CHAPITRE DIXIEME
Dans la soirée de ce jour, où devait se signer le double contrat de mariage, M. Bouffard, le propriétaire de la maison où demeurait Herminie, sapianiste (ainsi qu'il disait possessiveraent, depuis que la jeune fille donnait des leçons de musique à Mlle Cornélia), M. Bouiïard était venu, après son dtner, faire, selon l'expression de ce digne représentant du pays légal, «aronrfemajor, car l'échéance du terme d'octobre approchait.
Il était environ six heures et demie du soir.
M. Bouffard, assis familièrement dans la loge de Mme Moufflon, sa portière, s'enquérail d'elle si les différents locatairesyiffl/Va/e/j^ botiâxw approches du terme. (En argot de propriétaire: ^^ si les locataires n'avaient pas l'air inquiet, à mesure que le moment de la fatale échéance approc a..*..
— Mais non, Monsieur Bouffard, — disait Mme MouffloD, — ils ne flairent pas trop mauvais ;. . . il n'y a que le petit troisième....
— Eh bien! le petit troisième? — dit M. Bouffard avec inquiétude.
— En emménageant ici, il y a trois mois , il était grossier comme pain d'orge... et à mesure que le terme approche il devient pourmoi d'unpoli... mais d'un poli... dégoûtant.
— Il faut me surveiller ce gaillard-là... et d'un bon œil, mère Moufflon... c'est suspect ... Ah! quel dommage que ce beau jeune homme. ..qui avaitpayé le terme Ai ma pianiste . . . n'ait pas voulu y mordre, à ce petit troisième, ce n'est pas lui qui...
M. Bouffard n'acheva pas. Soudain deux ou trois coups de marteau retentirent si bruyamment à la portecochère, que Mme Moufflon et son maître bondirent sur leur chaise.
— Ah ! par exemple ! — dit M. Boufl"ard, — voilà qui est frappé... comme je n'oserais pas frapper moimême... moi, propriétaire de ma maison. Voyons donc un peu voir quel est ce sans-gêne? — ajouta M. Bouffard en s'avançant sur le seuil de la porte de la loge, pendant que la portière tirait le cordon.
— Porte, s'il vous plaît! — cria une voix de Stentor.
Et refermant sur lui le vantail, l'homme à la voix de Stentor sembla annoncer ainsi, qu'il fallait ouvrir les deux battants de la porte-cochère pour donner entrée à une voilure.
M. Bouffard et sa portière, stupéfaits de cette innovation, restaient immobiles et béants, lorsqu'ils virent sortir de la pénombre de la voûte un valet de pied, poudré à blanc, de la taille d'un tambour-major, et portant une grande livrée bleu-clair et jonquille, galonnée d'argent.
— Allons donc... vite la porte... — dit brusquement le géant galonné.
M. Bouffard fut si saisi, qu'il salua le grand laquais.
Celui-ci reprit:
— Ah ça! finirez-vous par ouvrir votre porte? c'est embêtant à la fin, le prince attend...
— Le prince! — s'écria M. Bouffard, sans bouger de place, et il salua de nouveau et plus profondément encore le grand laquais.
A ce moment, un autre coup de marteau non moins mpérieux retentit.
Mme Moufllon tira le cordon par un mouvement automatique, comme elle le tirait en dormant, et une nouvelle voix cria du fond de la voûte :
— Porte... s'il vous plaît!
— Puis un autre valet de pied, portant, celui-là, livrée verte et amaranlhe à galons d'or, se dirigea vers la loge devant laquelle il reconnut un confrère, car il lui dit:
— Tiens, Lorrain, c'est toi?... Je viens de voirla voiture de ton maître... Eh bien! on n'ouvre pas?... Ah çà! les portiers et les portières sont donc empaillés ici?...
— C'est vrai, on dirait qu'ils ont des yeux de verre... Regarde -les donc, ils ne bougent pas.
— Ah ! bon, — dit l'autre laquais, — c'est Mme la duchesse qui ne va pas s'impatienter... cllequien a... de la patience.
— Mme la duchesse?... — dit M. Bouffard, de plus en plus effaré, mais toujours immobile.
— Ah çà! tonnerre de Dieu! ouvrirez-vous à la fin?... — dit un des laquais.
— Mais, Monsieur... chez qui allez-vous d'abord, — reprit M. Bouffard, sortant de sa stupeur. — Qui demandez-vous?...
— Mlle Hermiuie... — dit le grand laquais, avec une sorte de déférence pour la personne que son maître venait visiter.
— Oui... Mlle Herminie, ■ — reprit l'autre.
— La petite porte sous la voûte, à main gauche, —
— reprit la portière de plus en plus ébahie. — Je vais ouvrir.
— Un prince... une duchesse... chez ma pianiste, — s'écria M. BoufTard.
