‹ La duchesseChapitre 53 sur 56 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

Herrainie n'était pas seule à faire des préparatifs pour la signature du contrat de son mariage et de celui d'Ernestine : tout était aussi en joyeux émoi dans certain modeste petit ménage des Batignolles.

Le commandant Bernard, Gerald et Olivier ayaieat voulu ce soir-là se réunir à dîner, sous cette même tonnelle oîi, plusieurs mois auparavant, s'était passée l'exposition de ce récit; l'on devait ensuite se rendre chez Herminie pour la signature du contrat.

Une magnifique soirée d'automne avait favorisé le projet des trois amis.

Mme Barbançon s'était surpassée; cette fois, prévenue d'avance, elle avait pu soigner avec la plus grande sollicitude un triomphant ppt-au-feu, auquel succédèrent de succulentes côtelettes, un superbe poulet rôti et des œufs à la neige , baignant leur blancheur immaculée dans une onctueuse crème à la vanille.

Ce menu bourgeois atteignait au 7iec plus ullrà des inagniflcences culinaires de Mme Barbançon, mais, hélas! malgré rexcellcnce de ce repas, les trois conviés y faisaient peu d'honneur, la joie leur ôtait l'appétit et la ménagère, dans sa douleur, comparait cette désolante inappétence à la faim de soldat dont Gerald et Olivier avaient fait si vaillamment preuve plusieurs mois auparavant, en mangeant deux fois de sa vinaigrette improvisée.

Mme Barbançon venait de desservir lepoulet presque intact; elle plaça sur la table de la tonnelle les œufs à la neige, disant entre ses dents :

— Au moins ils videront ce plat-là... case mange sans faim..., c'est un mets d'amoureux.

— Diable! maman Barbançon , — dit joyeusement le commandant Bernard, — voilà un plat qui me rappelle les bancs de neige de Terre-Neuve... quel dommage que nous n'ayons plus la moindre faim.

— Grand dommage, — dit Gerald, — car Mme Barbançon s'est montrée aujourd'hui un vrai cordon bleu.

— Voilà des œufs à la neige comme on n'en voit jamais, — ajouta Olivier, — mais du moins nous les mangeons... du regard.

La ménagère, ne pouvant croire encore à ce cruel et dernier affront, dit d'une voix contenue

— Ces Messieurs plaisantent.

— Plaisanter avec une chose aussi sérieuse que vos œufs à la neige, maman Barbançon... du diable si je l'oserais, — dit le commandant. — Seulement, comme nous n'avons plus faim... il nous est impossible de goûter à votre chef-d'œuvre.

— Absolument impossible... — répétèrent les deux jeunes gens.

La ménagère ne dit mot, mais sa physionomie contractée trahissait assez la violence de ses ressentiments; elle saisit convulsivement une assiette, y servit presque la moitié du plat, et la plaça devant le commandant ébahi, en lui disant avec un accent d'irrésistible autorité :

— Vous, Monsieur... vous en mangerez...

— Maman Barbançon, écoutez-moi...

— 11 n'y a pas de maman Barbançon qui tienne ; c'est la seconde fois que j'ai l'occasion de faire des œufs à la neige depuis dix ans; je les ai soignés en l'honneur du mariage de M. Olivier et de M. Gerald... il n'y a pas de si ni de mais... vous en mangerez.

L'infortuné vétéran, ne voyant autour de lui que des visages ennemis, car Gerald et Olivier, les traîtres, paraissaient soutenir la ménagère, le vétéran essaya pourtant un accommodement.

— Eh bien! j'en mangerai demain... vrai, maman Barbançon.

— Comme si des œufs à la neige se gardaient, — dit la ménagère en haussant les (épaules.

— Pourtant... je ne...

— Vous en mangerez à l'instant...

— Mais, par les cornes du diable ! — s'écria le vétéran, — je De peux pourtant pas me crever... pour...

— Vous, crever!... avec des œufs à la neige faits par moi... — s'écria la ménagère, avec autant d'amertume et de douleur que si son maître lui eût dit une mortelle injure, — vous crever! Ah! je ne m'attendais.... pas.... après dix ans de service,.... et dans un si beau jour.... que celui d'aujourd'hui , où M. Olivier doit prendre femme, à m'entendre... traiter... de... la... sorte.

Et la digne femme se prit à sangloter.

— Allons bon... des larmes à présent, — dit le vétéran;...— mais, en vérité, ma chère... vous êtes folle, ma parole d'honneur!

