‹ La DunciadeChapitre 3 sur 26 · LA LORGNETTE · texte numérisé non relu

LA LORGNETTE

Messieurs les sots, dont la prose et les vers Depuis longtemps fatiguent mes oreilles, Vous que Fre'ron , l'orateur des de'serts , Trois fois par mois met au rang des merveilles , Voici les jours par Apollon prédits, Egayez-vous, messieurs les beaux-esprits; Je vous devais ce tribut de mes veilles.

Si l'on m'a vu, dès mes plus jeunes ans, Suivre tes lois , te consacrer ma vie, Dieu des beaux-arts! si tes soins bienfaisans Me consolaient du courroux de l'envie, Quand sur la scène amené' par Thalie, Je de'masquai les sophistes du temps, Reviens encore inspirer mon ge'nie.

Prête à mes vers le charme des bons mots : Longtemps en butte à la fureur des sots, Je veux berner les sots de ma patrie.

Que cet e'crit, peut-être un peu maliu , Mais courageux, et surtout nécessaire.

3les chers amis , ait le don de vous plaire , De mon succès je rends grâce an destin , Et n'attends pas de pins digne salaire. De ma lorgnette apprenez le mystère , Et bénissez la bienfaisante main A qui je dois une faveur si chère.

Cette lorgnette , où le nom de Merlin Se lit encore écrit en vieux celtique , Eut de son art un monument unique , Longtemps célèbre , e t que , dans sa chronique , ]Vlal-à-propos a négligé Turpin.

Le sort Jaloux , au fond d'un souterrain , Tenait caché ce chef-d'œuvre magique :

La main d'un rustre , en bêchant mon jardin , Rendit au jour cette merveille antique.

Or , ce bijou , par un dessein profond , Fut jusqu'à moi conservé d âge en âge : Il est doué d'un sublime avantage , C'est de montrer les objets tels qu'ils sont. Le sot a beau se déguiser en sage , Le charlatan s'ériger en Caton ; On les connaît. Vainement un poltron Prcndraitlestraitsd'unhommedeconrage;

En vain Thomas se croirait Cicéron ; Le masque tombe. Et maître Aliboron ,

Qui se rengorge en jugeant un ouvrage , Et qui prétend régenter Apollon , Lorgnez-le bien , n'est qu'un sot au visage ; Vous comprenez que jamais Jean Fre'rou N'eut de Merlin la lorguette en partage.

O maintenant, messieurs les beaux-esprits, Imaginez l'excès de ma surprise, Lorsque mon œil dirigé vers Paris, Eut dans son Louvre observe' la sottise ! Combien d'auteurs elle a pour favoris !

Dans cette foule à l'oubli condamnée, Tous ont l'espoir de l'immortalité.

Qui le croirait? par cette vanité L'espèce humaine est partout gouvernée.

Chez les sots même ou veut avoir un nom! Le moindre auteur d'un opéra boufTon , D'une chanson au Mercure inhumée , Croit occuper toute la renommée; Et Morellet, distillant le poison D'un noir pamphlet, pense égaler Buiïbn,

Que de plaisirs je dois à ma lorgnette ! Qu'elle embellit ma paisible retraite!

J'ai vu par elle un peuple tout nouveau ;

J'en dois tracer les mœurs, le caractère; Le bien public veut qne je sois sincère, Et qu'aucun trait ne manque à mon tableau Sage Merlin, c'est eu toi que j'espère; C'est à ta main de guider mou pinceau. Viens des élus de la sotte immortelle Placer ici tous les noms au grand jour; Mais il convient de commencer par elle,' Ses courtisans après auront leur tour.

Stupidité ( c'est un nom de la belle ) Paraît aux yeux an vrai caméle'ou , Toujours changeant d'habitude et de ton ,

Variant tout, excepte' sa prunelle, Où l'on ne vit jamais une e'tincelle Du feu divin que l'on nomme raison.