Bientôt de nouveaux coups de marteau, presque furieux celte fois, se firent entendre; Mme Moufflon tira le cordon, et un valet de pied à livrée brune, à collet bleu de ciel, vint compléter cet encombrement de laquais, en criant:
— Ah ça! on est donc sourd ou mort ici?... la porte donc!... Eh! la porte!
M. Bouffard, éperdu, prit un parti héroïque: Pendant que la portière se préparait à annoncer chez Herminie ses aristocratiques visiteurs, l'ex-épicicr se décida à aller ouvrirlesdeuxbattants delaporte-cochère, et il n'eut que le temps de se coller contre le mur pour n'être pas atteint par les larges poitrails de deux grands et superbes chevaux gris, attelés à un élégant coupé bleu, qui entrèrent impétueusement, et qui, habilement menés par un gros cocher à perruque, s'arrêtèrent court à un signe d'un des valets de pied posté devant la petite porte d'Herminie.
Un petit bossu et un gros homme, tous deux vêtus de noir, descendirent de cette élincelante voilure, et Mme Moufflon s'empressa d'aller annoncer à la pianiste de M. Bouffard :
— Monsieur Leroi, notaire!
— Monsieur le prince-duc de Haut-Martel !
A peine la première voiture était-elle sortie de la cour, qu'une très-belle berline, largement armoriée, y entra ; deux femmes et un jeune homme descendirent de cette voiture, etMme Moufflon, qui se croyait somnambule, annonça de nouveau à la pianiste de M. Bouffard:
— Madame la duchesse de Senneterre!
— Mademoiselle Berthe de Senneterre !
— Monsieur le duc de Senneterre !
Un élégant brougham ayant succédé au\ deux premières voitures, un autre personnage en descendit, et Mme Moufflon annonça:
— Monsieur le baron de la Rochaiguë !
Puis, enfin, quelques minutes après, la portière introduisit chez Herminie des personnes moins aristocratiques:
— Monsieur le commandant Bernard !
— Monsieur Olivier Raymond!
— Mademoiselle Ernestine Vert-Puis!
— Madame Laine 1
Ces deux dernières personnes étaient venues modestement en fiacre.
Après quoi, Mme Moufflon rejoignit son maître qui, suant à grosses gouttes, tant sa curiosité était vivement excitée, se promenait de long en large sous la voûte de sa porte-cochère, se disant:
— Mon Dieu! mon Dieu! que peuvent donc venir
faire chez ma pianiste ces grands seigneurs et ces grandes dames. Qu'en pensez-vous, mèreMoufflon?
— Monsieur, moi d'abord, je suis si ahurie, que j'y vois trente-six chandelles , je crains un coup de sang et je vais me flanquer la tète dans le baquet de ma footaine pour me remettre. En usez-vous?
— J'y suis, — s'écria l'ex-épicier triomphant, — c'est un concert... nia pianiste donne un concert!...
— Ah! bien oui, — dit la portière, — la dernière fois que j'ai annoncé, j'ai vu que les dames avaient déposé leurs mantelcts sur le piano qui était bien fermé, ma foi ! et que tout le monde était rangé en rang d'oignons, tandis que le notaire...
— Quel notaire?... II y a un notaire?
— Oui, Monsieur... et un superbe encore! un gros fort homme; il y a deux fois du ventre comme vous, même que je l'ai annoncé: Monsieur Leroi, notaire-, il est assis devant la table à MlleHerminie, avec des papiers devant lui, et une bougie de chaque côté, comme un joueur de gobelets.
— C'en est peut-être un ! — s'écria M. Bouffard, — ou bien un tireur de cartes?
— Mais, puisque je vous dis, Monsieur, que je l'ai annoncé comme notaire.
— C'est vrai, — dit le représentant du pays légal, en se rongeant les ongles, — c'est vrai... Euûn, n'importe.
je reste là tout le temps, et pcut-étie attraperai-je quelque chose au passage, lorsque le monde sortira.
Et M. Bouffard se mit à croiser de long en large devant la loge de la portière.
Jamais, comme on le pense bien, plus brillante réunion n'avait été rassemblée dans la modeste petite chambre d'Herminie.
La jeune fille jouissait d'un bonheur ineffable, en contemplant ce dénoûment inespéré d'un amour traversé par tant d'épreuves; mais ce qui lui causa l'émotion la plus ineffable, ce fut de recevoir chez elle Mlle Berlhe de Senneterre, la sœur de Gerald, la fille aînée de la duchesse.
— Ah ! Madame, — lui dit Herminie d'une voix pénétrée, et les yeux baignés de douces larmes, car elle comprenait la délicatesse exquise du procédé de la mère de Gerald ; celle-ci pouvait-elle offrir une réparation plus évidente de ses dures paroles de la veille, qu'en amenant sa fille chez Herminie? — Ah! Madame... — reprit donc la jeune artiste, — voir ici Mlle de Senneterre... c'eût été mon plus vif désir... si j'avais osé espérer cet honneur.
