‹ La duchesseChapitre 7 sur 56 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Le soir du jour où avait eu lieu le duel de M. de Maillefort, vers les sept heures et demie, alors que le soleil commençait de décliner au milieu de nuages sombres, épais, qui présageaient une soirée pluvieuse, car déjà tombaient quelques rares, mais larges gouttes de pluie, une jeune fille traversait la place de la Concorde, se dirigeant vers le faubourg Saint-Honoré.

Cette jeune fille portait sous son bras gauche deux cahiers de musique dont les reliures fanées attestaient les longs services; à la main droite elle avait un petit parapluie dont elle s'abritait; sa mise, des plus modestes, se composait d'une robe de soie noire, d'un niantelet de pareille étoffe, et, quoique le printemps fût déjà avancé, d'un chapeau de castor gris noué sous son menton par un large ruban; quelques légers flocons de cheveux d'un blond charmant, agités par le vent, débordaient la passe étroite du petit chapeau de cette jeune fille, et encadraient un frais visage de dix-huit ans au plus, alors empreint d'une profonde tristesse, mais rempli de grijce, de modestie et de dignité; cette digni-

La Duc/iesse. I. g

lé, pour ainsi dire native, se retrou>ait encore dans l'expression mélancolique et fièie des grands yeux blpus de cette jeune fille; sa démarche était élégante, légère, et quoique son ample mantelet dissimul'it sa taille, elle semblait aussi parfaite que souple et dégagée. Enfin, bien que ses vêtements annonçassent leur vétusté par la mollesse de leurs plis et par une espèce de lustre terne (si l'on peut employer cette antithèse), ils étcient si merveilleusement propres et portés avec une si rare distinction, que l'on oubliait leur quasi-pauvreté.

La jeune fille, voulant traverser un ruisseau, releva Tin peu sa robe; aussi, lorsqu'elle avança son joli pied, chaussé de brodequins bien cirés, à semelle un peu épaisse, elle laissa voir un bas de coton d'une blancheur de neige, et le bord d'un jupon non moins éblouissant, bordé d'un petit tulle de coton.

Une pauvre femme tenant un enfant entre ses bras, ayant murmuré quelques mots d'une voix implorante en s'adressaut à la jeune fille, celle-ci , qui se trouvait alors au coin de la rue des Champs-Elysées, s'arrêta, puis après un moment de naïf embarras, car ayant les deux mains occupées, l'une par son parapluie, l'autre par ses cahiers de musique, elle ne pouvait fouillera sa poche, la jeune fille plaça pour un instant ses cahiers sous le bras de la pauvresse, et lui mit son parapluie dans la main. Ainsi abritée, elle et la mendiante, la jeune fille tira de sa robe une bourse de soie, ôta un de ses gants, prit dans la bourse qui contenait au plus quatre francs CD menue monnaie, une pièce de deux sous, et presque confuse, dit à la mendiante d'une voix d'un timbre enchanteur:

— Tenez, boiiuc mère... pardonnez-moi de ne pouvoir vous offrir davantage.

Et jetant un regard attendri sur la figure étiolée du petit être que la mendiante serrait contre son sein :

— Pauvre cher enfant... que Dieu vous le conserve...

Et de sa main délicate et blanche, déposant sa modeste aumône dans la main amaigrie que la mendiante lui tendait, et qu'elle'.trouva moyen de presser légèrement, la jeune fille remit son pauvre vieux petit gant, bien souvent recousu par elle, reprit son parapluie, ses cahiers de musique, jeta un dernier regard de tendre commisération sur la pauvresse, et continua sa route en suivant la rue des Champs-Elysées.

Si nous avons insisté sur les détails de cette aumône, détails peut-être puérils en apparence, c'est qu'ils nous semblent significatifs: ce don, quoique bien minime, n'avait pas été fait avec hauteur ou distraction, la jeune fille ne s'était pas contentée de laisser dédaigneusement tomber une pièce de monnaie dans la main qui l'implorait. Et comprendra-t-on enlin cette nuance, sans doute insaisissable à bien des esprits! Pour offrir son aumône... la jeune fiile s'était dégantée... comme elle l'eût fait pour toucher la main d'une amie.

Le hasard voulut que M. de Ravil, après avoir reconduit chez lui son ami, légèrement blessé (M. de Mormand demeurait dans le quartier de la ]\îadeleine), le hasard voulut, disons-nous, que M. de Ravil se croisât sur le trottoir de la rue des Champs-Elysées avec la jeune fille; frappé de sa beauté, de sa tournure distinguée qui contrastaient singulièrement avec la plus que modeste apparence de ses vêtements, cet homme s'ar-

rètauno seconde devant elle, la toisa d'un regard cynique; puis, lorsqu'elle eut fait quelques pas, il se retourna, et la suivit, se disant, en remarquant le cahier de musique qu'elle portait sous son bras :

— C'est quelque vertu du Conservatoire... pour le moment égarée.

La jeune fille entrait dans la rue de l'Arcade, rue alors peu habitée.

De Ravil hûta le pas, et se rapprochant de l'inconnue, il lui dit insolemment:

— Mademoiselle donne sans doute des leçons de musique? Voudrait-elle venir m'en donner une... à domicile?

Et il serra le coude de la jeune fille.

Celle-ci, effrayée, poussa un léger cri, se retourna brusquement, et quoique ses joues fussent empourprées par l'émotion, elle jeta sur de Ravil un regard de mépris si écrasant que, malgré son impudence, cet homme baissa les yeux et dit à l'inconnue en s'inclinant devant elle d'un air de déférence ironique:

— Pardon... Madame la princesse... je m'étais trompé...

