LE BOUCLIER
Que les vergers, que les champs ont d'attraits!
Que la retraite au sage est nécessaire !
Dans iries jardins, sous mes tilleuls e'pais,
J'ai retrouvé la nature et la paix.
J'y foule aux pieds les erreurs du vulgaire ;
Et, détrompé du faste des palais,
Je sais enfin , sous mon toît solitaire.
Apprécier les faveurs de Paies.
Et cependant au sein de ma retraite,
Il est eucor des jours qudije regrette :
Jours fortunés , où Ségur et Bouftlcrs
Par leur suffrage embellissaient mes vers,
Où Choiseul même, en daignant me sourire,
Prêtait l'oreille aux essais de ma lyre.
Mais tout-à-coup, ô jour affreux pour moi!
O souvenir de douleur et d'effroi!
Mes yeux ont vu ce triste mausolée
Où la beauté plaiutive , désolée ,
Où les amours, en sanglots superflus,
Disent eucor ; Montmorency n'est plus !
So LA D U R C I A- D E ,
O , de mes chants , protectrice adorée, A ma mémoire ombre toujours sacre'e , C'en est donc fait ! hélas ! comme autrefois , Tu ne peux plus encourager ma voix ï Mais e'cartons ces funestes images.
Si des vertus l'Olympe est le séjour, Des dieux , sans doute , elle embellit la cour. Oui , je le crois ; et ma muse , eu ce jou r , Lui voue encor sa lyre et ses hommages.
Dieu d'Hélicon, je poursuis mes projets. Pour t"accabler, une déesse altière Sous ses drapeaux rassemble ses sujets.
Je vais passer à ces graves objets, Et sous mes pas s'agrandit la carrière.
Le seul Frérou voyait avec douleur De ce grand jour l'appareil mémorable ; De commander il se croyait capable; Ses vœux hardis dévoraient cet honneur.
De Marmontel l'éclatante faveur Redouble encor le chagri:i qui l'accable. Secrètement, contre ce fier rival , Il ameutait La Morlière et Jonval.
Mouhy l'excite à vemrer son iujure.
Avec Légier il cabale, il murmure;
CHANT TROISIÈME. 3l
Cliaumeix les suit; et la se'ditiou Sur tout le camp répandait sou poison , Lorsqu'à leurs yeux se montre la déesse. A sou aspect, ils sentent leur faiblesse. Par une oreille elle saisit Fréron , Le terrassa de sa main vengeresse, Et sur son dos laissa tomber à plomb L'énorme poids de son sceptre de plomb. On vit soudain son orgueil disparaître.
Tel qu'un barbet, menace du bâton, L'oreille basse , humble devant son maure, Semble vouloir implorer sou pardon ; Non moins confus, le triste Aliboron Se débattait, étendu sur la place.
L'air reteutit de ses cris douloureux.
A ce spectacle , a. sa laide grimace, A cet objet grotesquement adieux, De tous côtés un rire impitoyable S'élève encor contre le pauvre diable.
Stupidité, voyaut ce peuple entier Impatient de venger sa querelle, Fait apporter le vaste bouclier Qu'elle forgea de sa main immortelle.
Dans ses états il n'est aucun guerrier
32 LA DUWCIADK,
Qui ne fléchit sous ce rempart d'acier : Jamais Vulcaiu n'en fit sur ce modèle.
Vous connaissez ce tissu merveilleux, Qui de Venus compose la ceinture; Tout ce qui peut embellir la nature , Les ris badins, et les folâtres jeux, L'art de charmer : cet éloquent silence , Qui d"un amant enhardit l'espérance; Les doux instauts réservés pour les dieux ; La volupté, plus piquante peut-être, Et ces refus non moius délicieux , Avant-coureurs du plaisir qui va naître ; T)2 la beauté le sourire ingénu , Tous les attraits, les grâces, la jeunesse, Et des amours la troupe enchanteresse, Sont renfermés dans ce divin tissu.
Le bouclier , par un charme contraire , Portant la nuit au sein de la lumière, Pcend hébété quiconque eu est couvert.
L'oreille est sourde au plus savant concert. Lame devient stupide, appesantie, Impénétrable aux rayons du génie.
Ce talisman est le palladium De la déesse : il plonge en léthargie.
La jusquiame ou le froid opium
Dans le cerveau porte un moins lourd poison,
Stupidité', triplant son e'uergie ,
Le rembourra de feuilles de Fréron ,
De froids discours lus à l'académie ,
Et de fragments de l'Encyclopédie.
