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LE SIFFLET

Ta -VDis qu'en proie à leur vaine arrogance ,

Vers le Parnasse ils marchaient en silence,

Et qu'ils croyaient avec impunité

Du dieu du jour tromper la vigilance,

Alors ce dieu méditait sa vengeance.

Il observait, sur Pégase monté,

Du bataillou la superbe ordonnance.

Il fut d'abord un peu déconcerté ,

Quand il eut vu leur nombreuse affluence :

Sur cette foule il n'avait pas compté,

Et tant de sots passaient son espérance.

Stupidité l'aperçoit dans les cieux.

A. sou aspect , Fréron et la guerrière Voudraient déjà retourner en arrière ; Mais a l'envi se rassurant tous deux:

« C'est bien à toi , dieu faible et téméraire, « D'oser, dit-elle, irriter ma colère!

« Sœur du chaos, je régnais avant toi ;

Il8 LA DUNCIADE,

« Je coniuiandais à la nature entière,

« Quand sur le Pinde ou ignorait ta loi.

« Longtemps la nuit précéda la lumière,

« Et le destin te fit naître après moi :

« Fuis ton aîne'e , et craius de me de'plairc. »

Elle parlait; Apollon, ne' railleur, Lui répondit par un regard moqueur , Accompagne' d'un sourire ironique.

Ce froid me'pris, ce silence e'nergique Fit son effet; et la de'esse eut peur. Pour s'en tirer, ne sacbaut comment faire, D'uu ton plus doux elle lui dit ; «Mon Lire, •< La tole'rance affermit les états ; « Vous l'apprendrez en lisant Bélisaire. « Que l'intérêt, parmi les poteutats, « Cède une fois au bonheur de la terre. « Donnons au monde un exemple si beau ; « De la discorde éteiguons le flambeau ; « Et qu'eutre nous l'esprit philosophique « Forme, du moins , un accord politique. >•

A ce propos , messer Aliboron , Pensant déjà que la paix élait sûre, Voulut traiter de mouture à monture, Et s'allier au coursier d'Apollon.

CHANT DIXIÈME. I io

Eu sa présence il gambade, il s'exerce,

Et jusqu'à lui portant son vol inverse ,

Il veut agir de pair à compagnon;

Mais Je coursier, blesse' d'un tel commerce,

Et de'daignant l'ex-jésuite e'talon ,

Tournant le dos, d'une fière ruade,

Du lourd grisou repoussa l'accolade.

Cbercbez, lecteur, dans Pline ou dans BufTon Ce qu'ils ont dit à l'article Fre'ron ; Vous y verrez que l'animal est traître : C'est ce qu'alors mon vilain fit paraître. Plein de dépit, mais le dissimulant, Aliboron, toujours caracolant , Tourne Pe'gase , et bouillant de colève , Vint lâcbement le mordre par-derrière.

Toute l'armée applaudit à grands cris; De son audace Apollon fut surpris :

Le moustre aile' lui parut redoutable ; Car il pouvait entraîner par son poids Pliébus, Pe'gase, et l'Olympe à- la-fois. Du général le corte'ge innombrable Offre d'ailleurs un aspect formidable :

Mais l'Hélicon, fermé de toutes parts, De ses guerriers consternait les regards.

Î20 LADUNCIADE,

« Je vois, dit-il, je vois ce qui vous glace; « Vous mesurez la hauteur du Parnasse , « Sans que votre oeil vers le sommet sacre' « Pour le frauchir découvre aucun degré'. « Vous redoutez cet immense intervalle : « J'ai tout prévu. Qu'uue masse rivale «< En un moment s élève par nos mains. « Le ciel propice à nos vastes desseins « Va nous ouvrir cette route hardie ; « Et mon espoir c'est l'Encyclopédie. »

D'un bras robuste il empile à l'instant Tome sur tome; et l'échafand sublime De THélicon touchait déjà la cime.

Tel ou nous peint ce superbe Titan, Monstre aux cent mains , célèbre dans la fable , Qui, de l'Olympe ennemi redoutable, Sur des rochers entassés jusqu'aux cieux , Osa tenter de détrôner les dieux.

Apollon voit qu'il faut être implacable.

Muse, dis-moi qui vint à sou secours, A quel prodige il eut enfiu recours; Révèle-moi ce combat mémorable, Et de Fréron la chute épouvautable.

Mon cher lecteur, vous saurez qu'A pollon X'est pas réduit seulement à sa lyre ; Il a de plus une arme qui de'chire :

Arme fatale à plus d'un avorton Qui croit régner dans le sacre' vallon. C'est un gardien qui veille à son empire. Ce n'est pourtant que le siffle t du goût; Mais ce sifflet l'accompagne partout.

Pour Marmoutel il siffla de lui-même, Quand sur le Pinde on entendit sa voix. 11 redoubla , quand sou orgueil extrême Osa donner de poétiques lois.

Il est doué de ce pouvoir suprême :

Tels cestrépiés, chef-d'œ livres de Viilcaiu , Marchaient sans guide au conseil du destin.

Apollon siffle; et le bruit énergique Qui retentit de l'instrument cynique, Par l'Hélicon est au loin répété.

