LA HARANGUE
Da^s les festins de la troupe immortelle Taudis qu'Hebé remplit les coupes d'or, A sa gaîte' 31omus donnant l'essor , Par ses bons mots rend la fête plus belle. Ses traits malins, piquants, ingénieux, A longs e'clats font rire tous les dieux. Loin de blâmer leur joyeuse folie , En ce moment Jupiler même oublie Les soins divers dont il est agite', Et de son front désarme la fierté.
Tel on a vu , dans un siècle de gloire, Autour de lui rassemblant tous les arts, Le grand Louis , de son char de victoire, Sur Despréaux arrêter ses regards, Et de ses vers utiles au Parnasse, Encourager la satirique audace.
C'était Momus près du maître des cieux. Si de son temps un cynique odieux Eût érigé la satire en libelle ,
î 8 LA DUNCIADE,
S'il eût osé d'une main criminelle , Versant les flots d'un fiel empoisonneur , Des citoyens calomnier l'honneur, Il eût reçu le prix de sa licence.
Mais Despréaux, ce poète divin, Savait toujours, ami de la décence, Respecter l'homme en bernant l'écrivain.
Des rnëmes lois observateur fidèle , Dans sa réserve imitant mon modèle, O mes amis, rn'avez-vous jamais vu D'un vers profane outrager la vertu?
Ai-je, invoquant la fureur à mon aide, Blessé les dieux, effréné Diomède ?
Et cependant, d:s cyniques obscurs, Qui, plus que moi., sentit les traits impurs? Ils vont encore, effrayés de uies rimes, Renouveler leurs cris calomnieux.
Eh ! qu'ai- je fait?. . . On les trouve ennuyeux, J'ai dû le dire , et voilà tous mes crimes. Mais la justice est la fille du temps ; Osons l'attendre , armons-nous de courage ; Et si des sots l'infatigable rage Fait contre nous siffler ses noirs serpents, Egayons-nous du moins à leurs dépens.
Tels que les flots soulevés par l'orage Sont à grand bruit poussés vers le rivage, Xoti moins e'inus on les voit accourir. Tous se pressaient autour de l'immortelle , A ses regards tous brûlaient de s'offrir, Et lui juraient de combattre pour elle.
Muse, dis-moi leurs projets orgueilleux:
Révèle-moi la belliqueuse ivresse Qui tout-à-coup se répandit sur eux, Et le discours que leur tint la déesse.
Stupidité, d'un air sombre et rêveur, En elle-même un moment recueillie, Se composant ainsi qu'un orateur Qni veut briller dans une académie, Leur dit ces mots sur un ton d'élégie :
« O mes enfants ! je me flattais en vaiu
* De triompher de la France asservie , « D'y ramener l'antique barbarie ,
« Et d'établir mon pouvoir souverain « Sur les débris du temple d'Urauie.
« Mon sceptre échappe à ma débile main. « De tous côtés le flambeau du génie,
* De ma puissance annonçant le déclin,
« Offre à mes yeux sa lumière ennemie :
« Aiusi le veut l'inflexible destiu!
« Mais j'ai souvent, malgré le destiu même,
« De ses de'crets trompé Tordre suprême.
« Souvenez-vous de mes derniers succès.
« A mes genoux voyez mes cbers Français.
« Reconnaissez leur aimable démeuce
« Dans ces cartons dérobés à l'enfance ,
« Enluminés et taillés pannes mains.
« Voyez mouvoir ces agiles Pantins.
« Rappelez-vous mes bouffons d'Italie,
« Ces cbars brillants conduits par la Folie,
« Ces boulevards, aujourd'hui si peuplés,
« Séjour bruyant que la cour et la ville,
« Et les catins ont choisi pour, asile ,
« Où tous mes jeux sont en pompe étalés.
« Quittez, quittez ces riantes parades ;
« Venez jouir d'un spectacle plus beau ;
« Voyez danser de nouvelles ménades;
« Voyez la France accourir au tonneau
« Qui sert de trône à monsieur Ratnpouneau :
« Fut-il jamais an plus heureux délire ?
« Quel autre temps marqua mieux mon empire?
« De mon pouvoir ce sont les moindres traits.
« Prêtez l'oreille à de plus nobles faits.
«< Si , de nos jours, un code poétique « Par sou volume e'touna la critique, « Et réglant tout, en dépit de Boileau, « De l'art des vers fit un art tout nouveau; « Si ce Boileau, dont j'ai craint le génie, * Est de'crie', même à l'académie ; « Si les honneurs dûs au chantre romain, « Sont aujourd'hui prodigués à Lucain ; « Si ce mortel dont la superbe audace « Crut de Pindare égaler le destin, « Rousseau chancelle au sommet du Parnasse , « Braves amis, ces immortels exploits, « C'est à vous seuls, à vous que je les dois!
«< Tant de succès enfin m'ont enhardie: « Elle a paru cette Encyclopédie , « Où vingt savans, Hers de m'appartenir , « DicLent mes lois aux siècles à venir. « Sa masse énorme , immense, impénétrable , « Est à ma gloire un monument durable. « O mes eufants, ce merveilleux écrit « Dit, à lui seul, tout ce qu'où avait dit! « Pourrait-il craindre une aveugle critique. « C'est la raison par ordre alphabétique ; « C'est un chef-d'œuvre , un livre tout divin, « Un livre d'or... unlivre. .. un Livre euûu!