Tel que Virgile a peiut le vieux Prote'e, Qui , pour tromper les efforts d'Aristée , A ses regards devenait tour-à-tour Arbre ou rocher, quadrupède ou reptile; Telle, aux regards de la stupide cour, La déite' plaisamment versatile Change de forme à chaque instant du jour. Ainsi l'on voit sa burlesque nature De chaque sot adopter la figure.

A-t-elle pris les traits de Marinontel ?

Elle sourit à sa métamorphose,

Traduit Lucain , fait des contes en prose,

Des vers bien durs, et d'un ennui mortel.

Veut-elle plaire au troupeau des caillettes?

C'est Dorât même écrivant aux comètes,

Ou proposant aux vœux de l'univers

Un petit nez troussé pour les déserts.

Mais, revenant à sa forme première ,

On la revoit sous les traits de Le Mière ;

Elle s'y plaît. Il est certains minois

Plus maltraités; car, pour ne vous rien taire ,

La déité, dans ses goûts singulière,

Les assortit , en dispose à son choix :

Elle varie à son gré leurs emplois ;

Du moins, un jour, j'ai cru voir son derrière

Prendre un moment les traits de LaMorlière;

Pour elle, hélas! j'en ai rougi cent fois;

Car, entre nous, je la croyais plus Gère.

Mais il est temps de peindre son palais.

De toutes parts le vernis, la dorure , Les ornements prodigués à grands frais, Etonnent l'œil sans le flatter jamais, Et l'art n'y sert qu'à gâter la nature. On n'y vt>it point de ces savants tableaux Qui respiraient sous la main des Vauloos.

Indifférente ans sublimes peintures, Où , sous nos yeux , Vernet a présenté Les flots émus de Xeptune irrité , Sottise veut de petites figures.

Des grands sujets la noble majesté Flatte son g"'ût moins que des mignatures. Elle applaudit à de faibles pastels, Pour les Téniers quitte les Raphaéls, Et n'aime eu tout que les caricatures.

Impatient de sigualer son nom , On jeune adepte , eu faveur chez la belle , Par un tableau jusqu'alors sans modèle, Voulut un jour décorer sou sallon , Et défier tous les rivaux d' A pelle.

Plus dune fois du beau eu de Manon Sa main savante avait tenté l'image, Et Baculard , quoique glacé par l'âge , Eu soupirant conduisait son crayon ; Lorsque soudain , charmé de sou ouvrage , Tout vis-à-vis il dessina les traits Du chantre heureux de ce eu plein d'attraits : Si qu'on ne sait lequel a l'avantage , Du beau derrière ou du galant visage, Ni qui des trois mérite plus cTlioiiiïeiir, D.: noble eu, du peintre ou du rimeur;

Sottise entr'eux tour-à-tour se partage : Comme une belle hésite entre l'hommage De deux amants qui d'uue égale ardeur Sont animés à disputer son cœur.

Mais sou cortège est surtout remarquable. Le lourd Euuui , couronné de pavots, Et s'endormant sur des contes moraux; L'aveugle Haine et l'Envie implacable, Que tout succès, que tout mérite accable ; Le sot Orgueil aux regards effrontés , Et l'Ignorance , et la Mode frivole, De nos Français capricieuse idole ; La louche Erreur, les folles Nouveauté», Les Songes vains marchent à ses côtés.

D'ailleurs servie eu reine, en immortelle, Chacun s'empresse à prévenir ses goûts, Et tous les arts, de sa faveur jaloux, Briguent l'honneur d'être appelés près d'elle.

Que de travaux pour sa gloire entrepris! Que son orgueil contemple avec ivresse La noble ardeur de ses amants chéris, Oui chaque jour aux pieds de leur maîtresse Viennent en foule apporter leurs écrits! Mais la gaîté, la piquautc finesse,

Les tours heureux, les bous mots sont proscrits Au tribunal de la hère de'esse.

Sou goût bizarre est peu fait pour les ris ; Et cependant Pirou , dans sa jeunesse , Admis par elle à ses jeux favoris, Daigna iougtemps y disputer des prix.