— Vous crever! !!... Ah! je l'aurai long-temps sur le cœur, ce mot-là?

— Allons... tenez... j'en mange... là... voyez-vous, j'en mange, — dit le malheureux commandant en avalant à la hâte quelques cuillerées — ils sont parfaits... divins, vos œufs à la neige... étes-vous contente?

— Eh bien! oui. Monsieur... là... ça me satisfait, — dit la ménagère en essuyant ses larmes, — une si bonne crôme... môme que je me disais en la touroant, il

faudra que je donne ma recette à la petite femme de M. Olivier; pas vrai, Monsieur Olivier?

— Certainement, MmeBarbançon, Mlle Ernestine sera, j'en suis sûr, une excellente ménagère.

— Elles cornichons que je lui apprendrai à faire?... Verts comme prés.... croquants comme des noisettes.... soyez tranquille, Monsieur Olivier, vous verrez les bons petits fricots que nous vous ferons nous deux votre femme.

Gerald , à qui M. de Maillefort avait dû confier le secret du double personnage de Mlle de Beaumesnil, Gerald ne put s'empêcher de rire aux éclats à cette pensée de Mme Barbançon communiquant ses recettes culinaires à la plus riche héritière de France.

— Vous riez, Monsieur Gerald? — dit la ménagère, — est-ce que vous croyez que mes recettes...

— Allons donc. Madame Barbançon, j'y crois comme à l'Évangile , à vos recettes ; je ris . . . parce que je suis content, que voulez-vous? un jour de mariage... îc'est si naturel!

— Cependant, — reprit Mme Barbançon d'un air sombre et mystérieux, — l'on a vu des monstres qui n'étaient que plus féroces le jour de leur mariage.

— Ah bah!

— Tenez, Monsieur Gerald , lejour de «ow mariage ayçc Marie-Louise... savez-vous comment il s'est com-

porté... le scélérat! (Mme Barbançon croyait superflu de signaler par son nom l'objet de son exécration.)

— Voyons ça, maman Barbançon, — dit le commandant Bernard, — après, vous nous donnerez le café..., car voilà bientôt six heures.

— Eh bien! Monsieur, celui que vous aimez tant, a été, le jour de son mariage avec Marie-Louise, pis qu'un tigre pour cet amour de petit roi de Rome qui, joignant ses petites mains, lui disait, de sa petite voix douce: Papa empereur..,, n'abandonne pas pauvre maman Joséphine...

— Ah! très-bien, j'y suis, — dit Gerald avec un beau sang-froid, — vous parlez du roi de Rome... fils de Joséphine?

— Certainement, Monsieur Gerald, il n'y en a pas d'autre. Mais ça n'est rien encore, auprès de ce que notre scélérat a osé faire au saint-père, sur les propres marches du maître-autel de Notre-Dame.

— Ah! diable!

— Et quoi donc?

— Y paraît, — reprit Mme Barbançon d'un ton sententieux, — y paraît, que dans les couronnements, les papes ont l'amour-propre (tiens, après tout un chien regarde bien un évoque , ajouta la ménagère en manière de parenthèse), les papes ont donc l'amour-propre de prendre la couronne et de la mettre eux-mêmes sur la tète

des autres, quand il les couronnent ; vous pensez comme ça chaussait votre Bùùonaparté qui était déjà comme un crin d'avoir eu à baiser la mule du pape en plein Car- ' roussel devant ses sacripans de la vieille garde... mais il l'a baisée... le scélérat... il l'a bien fallu... sans cela le petit homme rouge qui était contre Roustan, et pour le pape, lui aurait pendant la nuit tordu le cou.

— Au pape?

— A Roustan?

— Mais non. Messieurs, mais non, à Bûûonaparté. Enfin, n'importe, au moment où notre saint-père allait le couronner, voilà-t-il pas mon scélérat d'ogre de Corse qui vous empoigne, comme un grossier qu'il était, la couronne des mains du pauvre saint-père, se la met d'une main sur la tète, tandis que, de l'autre main, il vous flanque un grand renfoncement sur le bonnet du saint-père, comme pour dire au peuple français : Enfoncé la religion, le clergé et tout... il n'y a que moi qu'on doive adorer à genoux... même que, du contre-coup, le pauvre saint-père est tombé assis sur les marches de l'autel, avec son bonnet enfoncé sur les yeux, etqu'ila remercié la Providence en latin... Agneau d'homme, va! C'est donc pour vous dire. Monsieur Olivier, — ajouta la ménagère en forme de~ conclusion et de moralité, — qu'il y a des ogres de Corse que le mariage rend encore plus féroces.... tandis que je suis sûre que vous et M.