Jamais Astolphe, avec son cor magique, Ne fit d'effet si prompt, si redouté : Sur les guerriers précipités eu fouie, La masse énorme en un moment s'écroule.

Ainsi tomba ce monument d'orgueil :

Ainsi le dieu, terrible en sa vengeance,

I'i2 LA DUNCIADE,

Du camp des sots confondit l'espérance.

O grand pouvoir du merveilleux sifflet!

Vous veniez fuir, et Dorât , et Trublet , Le vieux d'Arnaud, et le sombre Falbaire. Le général, à ces sons trop connus , Se rappelant les sifflets d'Egyptus, Sent expirer son audace guerrière.

Beaumarchais tombe étourdi de l'affront, Le seul eucor dont ait rougi son front. L'effroi glaçait la troupe fugitive :

Ainsi jadis , de la trompette juive Les sous vengeurs , répétés par l'écbo, Fireut tomber les murs de Jéricho.

Sur Diderot, Saur in se précipite.

Le bruit perçant les atteint dans leur fuite. L'abbé Le Blanc se retire à grands pas , En maudissant le démon des combats.

La peur se met au quartier des femelles. L'abbé Coyer , leur disant des fadeurs , Eu ce moment redoublait leurs vapeurs:

Il est réduit à s'enfuir avec elles; Et cependant l'apôtre des ruelles, 3Iéme en fuyant, s'égayait sur les mœurs. Une amazone. ... ah ! j'en rougis de boute ! Tombe eu courant, et produit au grand jour

CHANT DIXIÈME. 1 23 Ce qui n'est fait que pour l'œil de l'amour.

Quoi ! vous aussi , mes beaux-esprits de cour, Pour l'Hélicon déserteurs d'Amathon te, Quoi ! votre orgueil se dément à son tour ? Faibles guerriers, un sifflet vous surmonte!

Les chefs partis , on voit fuir les soldats ; DéjaLégier, et l'odieux Cubière , 31ercier, Rétif, Mo relie t, La Morlière , L'ami Robe, qui n'en conviendra pas, Et Sabatier roulent dans la poussière.

L'œil étonné cherche eu vain Poiusinet; Il est dissous par un coup de sifflet. Telle, au matin, une vapeur légère S évanouit aux premiers feux du jour:

Tel Poinsinet disparaît sans retour.

Mais Marmontel rappelant son courage , De son malheur veut tirer avantage.

11 se relève, et , bouillant de courroux: « Lâches amis, vous m'abandonnez tous.' « Est-ce donc là cette ardeur enflammée « Qui vers le Piude entraînait votre essor? « Un sifflet seul disperse mou armée!

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« Y pensez-vous ? quoi ! votre oreille encor ■ A ce vain bruit n'est pas accoutume'e? « Osez me suivre, ou soudaiu contre vous « Mon de'sespoir va diriger ses coups, »

A ce discours, pille' daus la Pharsale, ISotre héros crut de ses combattants Ressusciter la vigueur martiale; Mais , par malheur , ce n*e'tait plus le temps Où 1 éloquence enhardissait les gens.

Loin d'applaudir à ce nouveau Tyrthéc , Loin de le suivre , ô vertige fatal ! O trahison! la troupe révoltée Ose siffler son propre général.

Tels de Satan les ténébreux confrères, A son orgueil , si l'on en croit Milton , Répondaient tous sur un semblable ton , Et le sifflaient du sein de leurs chaudières. Pour Marmontel effrayante leçon !

Phébus au ciel, et les sots sur la terre, En l'écoulant, sifflent à l'unisson :

Tel fut pour lui tout le fruit de la guerre. Fréron , toujours gardant son caractère , 3Nc sifflait pas, car il aimait mieux braire.

.Aux mouvements de l'effréné grisou ,

La déité, peu ferme sur L'arçon ,

De l'animal empoigua la crinière :

Mais vainement elle épuise son art

Pour contenir sa monture infidèle :

Déjà Fréron méditait son départ.

Il fait semblant de diriger son aile

Vers l'Empyrée ; et la sotte Immortel!:"

S'applaudissait de cet essor gaillard;

Mais à l'instant il s'échappe sous elle.

Il est contraint de céder à-la-fois

A son instinct, à sa honte, à son poids.

Il obéit à la loi qui le guide :

En descendant son vol est plus rapide.

Il s'abîma dans un marais profond ;

Sa pesanteur l'entraîna jusqu'au fond.

Stupidité, des siens abandonnée ,

Dans son palais retourna consternée ;

Et cependant Phébus victorieux

Prend congé d'elle, et plane au haut des cieux.

Messieurs les sots, nous voilà quitte à quitte. Chacun de nous a le lot qu'il mérite.

Dans vos écrits vous m'avez outragé , J'eu suis content , ma gloire est votre ouvrage. Par son sifflet Apollon m'a vengé, Et les regrets seront votre partage.

T2Ô LA D tT N C I A D E.

Je goûte enfin le repos du vrai sage.

Pour le troubler vos cris sont impuissauts. Vivons eu paix de'sormais , j'y consens : Mais respectez mon tranquille hermitage , Ou je reviens terrible à l'abordage.

^N'espérez pas e'viter mon coup-d'œil, Messieurs les sots, je vous vois d'Argeuteuil.

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