— Berthe prend trop de part au bonheur de son frère, pour n'avoir pas voulu être une des premières à complimenter sa chère belle-sœur, — répondit Mme de Senneterre du toû le plus affectueux; puis Mlle de Senneterre,
ravissante personne, car elle ressemblait beaucoup à Gerald, dit à Herminie, avec une amabilité charmante :
— Oui, Mademoiselle... je tenais à ôtre la première à vous complimenter... et surtout à vous remercier... car mon frère est bien heureux! et je le sais, je le vois... il a mille raisons de l'être !
— Je voudrais. Mademoiselle, être plus digne encore d'offrir à M. de Senneterre le seul bonheur de famille qui lui manque, — répondit Herminie.
El pendant que les deux jeunes filles, continuant d'échanger d'affectueuses paroles, prolongeaient cette petite scène, durant laquelle Herminie faisait preuve d'un tact parfait, d'une rare distinction de manières et d'une dignité remplie de grâce et de modestie, le bossu, de plus en plus ravi de sa fille adoptive, dit tout bas à Mme de Senneterre, en lui montrant d'un coup-d'œil la jeune artiste :
— Eh bien!... voyons... franchement... esl-il possible d'ôlrc mieux en toutes circonstances?
— C'est inouï... elle a le meilleur et le plus grand air du monde, joint à une convenance et à une mesure admirable; enfin, que voulez-vous que je vous dise, Marquis,— ajouta naïvement et consciencieusementMme de Senneterre, — elle est née duchesse... voilà tout.
— Et que pensez-vous du fiancé de Mlle de Beaumesnil... l'ami intime, le frère d'armes de Gerald ?
— Vous me mettez aune rude épreuve, Marquis, — répondit Mme de Senneterre, en étoufîant un soupir, — mais je suis obligée de convenir qu'il est charmant et d'une tournure parfaitement distinguée ; il n'ya vraiment presque aucune différence entre ce monsieur et un homme de notre société . . . Savez-vous que c'est incroyable comme ces classes-là se débourrent, se décrassent... Ah Marquis!... Marquis! je ne sais pas où nous allons.
— Nous allons... signer les contrats... ma chère Du-
* chesse... mais, je vous en supplie, — ajouta le bossu en
parlant tout-à-fait bas à Mme de Senneterre, — pas un
mot qui puisse faire soupçonner à l'ami de Gerald que
cette pauvre petite fille... en robe de mousseline de laine,
est Mlle de Beaumesnil.
— Soyez donc tranquille, Marquis, quoique ceci me paraisse inconcevable, je me tairai. Ai-je manqué de discrétion au sujet de l'adoption d'Herminie?... Mon fils même l'ignore encore; mais il va pourtant falloir que ces mystères s'éclaircissentà la lecture des contrats qui va avoir lieu...
— Ceci me regarde, ma chère Duchesse, — dit le bossu, — tout ce que je vous demande, c'est de me garder le secret jusqu'à ce que je vous autorise à parler.
— C'est convenu.
Quittant alors Mme de Senneterre, qui alla s'asseoir
avec sa fille auprès d'Herminie, le bossu rejoignit le notairequiparaissaitrelire attenlivement les deux contrats, et lui fila voix basse quelques dernières recommandations que le garde-nole accueillit avec un sourire d'intelligence, après quoi le marquis dit à haute voix:
— Nous pouvons, je crois, entendre la lecture des contrats?
— Sans doute, — reprit Mme de Sennetcrre.
Les différents acteurs de cette scène étaient placés ainsi: ,
Herminie et Ernestine, assises l'une à c6té de l'autre, avaient, la première, à sa droite, Mme et Mlle de Senneterre; la seconde, à sa gauche, Mme Laine qui jouait son rôle muet d'une façon très-convenable.
Debout, derrière Herminie et Ernestine, se tenaient Olivier, Gcrald, le commandant Ber'nard et le baron de la Rochaiguë, dont la présence, à cette réunion, étonnait singulièrement Olivier et lui causait une vague inquiétude, quoiqu'il fût toujours bien loin de se douter qu'Ernestine, la brodeuse, etMlle de Bcaumesnil ne fussent qu'une seule et même personne.
M. de Maillefort était resté à l'extrémité de la chambre, assis à côté du notaire qui, prenant un des actes, dit au bossu-
— Nous allons commencer, si vous le voulez bien,
Monsieur le Marquis, par le contrat de M. le duc de Sennelerrc.
— Certainement, — dit le bossu en souriant, — Mlle Herminie est l'aînée de Mlle Erncstine; on lui doit cet honneur.
Le notaire, s'inclinanl légèrement devant ses auditeurs, se disposait donc à lire le contrai de mariage d'Herminic, lorsque M. de la Rochaiguc se leva, prit une pose des plus parlementaires, et dit gravement :
— Je demanderai à l'honorable assistance la permission de présenter quelques observations avant la lecture du contrat.