La jeune fille continua son chemin, affectant, malgré sa pénible anxiété, de marcher tranquillement, la maison où elle se rendait se trouvant d'ailleurs trèsproche de là.

— C'est égal, je veux la suivre, — dit de Ra\il. — Voyez donc cette donzelle qui, avec sa mauvaise robe noire, sa musique sous le bras et son parapluiehla main, se donne des airs de duchesse?

Cet homme faisait, sans le savoir, une comparaison

d'une justesse extrême, car Neyminie (la liile s'appelait ainsi et n'avait pas d'autre nom, la pauvre enfant de l'amour qu'elle était), car Herminie, disons-nous, était vraiment diicliesse, si l'on entend par ce mot résumer cette grâce, cette élégance native que rehausse encore l'indomptable orgueil, naturel à tout caractère délicat, susceptible et fier.

L'on a dit que bien des duchesses, parleurs instincts, par leur extérieur, étaient nées lorettes^ et qu'en revanche de pauvres créatures de rien naissaient duchesses par leur distinction naturelle.

Herminie offrait une nouvelle et vivante preuve à l'appui de cette opinion ; les compagnes qu'elle s'était faites dans son humble condition de maîtresse de chant et de piano, l'avaient familièrement baptisée la duchesse; celles-ci (et elles étaient en petit nombre) par dénigrement ou par jalousie, les plus modestes existences, les plus généreux cœurs n'ont-ils pas leurs détracteurs? celles-là au contraire parce qu'elles n'avaient pas trouvé de terme qui exprimât mieux l'impression que leur causaient les manières el le caractère d'Herminie, celle-ci n'étant autre, on le devine facilement , que la jeune fille dont Olivier avait plusieurs fois parlé à Gerald lors de leur dîner chez le commandant Bernard.

Herminie, toujours suivie par de Ravil, quitta la rue de l'Arcade, gagna la rue d'Anjou, heurta à la porte d'un grand hôtel, et y entra, échappant ainsi à la poursuite obstinée du cynique personnage.

— C'est singulier — dit celui-ci en s'arrètant à quelques pas, — que diable va faire cette jolie fille à l'Hôtel

de Beaumesnil avec sa musique sous le bras? . . . Elle ne demeure certainement pas là.

Puis, après un moment de réflexion, de Ra>il reprit:

— Mais j'y songe... c'est sans doute le David femelle qui, par le charme de sa musique, va tâcher de calmer les douleurs de Mme de Beaumesnil ; quant à celle-ci, l'on ne peut guère la comparer au bon roi Saiil que pour ses immenses richesses, dont héritera cette petite Beaumesnil... à l'endroit de qui mon ami Mormand ressent déjà le plus cupide intérêt... Il n'importe: cette jolie musicienne qui vient d'entrer dans l'hôtel de la comtesse, me tient au cœur... Je vais attendre qu'elle sorte... il faudra bien que je sache son adresse.

L'expression de tristesse dont le charmant visage d'Herminie était empreint, parut augmenter encore, lorsqu'elle toucha le seuil de l'hùlel; passant devant la loge du portier, sans lui parler, comme eût fait une commensale de la maison, elle se dirigea vers le vaste péristyle de cette somptueuse demeure.

Il était encore grand jour, pourtant, à travers le vitrage des fenêtres, l'on apercevait tout le premier étage splendidement éclairé par les bougies des lustres et des candélabres dorés.

A cet aspect, la surprise d'Herminie se changea en angoisse inexprimable; elle entra précipitamment dans l'antichambre.

Là, elle ne vit aucun. des valets de jpied qui s'y tenaient habituellement.

Le plus prolond silence régnait dans cette maison, non pas bruyante d'ordinaire, mais forcément animée par un nombreux domestique.

La jeune fille dont le cœur se serrait de plus en plus, moniale grand escalier, puis arrivant au vaste palier, et trouvant les portes des appartements ouvertes à deux battants, elle put parcourir d'un seul regard cette longue enfilade de pièces immenses et magnifiques.

Toutes étaient brillamment illuminées, mais désertes.

La pâle clarté des bougies luttant contre les ardents rayons du soleil couchant, produisait un jour faux, étrange, funèbre...

Herminie, ne pouvant se rendre compte de sa poignante émotion, s'avança non sans crainte, traversa plusieurs salons... et s'arrêta brusquement.

Il lui semblait entendre au loin des sanglots étouffés.

Enfin elle arriva à l'entrée d'une longue galerie de tableaux formant équerre avec les pièces qu'elle venait de parcourir.

A l'extrémité de cette galerie, Herminie aperçut tous les gens de l'hôtel agenouillés au seuil d'une porte aussi ouverte à deux battants.

Un terrible pressentiment épouvanta la jeune fille... La veille... à la même heure, lorsqu'elle avait quitté Mme de Beaumesnil, celle-ci était dans un état alarmant... mais non désespéré.

Plus de doute... ces lumières, cet appareil solennel, ce lugubre silence, seulement entrecoupé de sanglots étouffés... annonçaient que l'on administrait les derniers sacrements à MmedeBeaumesnil... et l'on saura bientôt les liens secrets qui unissaient la comtesse à Herminie.

La jeune fille, éperdue de douleur et d'effroi, sentit ses forces l'abandonner... Elle fut obligée de s'appuyer

un instante l'une des consoles de la galerie; puis, tâchant de dissimuler ses ressentiments et de cacher ses larmes, elle alla d'un pas chancelant rejoindre le groupe des gens de la maison, et s'agenouilla parmi eux et comme eux à peu de distance d'une porte ouverte à deux battants, qui laissaient voir l'intérieur de la chambre à coucher de Mme de Baumesnil.

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