Pour se venger des mépris d'Apollon, Elle y trac i les fastes de sa gloire. Vous y voyez la célèbre victoire Que remporta sou favori Pradon , 3Ialgré Boileau , Racine et la raison.
Sous les complots d'une ligue ennemie, On voit tomber la superbe Athalie.
Le Misanthrope éprouve un même sort :
Tant le vulgaire, indocile au génie, A ses progrès oppose vm loug effort!
Tant le sublime est méconnu d'abord !
De ces combats livrés pour sa querelle, Le souvenir charme encor l'immortelle.
Là , sur le bronze, elle exprima les traits Des Scudéris, des Tristans, des Mai rets ;
Chez Richelieu, de l'aîné des Corneilles, Ils balançaient les naissantes merveilles.
Ici , la main de tes lâches rivaux, O le Sueur î digne héritier d' Apelle , Leur main jalouse et folle rient cruelle Ose outrager tes sublimes tableaux :
Console-toi , ta gloire eu est plus belle.
Plus loin , Rousseau banni, persécuté, Koble victime immolée à l'Envie, Vaincu par elle et par l'adversité, Meurt en tournant les yeux vers sa patrie.
On voit frémir l'ombre de Crébillon.
La parque à peine a terminé sa vie, Que sa mémoire est lâchement flétrie.
La haine en cor s'arme contre un vain nom : ]Mê.ne au tombeau la gloire est poursuivie? Pour >e soustraire à de pareils dangers, L'at.teur d" \lzi,e abandonne la France. Ses ennemis ont lassé sa constance,
Du bouclier tels étaient les trophées:
Partout la haiue y poursuit les Orphécs.
Vous y brillez, anglomanes jaloux , Siffles à Londre, applaudis parmi nous;
Sombres cerveaux, dont la mélancolie Mit un poignard dans la main de Thalie, Et qui , tout fiers du nom de novateurs, Détruisez Tari en corrompant nos mœurs.
Pour admirer leurs lugubres merveilles.
Divin Molière, on néglige tes veilles, On t'abandonne ; et, grâce à leurs succès , Bientôt en France il n'est plus de Français.
Ce bouclier de la fière immortelle Remplit les cœurs d'une audace nouvelle. Dans tous les yeux on voit briller l'espoir; Chacun s'excite à remplir son devoir :
Un noble orgueil tour-à-tour les euflamme.
L'abbé Trublet vient bénir l'oriflamme, Kon , toutefois, sans un peu de frayeur: Il est né doux, les combats lui fout peur.
Vous leur donniez l'exemple du courage, De l'Ausonic, aimable voyageur, Vous qui, des jeux d'un riant persifflage, Savez couvrir la gravité d'un sage , Et qu'on a vu sous des traits si badins Kous travestir ce Sarmate invincible, Dont la valeur, aux Ottomans terrible a
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Rendit la foudre à l'aigle des Germains, Et du Croissant fit pâlir les destins.
Qui, mieux que vous, d'aimables bagatelles Eut le talent de charmer les ruelles?
Qui, mieux que vous, d'uu joli vermillon Enlumina la sévère raison ?
Par la déesse iustruit daus l'art de plaire, Elle vous voit avec des yeux de mère, Elle en fait gloire ; et j'entendis crier De toutes parts : Eh ! c'est l'abbé Coyer !
Mais Marmontel semble se reproduire.
D'un pas agile il court de rang su rang. Vous le voyez en tête, en queue, en flanc, Toutordouuer, tout presser, tout conduire , Impatient de tout retardement.
Tel et moins leste aux vallons d'Arcadie, Un ter onagre arrive en bondissant.
Il voit au loin des ânesses paissant; D'un pas rapide il franchit la prairie. Les voir, les suivre , en devenir l'amant, Leur prodiguer tour-à-tour sa tendresse, S'en faire aimer n'est pour lui qu'un moment.
O Marmontel! vous parûtes charmant, Eu ce grand jour, aux yeux de la déesse !
C II A X T TROISIÈME. 3j
Elle ne peut cacher son alle'gresse.
« Ah ! lui dit-elle, ah! si le sort jaloux
« M'eût conserve' trois guerriers tels que vous,
« Du monde entier je serais la maîtresse!:»
Son front superbe, à ce discours flatteur,
Se colora d'une aimable rongeur.
[Modestement il baissa ses oreilles :
Tel ou le vit témoigner sa pudeur,
Lorsqu'au théâtre enrichi de ses veilles,
Avec fracas on demandait l'auteur.