‹ La DunciadeChapitre 16 sur 26 · LES AMAZONES · texte numérisé non relu

LES AMAZONES

Sexe enchanteur, à qui tout rend hommage

Si j'ai passe' le printemps des amours,

Si , maigre' moi , j'ai l'honneur d'être sage ,

Je me souviens encor de ces beaux jours

Où j'ai subi votre doux esclavage.

Qui n'eût alors envié mon partage!

La volupté, fidèle à mes désirs,

En m'égarant de plaisirs en plaisirs,

Se conformait à mon humeur volage.

Fière Daphné, pour vaincre tes rigueurs,

Du sentiment j'empruntais le langage.

A moins de frais j'allumais tes ardeurs,

Folâtre Eglé; tes plus tendres faveurs

Etaient le prix d'un léger badiuage.'

Mais , croyez-moi , sexe fait pour charmer,

Contentez-vous d'un si noble avantage,

Et n'allez pas vous laisser enflammer

Pour les faux biens qui sont à notre usage.

Ne quittez point l'aiguille de Pallas

lo6 LA DUNCIADE,

Pour le compas de la grave Uranie ; ^'enviez point les palnies du ge'uie ; Le ciel vous fit pour de plus doux combats : Donnez des lois, et n'en recevez pas.

JVallez jamais, d'une ardeur iudiscrette , De Calliope emboucher la trompette.

Si quelquefois, pour le docte coteau, Vous négligez les myrtes de Cvthère , Suivez plutôt la tendre Deshoulière.

Les sons le'gers de l'humble chalumeau Offrent assez de quoi vous satisfaire.

Je n'aime point une femme guerrière ; J'aime eucor moins celle qui sur les bancs Va se mêler au troupeau des pe'dants.

Signalez-vous dans une autre carrière.

Que dans les cieux Prométhe'e ou Newton Aillent eucor dérober la lumière , Il est plus doux d'égarer la raison.

Du bel-esprit l'importune chimère, Même à nos yeux, ne vaut pas Fart de plaire.

Stupidité ne pense point ainsi.

Elle a sans cesse autour de sa personne Cn bataillou qu'elle-même a choisi.

Ce fut jadis la prude Scudéri Qui commanda cette troupe amazone.

A cet emploi succe'da Gr-f-gny.

Sottise après fit choix de Du B-c-ge , Fière beauté', l'ornement d'un autre âge. Elle y viendra, cette Ricc-b-ni , Qui n'a point fait le marquis de Cressi , Qui n'a point fait les lettres de Fanni , Qui n'a point fait Juliette Catesbi.

P-ys-eux peut-être aura son tour aussi.

Vous étiez là, vaillante hermaphrodite, Belle Materais, mais ennuyeux Maillard; Quel doux espoir votre double mérite Avait fait naître au sein de Baculard ! Telles marchaient ces superbes rivales, De la déesse intrépides vestales , Se souvenant d'avoir eu pour guidon, Dans ses beaux jours, la comtesse Fréron. Trompette en bouche, et clairon au derrière , Pour annoncer leurs illustres exploits , Ou voit partir la déesse aux cent voix ; Et le hibou , qui fut jadis Le Mière , Voltige autour de la troupe guerrière.

La déité, qui connaît leur valeur, Veut, à leur tête, envahir le Parnasse. Le bataillon , sensible à cet honneur Fait éclater sa belliqueuse audace.

Io8 LA DUNCIADE,

3Iais l'immortelle a besoin d'un coursier.

Ne" voyant point son Pégase ordinaire ,

Elle eut d'abord le projet singulier

De transmuer Chaumeix eu dromadaire ;

Lorsqu'avisant Fréron son chancelier ,

Qui soupirait encor de sou injure :

« Viens, lui dit- elle , et sers-moi de monture.

«Un jour ton fils, jaloux du même emploi,

« Et ton e'gal , du moins par les oreilles,

« Doit mériter , eu combattant sous moi,

« Le noble prix que j'accorde à tes veilles. »

Au même instant le grave Aliboron Fut possesseur de deux superbes ailes.

Il les de'ploie : il admire le don De la déesse , et croit que sans façon Il va franchir les voûtes éternelles.

Il voit déjà les vastes cieux ouverts , Quand un malheur qu'il ne prévoyait guère , Dérangea bien ce projet téméraire.

Stupidité, qui fait tout de travers, Avait placé les ailes à l'envers :

Si que Fréron , loin de fendre les airs, Etait porté, par un essor étrange , IN ou vers le ciel , mais toujours vers la fange : Plus l'animal s'obstinait à grimper,

Plus il luttait contre son caractère ,

Et plus sou aile, agile en sens contraire ,

Dans le Buthos le forçait à ramper.

Mon cher lecteur, à ce tableau risible Arrêtons-nous. Contemplez un moment Mon hyppogn'Qe eu sa marche pe'uible :

Suivez des yeux le reptile volant.

De son instinct, toujours prédominant , Voyez agir la force irrésistible.

La déité, lui serrant le biidon , L'excite en vain à grands coups d'aiguillon ; Tout le pouvoir de la fière Immortelle Est épuisé sur l'animal rebelle :

Elle ne peut , qu'au bruit du fouet vengeur , Du lourd coursier hâter la pesanteur.