« 3Iais l'avoûrai-je ? après tant de conquêtes, « Quand je me crois à l'abri des tempêtes, « De mes travaux prête à cueillir le fruit, « Je clierclie en vain le repos qui me fuit. « Mon cœur , trouble' par d'importuns présages, « Du sort jaloux craint encor les outrages.
« Quoique plongé dans l'éternelle nuit, « Du sein des morts Montesquieu me poursuit. « Dans sa retraite , échappé des naufrages , « Et défendu par l'éclat de son nom, « Voltaire eu paix dort au bruit des orages. « La renommée est fidelle à Buffon, h Et l'encens fume aux pieds de leurs images. « Combien d'efforts ces orgueilleux mortels « N'ont-ils pas faits pour briser mes autels ? « Ce souvenir a r'ouvertmes blessures : « Ah! c'est enfin dévorer trop d'injures! « Venez, mes fils, venez venger l'affrout « Dont votre reine a vu rougir son front. « Dans vos regards je vois briller l'audace: « Votre dépit a peine à se cacher ; « Vous aspirez à régner au Parnasse :
« C'est là, mes fils, que je prétends marcher. »
A ce discours 3 unique en son espèce,
De bâillements un murmure confus Se fit enteudre autour de la de'esse , Tant les esprits étaient encore émus.
Fi éion , surtout , par qui Ton bâille en France , Bâilia si fort qu'il perdit connaissance. 3iais Alarmontel attira tous les yeux.
Brûlaut déjà d'exercer sa vaillance, Son regard fier , son geste audacieux, Dans tous les cœurs fait naître l'espérance : A sou abord règne un profond silence.
« Oui , leur dit-il, oui, c'est sur l'Hélicou « Que nous attend une gloire certaine.
« 3Jon intérêt n'est pas ce qui m'amène ; « Assez d'honneurs ont fait voler mou nom « Delà Dordogne aux rives de la Seine. « O des grands cœurs unique passion , « ^Xoble amitié, ton pouvoir seul m'entraîne! « Si mon bras s'arme en faveur de la reine, « Si je prétends attaquer Apollon , « Et de son trône arracher Mclpoinènc , « Tout mon espoir est d'y placer Pradon : « Il régnera, j'en jure Aristomène. »
O Marmontel ! un trait si généreux Sera cité chez nos derniers neveux.
Pour ce héros à la fois lout conspire, Son air guerrier, sa grâce, ses exploits, Sa fierté même; et, par un digue choix, Il est uouiuié chef du stupide empire.
Ou se promet de vaincre sous ses lois. De toutes parts ou l'entoure , on l'admire; L"air retentit du bruit confus des vois. Tel croassa tout le peuple aquatique, Quand, pour régir leur état auarchique , Tomba du ciel le grand roi Soliveau.
Stupidité confirme un choix si beau, Et tout-à-coup , 6 prodige ! ô merveilles ! La déité, par un excès dhouueur, Voulant sur lui signaler sa faveur, Fait aionger ses superbes oreilles.
De sou armet ce mobile ornement, Frète à ses traits un nouvel agrément.
A ce signal, les Saurin, les Le ÀLière,
Percent les rangs pour voler sur ses pas. Diderot même, en gémissant tout bas D'accompagner un chef qu'on lui préfère, Fait éclater une ardeur qu'il n'a pas.
Le vieux d'Arnaud, blanchi dans les combats , 3iais rappelant son audace première, Les suit de loin dans des flots de poussière.
Tels s'assemblaient autour d'Agameniuon Tous ces héros céle'bre's par Homère, Portant la flamme aux remparts cTliion : Telle à grand bruit accourt dans la carrière Du peuple sot l'élite aventurière.
Dans cette foule on entrevoit Le'gier:
Il est doué du malheur d'ennuyer.
On distinguait ce petit moraliste , De Richard Stéele insipide copiste , Qui se flattait de réformer les mœurs , S'il parvenait à trouver des lecteurs.
Gentil Dorât, pédant couleur de rose, Et vous Thomas, le Brébeuf de la prose , A ous accouriez; et vos rivaux jaloux Disparaissaient, éclipsés devant vous.
Brûlant d'un feu qu'il dissimule à peine Fier de servir sous les jeux de sa reine Le 3Iièrc aspire à des succès plus doux. Triste jouet d'un espérance vaine, Il iguorait qu'un amant plus heureux Dût recueillir tout le fruit de ses vœux. A ses côtés le guerrier Portelance , Qui du parterre épuisa l'inclémence, Montre un courage aux sifflets endurci.
26 LA D U N C I A n E.
Est-ce donc vous que j'aperçois ici , 3iou cher Robe, chantre du mal immonde, Vous dont la muse en dégoûtait le monde? Ah! je conçois d'où vous vient cet honneur. La dureté n'est pas toujours vigueur.
II faut en vers allier l'énergie Avec les sons de la douce harmonie.
Tous n'avez pas observe ce grand art, Ami Robe, dans votre poésie; Je vous le dis, peut-être un peu trop tard : Mais je vous laisse en bonne compagnie.