Gerald le mariage avec de gentilles petites femmes, comme doivent être les vôtres, vous rendra encore plus gentils.

Et la ménagère se hâta d'aller chercher le café et de le servir pendant que le commandant Bernard bourrait sa vieille pipe de kummer.

A l'hilarité, causée par les histoires de Mme Barbançon , succéda chez le vieux marin et chez les deux jeunes gens un ordre d'idées plus élevées.

— Cette brave femme, — reprit Gerald, — malgré toutes ses excentricités, a raison, en cela qu'elle nous dit que notre mariage augmentera ce qu'il y a de bon en nous... Il me semble que cela doit être ainsi, n'est-ce pas, Olivier?

Mais , voyant son ami absorbé dans une sorte de rêverie, Gerald lui mit affectueusement la main sur l'épaule, etlui dit:

— A quoi penses-tu, Olivier?

— Je pense, mon bon Gerald, qu'il y a six mois.... nous étions assis à cette même table... où je t'ai parlé pour la première fois de cette charmante jeune fille, surnommée la duchesse... et que tu m'as dit en riant: — Bah! les duchesses... je connais cela .. . j'en ai assez! et pourtant la voilà, grâce à toi, vraiment duchesse, et duchesse de Sennelerre.... Combien les destinées sont bizarres!!

— Vous avez raison, mes enfants, — dit le vieux marin... — il y a un grand charme dans ce regard jeté sur le passé... quand le présent est heureux. Il y a six mois, en effet, qui m'aurait dit que mon brave Olivier épouserait une gentille et vaillante créature qui m'aurait sauvé la vie au péril de la sienne?

— Et qui eût dit surtout, — reprit Gerald, en regardant très-attentivement Olivier, — que cette Mlle de Beaumesnil, dont nous avons tant parlé, et sur qui on avait pour moi des projets de mariage, deviendrait amoureuse d'Olivier?

— Ne parlons plus de cette folie, Gerald, — dit en riant le jeune officier, — un caprice d'enfant gâté.... caprice qui, j'en suis sûr, se serait passé aussi vite qu'il était venu.

— Tu te trompes, Olivier, — reprit gravement Gerald, — j'ai eu occasion de voir Mlle de Beaumesnil et de causer avec elle ; aussi je t'assure que quoiqu'elle ne soit pas plus âgée que ta chère et charmante Ernestine... ce n'est pas un enfant capricieux et gâté..., mais une jeune fille remplie de raison et d'esprit.

— Mon avis à moi, — reprit gaîment le commandant Bernard, — est que Mlle de Beaumesnil est du moins une fille de très-bon goût, puisqu'elle voulait de mon Olivier... mais il était trop tard.... la place était prise. ..^. par notre chère petite Ernestine.... qui n'a pas de mil-

lions à remuer à la pelle, c'est vrai, mais qui a bien le plus vaillant petit cœur que je connaisse.

— Oui, vous avez raison, mon oncle, — reprit Olivier, — la place... était prise, oh! bien prise... et ne l'eût-elle pas été...

— Que veux-tu dire? — reprit Gerald en regardant son ami avec une attention croissante, — si tu avais eu le cœur libre, pourquoi n'aurais-tu pas épousé Mlle de Beaumesnil?

— Allons, Gerald... tu es fou.

— Comment?

— Rappelle-toi donc ce que toi-même disais ici, à cette table, il y a quelques mois: ,, qu'un homme puis- „samment riche épouse une jeune fille pauvre, parce ,, qu'elle est charmante et digne de lui, tout le monde ,, l'approuve; mais qu'un homme qui n'a rien se marie à „une femme qui lui apporte une fortune énorme, c'est ,, honteux." Ne sont-ce pas là les paroles de Gerald, mon oncle?

— Précisément, mon garçon.

— Un instant, — s'écria Gerald qui ne put s'cmpccher de témoigner d'une vive inquiétude, — rappelle-toi aussi, Olivier, que tu me disais toi-même pour vaincre mes scrupules au sujet de Mlle de Beaumesnil : ,, Il est „ évident que si , malgré son immense fortune , tu aimes „ aussi sincèrement cette jeune personne que tu l'aurais

,, aimée pauvre et sans nom, la susceptibilité la plus „ ombrageuse ne pourrait qu'approuver un pareil ma- ,,riage." Je vous demande à mon tour, mon commandant, si tel n'a pas été l'avis d'Olivier que vous avez vons-même partagé?