Un mot pourtant dont se souvient la belle , Mot à-la-fois énergique et moqueur, Du quadrupède éveille un peu l'ardeur.

Dès qu'il l'entend, sa marche est plus honnête ; Wasp est le mot qui fait aller la bête.

Stupidité désigne à ses soldats La docte enceinte où s'adressent leurs pas. Déjà leurs yeux étincellent de joie; Et Marmontel croyait saisir sa proie :

Quand tout-à-coup, de glapissantes voix , Qui s'efforçaient de parler à-la-fois, Fout arrêter la superbe déesse.

A ce tumulte on accourt, on s'empresse; On veut savoir d'où naît ce mouvement.

Le bruit s'accroît de moment eu moment : Las ! il partait du bataillon femelle !

Dieu d'Helicon, faut-il que je révèle Ce qui causait cette étrange rumeur?

Dois-je alarmer la timide pudeur ?

Dois-je trahir le secret d'une belle ?

Faut-il ici vous dire ingénument Qu'une amazone, une docte pucelle , Faisait alors. . . . quoi, lecteur ?. . . . un roman ? Vue chausou ? quelque pièce nouvelle ?

Un madrigal? Non c'était un eufant.

J'ai dit le mot. Or, c'est à vous, mesdames , D'après ce fait qu'il fallait publier, A décider si le ciel lit les femmes Pour guerroyer, ou pour versifier.

De ce grand jour l'événement sublime Fit que l'auteur ue put être anonyme.

Recevez donc , douce Ricc-b-ni , Mou compliment sur cet enfant chéri :

On ne pourra vous nier celui-ci.

B* * * vole aux cris de la guerrière : Rien ne l'arrête. A ce tendre intérêt, Ou voit assez qu'il était du secret :

Heureux enfant, e'galez votre père !

Stupidité' descendit de Fre'rou , ."Mit pied à terre , et reçut le poupon. La de'ité n'est rien moins que se'vère : Elle embrassa le geutil nourrisson , Qui, pour signal de sa gloire future, Se met soudain à beugler comme vin veau, 31iaule en cliat , et croasse en corbeau. Stupidité', pour confirmer l'augure, Piouge l'enfant dans un marais voisin : « Deviens, dit-elle, insensible aux blessures, « Invulne'rable aux aiîrouts , aux: injures, « Comme les Wasps de Quimpercoreutiu.

« Jouis en paix de ton noble destin , « Et de'fends-toi la plaiute et les murmures.» Telle autrefois l'immortelle Thélis D:ius l'onde noire avait plongé son fils; Tel, aux regards de la sotte phalauge , Le nourrisson de la Stupidité Fut par trois fois replongé dans la fange , Et son talon ne fut pas excepté.

Sou goût naissant aussitôt se déclare ;

112 LA DUNCIADR,

Déjà dans l'air il pousse un cri bizarre ; D'après ce cri , dont retentit le lac , Par la déesse il fut nommé Kakouac.

O noble enfant, né dans ce jour de guerre, De quels exploits tu vas remplir la terre! La déité t'accorda l'heureux don De plaire aux sots en choquant la raison ; De déployer, dans une hebdomadaire, Et la bassesse et l'orgueil d'un corsaire ; De plaisanter, sans craindre les arrêts, Mieux que Zoïle , ou que l'abbé Mords-les ; De colorer la noire calomnie ; De déchaîner contre la vérité Tous les serpents dont se nourrit l'envie, Et d'insulter avec impunité Au noble essor des enfants d'CJranie.

Il eut le don de trouver tout mauvais , Hors les écrits que lui-même aurait faits; Et pour couvrir sa stupide ignorance , Son large front fut armé d'impudence.

Ainsi naquit cet ennemi du goût :

Puissent ces vers le démasquer partout!

Jeunes rivaux, qui poursuivez la gloire , Menez-vous de ce nouveau Python ,

Plus détesté des filles de mémoire Que ce reptile enflé d'un noir poison, Qui fut percé des flèches d'Apollon.

11 a des arts conjuré la ruine :

Tout est perdu, si jamais il domine.

Stupidité remet le nourrisson Entre les mains de l'illustre guerrière ; Puis, reprenant son audace première, Elle remonte aussitôt sur Fréron , Qui se battait alors pour un chardon Avec Gilbert, Chaumcix et La Morlière.

De ce combat tu méritais l'honneur , Fougueux Gilbert, au regard frénétique , Humble Pindare , et Zoïle emphatique; Toi dont j'ai craint l'encens adulateur , Et qui depuis, venimeux délateur, Osas noircir de ton souffle cynique Les jeux badins de ma muse pudique :

Mais le destin trahissant ta valeur, Aliboron fut proclamé vainqueur.

Enorgueilli de cet heureux présage, Il brûle enfin d'essayer son courage , Et tout-à-coup, d'un vol audacieux :

Nouvel Icare, il étonne les cieux :

Tel, à la vois du héros de Cervante , Sou fier coursier, le fameux Rossinautc, Du paladiu présageant les exploits, Osa, dit-on, galoper une fois.

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