là signature du contrat qui, si vous m'en croyez, et j'ai mes raisons pour cela, précédera la publication des bans... Nous le signerons après-demain, je suppose... ce n'est pas trop tôt... Qu'en pensez-vous, Ernestine?
— Ah! Monsieur... vous devinez ma réponse, — dit la jeune fille, souriant et rougissant tour-à-tour. Puis elle ajouta vivement: — Mais ce contrat. Monsieur, ne sera pas le seul... à signer... Il y en aura un autre, n'estce pas, Herminie?
— Cela pourrait-il être autrement? — dit la duchesse. — M. de Maillefort pense comme moi, j'en suis sûre.
— Oh ! certainement... — dit le bossu en souriant. — Mais qui se chargera, s'il vous plaît, de cette combinaison assez difficile?
— Encore vous , Monsieur de Maillefort, — dit Ernestine, — vous êtes si bon.
— Et puis, — ajouta Herminie, — ne nous avez-vous pas prouvé que rien ne vous était impossible?...
— Oh, quant aux impossibilités vaincues, — reprit le marquis avec émotion, — lorsque je songe à la scène qui s'est passée ce matin chez vous, ce n'est pas de moi qu'il faut parler... mais de vous, chère enfant.
En entendant ces mots du bossu, M. de la Rochaiguë fit plus d'attention qu'il n'en avait fait jusqu'alors à la présence d'Hcrminfe, et lui dit:
— Pardon, ma chère Demoiselle... mais, tout ce qui vient de se passer m'a tellement distrait, que...
— Monsieur de la Rochaiguë, — dit Ernestine h son tuteur, en prenant Herminie par la main, — je vous présente... ma meilleure amie... ou plutôt ma sœur . . . car deux sœurs ne s'aiment pas plus tendrement que nous.
— Mais, — dit le baron fort surpris, si je ne me trompe, Mademoiselle... Mademoiselle... est la maîtrcse de piano... que nous avions choisie en raison de la délicatesse parfaite de ses procédés envers la succession de la comtesse de Bcaumesnil.
— Mon cher Baron, — dit le marquis, — vous aurez encore bien des choses très-singulières à apprendre au sujet de Mlle Herminie.
— Vraiment! — dit M. de la Rochaiguë, — et quelles sont ces choses singulières?
— Dans notre entretien de tout-à-l'heure... je vous dirai... ce que je pourrai vous dire à ce sujet; qu'il vous suffise seulement de savoir que votre chère pupille a
aussi noblement placé son amitié que son amour... car, en véiilé, celle qui doit avoir pour mari M. Olivier Raymond, devait avoir pour amie Mlle Herminie.
— Oh! M. de Maillefort a bien raison, — ditMlle de Beaumesnil en se rapprochant de sa compagne, — tous les bonheurs... me sontvenus àlafois,ct le môme jour... dans cette modeste soirée de Mme Hetbaut...
— La modeste soirée... de Mme Herbaut, — répéta le baron en ouvrant des yeux énormes, — quelle Mme Herbaut?
— Ma chère enfant, — dit le bossu, en voyant les ébahissemenls du baron renaître aux dernières paroles d'Erncsline, — il faut être généreuse et ne pas donner une nouvelle énigme à deviner à M. de la Rochaiguë.
— Je me déclare d'avance incapable de la deviner, — s'écria le baron, — j'ai la cervelle aussi étonnée... aussi confuse... aussi étourdie que si je venais de faire une ascension en aérostat.
— Rassurez-vous, Baron, — dit en riant M. de Maillefort, — je vais tout vous dire, sans mettre le moins du monde votre imagination à l'épreuve.
— Nous vous laissons. Messieurs, — ditErnestine en souriant; puis elle ajouta: — Je crois devoir seulement vous prévenir. Monsieur de la Rochaiguë, qu'Herminie et moi, nous avons formé un complot.
— Et ce complot. Mesdemoiselles?
— Comme il se fait tard, et que je deviendrais, j'en suis sûre, folle de joie en restant toute seule avec mon bonheur, Herminie a consenti à partager mon appartement jus'qu'à demain matin., .nous dînerons tête à tète, et je vous laisse à penser quelle bonne fêle...
— Mais justement. Mesdemoiselles, cela se trouve à merveille, — dit le baron, — car Mme de la Rochaiguë et moi sommes obligés d'aller dîner en ville. Allons, Mesdemoiselles, bonne soirée je vous souhaite.
— A demain, mes enfants, — dit M. de Maillefort, — nous aurons à causer de certains détails qui, j'en suis sûr, ne vous déplairont pas.
Les deux jeunes filles, laissant ensemble MM. de Maillefort et de la Rochaiguë, descendirent légères, radieuses, et après un petit dîner auquel elles touchèrent à peine, tant elles avaient le cœur gros de joie et de bonheur, elles se retirèrent dans la chambre à coucher d'Ernesline, pour s'y livrer seule à seule à tous les charmes du souvenir, à toutes les joies de l'espérance, en se rappelant les singulières vicissitudes de leurs amours et de leur amitié, déjà si éprouvés.
Au bout d'un quart d'heure, les deux jeunes filles furent, à leur grand regret, interrompues parMmeLainé, qui se présenta, après avoir discrètement frappé.
— Que voulez-vous, ma chère Laine? — lui ditErnestine.
— J'aurais quelque chose à demander à Mademoi selle.
— Qu'est-ce donc?
— Mademoiselle sait que M. le baron et Mme la ba renne sont allés dîner en ville, et qu'ils ne rentreronlque fort tard?
— Je sais cela... ensuite?
— MlleHéléna, voulant mettre à même les gens de l'hôtel de profiter de la soirée que leur laisse l'absence de M. le baron et de Mme la baronne,... a fait louer ce malin trois loges... au théûtrc de la Gaîté, où l'on donne les Machabées, une pièce tirée de l'Histoire Sainte.
— Et vous désirez aller aussi voir les Machabées, ma chère Laine?
— Si Mademoiselle n'avait pas besoin de moi... jusqu'à l'heure de son coucher?...
— Je vous donne votre soirée tout entière, ma chère Laine, emmenez aussi cette pauvre Thérèse...
— Mais si Mademoiselle avait besoin de quelque chose... avant mon retour...
— Je n'aurai besoin de rien... et il sera même inutile de revenir pour mon coucher . . . Mlle Herminie et moi nous nous servirons mutuellemenlde femme dechambre ...Allez, ma chère Laine, amusez-vous bien et Thérèse aussi.
— Mademoiselle est bien bonne et je la remercie
La Duchcise, IV. o
mille fois;... du reste si, par hasard, Mademoiselle avait besoin de quelque chose... elle n'aurait qu'à sonner à la sonnette de l'antichambre... Mlle Héléna a dit à Placide de descendre et d'être aux ordres deMademoiselle, si elle sonnait, tous les autres domestiques étant absents.
— A la bonne heure,' — dit Ernestine, — je sonnerai Placide, si j'ai besoin de quelque chose... Bon soir, ma chère Laine.
La gouvernante s'inclina et sortit.
Les deux jeunes filles restèrent alors seules dans ce grand hôtel désert, car il ne s'y trouvait alors ni domestiques, ni maîtres, à l'exception de Mlle Héléna de la Rochaiguë et de Placide, sa suivante, qui, d'après les ordres de sa maltresse, restait aux ordres de Mlle de Beaumesnil et d'Herrainie.