— C'est vrai. Monsieur Gerald, et rien n'était plus raisonnable et plus juste que cet avis-là, mais, Dieu merci, nous n'avons pas à examiner de nouveau cette question toujours si délicate. Olivier a agi en honnête homme en refusant ce mariage millionnaire, parce qu'il aimait ailleurs, c'est bien... mais c'est tout simple, et ce n'est, pardieu, ni vous ni moi, n'est-ce pas. Monsieur Gerald, qui nous étonnerons de cela? puisque vous faites, comme Olivier, un mariage d'amour.

— Oh ! d'amour ! c'est le mot, — dit le jeune officier avec expansion, — Ernestine est si douce, si bonne, si spirituelle dans sa naïveté, et puis la pauvre enfant est si reconnaissante de ce qu'un gros seigJieur, comme moi, — ajouta Olivier en souriant, — veuille bien l'épouser; et puis encore, si tu savais, Gerald, quelle ravissante lettre elle m'a écrite hier, pour me dire que sa parente consentait à tout, et que si mes intentions n'étaient pas changées, le contrat se signerait aujourd'hui!... Rien de plus simple... et pourtant rien de plus délicat, de plus touchant que cette lettre où un naturel exquis perce à

chaque ligne... Du reste, Ernesline est telle que je l'avais d'abord jugée d'après sa physionomie.

— On n'en peut voir de plus attrayante, — dit le vieux marin.

— >("est-ce pas, mon oncle? elle n'a pas sans doute de régularité dans les traits,... mais quel doux regard, quel charmant sourire, avec ses jolies dents blanches... et ses beaux cheveux bruns, sa-taille élégante... et sa main si petite... et son pied à tenir dans la main!...

— Olivier, mon garçon, — dit le marin, en tirant sa montre, à force de parler de ton amoureuse... tu oublies l'heure d'aller la rejoindre,... sans compter qu'il faut que iM. Gerald ait le temps de se rendre auprès de sa mère, pour être de retour avec elle chez MlIeHerminie...

— >fous aurons le temps, mon commandant, — dit Gerald, mais je ne puis vous dire combien je suis heureux de voir Olivier si amoureux,... si amoureux de toutes façons.. . de son Ernestine.

— Oh! de toutes façons, mon brave Gerald... sans compter que je l'aime encore passionnément, parce qu'elle est la meilleure amie de ta vaillante Herminie.

— Tiens, Olivier, — dit Gerald, — c'est à devenir fou de penser à tant de bonheurs, réunis à une félicité pareille, après tant de difficultés,... tant d'obstacles... Allons, à tout-à-l'heure.... mon ami, mon frère,... car nous pouvons nous dire que nous épousons les deux

sœurs, ou qu'elles épousent les deux frères, et... ma foi, les larmes me viennent aux yeux... malgré moi... allons, embrasse-moi, Olivier;... vaut mieux que ça parte ici... Nous aurions eu l'air par trop bétes devant les grands parents...

Et les deux jeunes gens s'embrassèrent avec une tendresse fraternelle, pendant que le commandant Bernard, voulant maintenir sa gravité de grand -parent, dissimulait son émotion en fumant sa pipe avec des aspirations étrangement précipitées.

Gerald sortit en toute hâte afin d'aller retrouver sa mère et de se rendre avec elle chez Herminie.

Olivier et le vieux marin s'apprêtaient à sortir, lorsqu'ils furent arrêtés par Mme Barbançon qui, s'avançant à pas comptés, tenait étendue sur la paume de ses deux mains, de crainte de la salir,, une superbe cravate de mousseline blanche, toute pliée, prête à être mise, que l'empois rendait d'une raideur effrayante.

— Que diable, est cela, maman Barbançon? — dit le vétéran qui avait déjà pris sa canne et son chapeau. — On dirait que vous portez une châsse à la procession.

— Monsieur, — dit la brave ménagère avec une joie contenue, — c'est une cravate pour vous, une petite surprise que je me suis permis de vous faire... sur mes économies... car, vous n'avez que votre vieille cravate

noire... a mettre pour ce jour... ce beau jour... et j'ai... j'ai pensé... que... |

La digne femme, que le mariage d'Olivier portait à |

l'atteodrissement, n'acheva pas, et se mit à fondre en I

larmes. !