Mais il de'plut par sa Métrouianie, Chef-d'œuvre où l'art s'approcha du génie : Car chez la belle un chef-d'œuvre est un tort, L'esprit l'afflige, et la gaîte' l'endort* D'un calembour l'équivoque grossière Vaut à son gré tout le sel de 3iolicre.

Capricieuse et légère en ses choix, Le seul hasard fait pencher sa balance ; Elle applaudit pourtant de préférence Aux inventeurs du cothurne bourgeois, Geure bâtard qui s'établit eu France Lorsque du goût ou méconnut les lois.

Avec éclat sur la scène amphibie On vit briller Mélauide et Cénie :

!Mais de nos jours le Trivelin moral, Le plus expert dans la dramaturgie, Le plus fêté, le plus original , C'est ce héros de la philosophie , Cet écrivain dont l'esprit rédacteur

Depuis dix ans compile avec génie, Pour élever a. sa juste hauteur Le monument de l'Eucyclope'die.

Il convenait qu'une fois en sa vie Ce bel-esprit, par un titre d'honneur, En imposât même aux yeux de l'Envie :

A la de'esse il doit cette faveur.

Dans un brevet solennel et flatteur, Elle voulut que son acade'mie Le décorât du beau nom d'inventeur; Et le brevet, en forme d'apostille, Signe' par G ri m m , et scellé par l'auteur , Fut mis au bas du Père de Famille.

Quaud des railleurs le peuple mu tint- Dans tout Paris, contre ce drame insigne. Donnait l'essor à sa gaité maligne , Par tous les sots ce drame était prôné. Le seul Frérou contre lui déchaîné, De camouflets et de coups d'étriv ières "Vit en un jour tripler ses honoraires : Mais Diderot suffisamment vengé, Tendit la main au Zoïle affligé.

Depuis ce temps, chacun rendit hommage Au rare auteur de ce drame immortel.

Même on prétend que ce grand personnage

12 LA DUÏCIADE,

De la déesse eut nn fils naturel , Qui de sa mère est la vivante image.

L'événement fut marque' par des jeux.

Sur un the'àtre élevé par Sedaitie , On fit chanter, pour amuser la reine, Le Déserteur, Sancho , Gille Amoureux.

Ces jolis riens dictés par la folie , Sont modulés sur des airs d'Italie.

Qui n'aimerait ces impromptus joyeux?

Sottise en fait ses plus chères délices. Ses courtisans inondaient les coulisses , Et répétaient le soir à ses soupes Les airs brillans qui les avaient frappés. De ces frétions l'étrangère harmonie Chez la déesse a droit de l'emporter Sur ces accords , nobles fruits du génie , Au grand Rameau dictés par Polymnie, Et qu'Arnould seule est digne de chauler»

Ainsi , lecteur , la volage immortelle , De jeux eu jeux, de plaisirs eu plaisirs, Sait varier ses éternels loisirs, Et tous les jours sont des fêtes pour elle.

Lorgnette en main, je parcourais ces lieux

CHANT PREMIER. là

Où la déesse a fonde' sou empire.

Merlin sur moi veillait du haut des cieux; J'observais tout, afin de tout écrire, Lorsque soudain il parut à mes yeux De tant de sots une telle affluence, Qu'à les compter je perdrais patience.

Sur quelques-uns je me tais à regret.

Les nommer tous serait une imprudence , Et , maigre' moi , je garde mon secret. . . . Peut-être un jour romprai-je le silence. Eu attendant, apprenez leur projet.

Je vais conter de plus rares merveilles; Messieurs les sots, c'est un vœu que j'ai fait : Accourez donc, et dressez les oreilles.

Dans cette foule il n'est aucun de vous, Petit ou grand, qui pût fuir ma lorgnette. Elle m'apprit à vous connaître tous, A vous braver du sein de ma retraite : Mais je ne pus, malgré l'art de Merlin, Apercevoir ni De Rosoi , ni Blin.

Page 1