Le vieux marin, quoiqu'il regimbât intérieurement

contre la pensée d'emprisonner son cou dans cette étoffe >

raide comme du carton, fut si touché de l'attention de sa

ménagère, qu'il dit d'une voix un peu émue : j

— Ah! maman Barbançon... maman Barbançon... i voilà des folies... je vous gronderai! ]

— Elle est brodée aux quatre coins d'un J et d'un

B, Jacques Bernard... — dit la ménagère, en faisant i remarquer cette broderie avec un certain orgueil.

— C'est pourtant vrai! c'est mon chiffre; vois donc, Olivier, — dit le bonhomme, ravi de cette attention, et il reprit:

— Brave... et bonne femme, allez... vrai, ça me fait plaisir, mais bien plaisir. i

— Oh! merci, Monsieur... — dit Mme Barbançon, i tout émue, toute joyeuse, comme si elle eût reçu la plus généreuse récompense; puis elle reprit:

— Mais il se fait tard... voilà six heures et demie passées... vite... Monsieur... je vas vous la mettre.

— Mettre, quoi? maman Barbançon?

— Mais, la cravate, Monsieur.

— Moi!... du diable, si...

A un coup-d'œil suppliant et signiGcatif d'01i\ier, le vieux marin réfléchit au chagrin qu'il causerait à sa ménagère en refusant de se parer de ses dons; d'un autre côté, le bonhomme n'avait de sa \ie mis de cravate blanche, et il frémissait à l'idée de cette espèce de carcan. Cependant, sa bonté. naturelle l'emporta; il étouffa un soupir, et livra son cou à Mme Barbançon en disant, aGn de terminer sa phrase d'une manière flatteuse pour sa gouvernante:

— Je voulais dire: du diable... si... je refuse maman Barbançon ; mais c'est trop beau pour moi.

— Il n'y a rien de trop beau pour un pareil jour, Monsieur, — dit la ménagère en finissant d'arranger la cravate autour du cou de son maître, — c'est bien doramage que vous n'ayez pour vous faire de fête que ce vieil habit bleu, qui date déjà de sept ans... mais enfin, avec votre belle croix d'officier de la Légion-d'Honneur, cette rosette neuve et de beau linge, — ajouta la ménagère qui, se complaisant dans son œuvre, donnait un libre essor aux deux bouts de la'cravate, qui se déployèrent comme deux oreilles de lièvre gigantesques; — oui, — reprit-elle, — avec de beau linge coquettement mis... l'on n'a à rougir à côté de personne. Ah! Monsieur, — ajouta-t-elle en se reculant de quelques pas pour mieux juger de l'effet de la cravate, — ça vous rajeunit de vingt

LaDuchesie. IT. JQ

ans, avec votre barbe fraîche, n'est-ce pas, Monsieur OliNicr?... Et puis, c'est cossu, parole d'honneur... vous avez l'air d'un notaire retiré...

Le malheureux commandant, le cou emprisonné dans cette cravate, qui lui montait jusqu'au milieu des joues, se tourna tout d'une pièce en face d'une petite glace... placée au-dessus de la cheminée de sa chambre, et, il faut l'avouer, le digne homme se raccommoda fort avec la cravate blanche, dont le nœud à oreilles de lièvre lui paraissait surtout d'un fort bon air; il se sourit discrètement à lui-même en se disant:

— C'est dommage que ça vous empoche détourner la tête;... mais, comme dit maman Barbançon, — ajouta-l-il avec une nuance de fatuité, — c'est assez cossu... et pas mal rentier.

Et le \ieux marin passa, ma foi, très-coquettement sa main dans ses cheveux blancs coupés en brosse.

— Mon oncle, voilà sept heures moins un quart, — dit Olivier avec une impatience d'amoureux.

— Allons, mon garçon... partons... Maman Barbançon... donnez-moi ma canne et mon chapeau, — dit le vieux marin en se mouvant tout d'une pièce, car il craignait de déranger l'économie du fameux nœud à oreilles de lièvre.

La soirée était magnifique, le trajet des Balignolles a la rue de Monceaux fort court. Le commandant Ber-

nard et Olivier se rendirent modestement à pied chez Herrainie.

Heureusement le mouvement involontaire de la marche affaissa les plis rebelles de la terrible cravate du commandant, et s'il avait l'air mo'ios cossit, moins /•entier, lorsqu'il fut sur le point d'entrer chez Herminie, rien du moins dans la mise çlus que modeste du vieux marin ne nuisit à la noble expression de sa mâle et loyale figure.

Page 1