‹ La DunciadeChapitre 8 sur 26 · LE SOUPER · texte numérisé non relu

LE SOUPER

Qut peut marcher sur les traces d'Homère? Est-il un sage admire' de nos jours , Qui, son e'mule en sa noble carrière , Sût, comme lui , varier ses discours , Prendre un essor qu'on croirait téméraire, Planer aux eieux, troubler le sein des mers, Faire pâlir PJuton dans les enfers, Ou, prescrivant des chemins à la foudre , Brûler le Xauthe étonne d'être en poudre?

Ce qui me plaît dans ce chantre fameux, C'est que partout la nature est son guide. Quand il a peint la victoire homicide, Et les combats des he'ros et des dieux , Sa muse alors prend un vol plus timide, 11 peint les ris, les festins et les jeux.

Tel est encore Arioste, mon maître, Et son rival , si quelqu'un le peut être. Combien d'objets et de tableaux divers

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Sont tour-à-tour embellis par ses irers !

Tout charme en lui : les paladins , les belles ,

Les encbauteurs, moins redoutables qu'elles ;

Ces jeux guerriers où pre'side à-la-fois

Et la valeur et la galanterie ,

Tout l'appareil des superbes tournois,

Tous les ti ésors de l'antique fe'erie ,

Et de Roland la jalouse furie ,

Et ses malheurs, et surtout ses exploits.

O du poète illusion divine !

Comme on croit voir tout ce qu'il imagine ! Que son lecteur avec plaisir le suit Dans ces palais habite's par Alcine , Qu'un souffle élève et qu'un souffle détruit! Qu'on se plaît même au récit apocryphe Et de son ogre et de son hyppogrifïe !

Homère et lui, sur le sacre' vallon , Donnent l'exemple aux enfants d'Apollon.

De traits nouveaux sans cesse ils nous réveillent. Ils sont divins même alors qu'ils sommeillent. J'aime à les voir, fatiguc's des combats, INous amuser des apprêts d'un repas; Pour imiter leur aimable délire, C'est un festin que je vais vous décrire.

Stupidité connaît ses favoris.

Tout rimailleur est un peu famélique.

Elle propose à la troupe héroïque Un Soupe fin. Messieurs les beaux-esprits Conviendront tous qu'un Soupe vaut son prix. La déité, d'ailleurs, est magnifique.

Elle prétend que ses mignons chéris , Bien restaurés, seront plus aguerris.

Elle a besoin d'aiguillonner leur zèle : Car le héros le plus déterminé Combat fort mal , s'il n'a pas bien dîné. Dans tous les rangs l'agréable nouvelle De bouche en bouche est portée à l'instant. Ils viennent tous se ranger auprès d'elle : Ainsi qu'on voit on essaim bourdonnant Fondre, à grand bruit , sur la neige liquide D'un lait nouveau qui tombe eu bouillonnant, Telle accourait la cohorte stupidc.

On a servi le céleste banquet.

Au premier rang Stupidité se place, Et veut avoir son général en face.

Plus d'un guerrier en murmure en secret: Mais Marmontel de cet honneur insigue , Malgré l'envie, est jugé le plus digne.

A ce festin , que doit suivre un combat ,

On ne voyait ni le ramier sauvage, Ni la perdrix qui charrue l'odorat, Ni le faisan au superbe plumage :

Cet appareil d'un goût trop délicat, Et tous ces mets vantés par la mollesse , Flatteraient peu la robuste déesse.

Un surtout d'or, forgé sur les dessins Qu'elle a tracés de ses pesantes mains, Offre aux besoins de ses guerriers avides On choix heureux d'alimens plus solides. Aux conviés il présente a-la-fois Tous les trésors d'un potager fertita.

On applaudit du geste et de la voix Cet art d'unir l'agréable à l'utile.

Le vin de Brie et l'Auveruat fumeux Sont prodigués à la troupe itnbécille , Qui croit jouir du nectar précieux Des mains d'Hébé préparé pour les dieux. Tous de leur reine observent le visage. On voit s'enfler d'un légitime orgueil Ceux qu'elle daigne honorer d'un coup-d'œil Tous sont jaloux d'uu si noble avantage.

Vous avez vu peut-être dans Paris De ces bureaux ouverts aux beaux-esprits.

CHANT CINQUIÈME. Bj

Communément une sibylle antique Fait les honneurs du cercle académique.

Tous les talens confus , humiliés , Sont étonnés de ramper à ses pieds :

Car la sibylle est surtout despotique.

Il faut lui plaire. Ecoutez ses flatteurs ; C'est Calliope , Euterpe, ou Polymnie :

Stupidité, par ses admirateurs, Est prise aussi pour le dieu du génie. On applaudit à ses moindres propos ; On porte aux cieux et sa galanterie, Et du festin la noble symétrie ; On boit, on rit, on chante , on se récrie : C'était vraiment le paradis des sots.

Pour redoubler leur joyeuse folie , La déité, complaisante à leurs jeux , Veut à l'instant que Beaumarchais publie Le digne choix , encor secret pour eux, Des candidats de son académie.

Il prend la feuille. A peine il croit ses yeux: Il voit son nom parmi ces noms fameux. A tant de gloire il ne s'attendait guère ; Mais Diderot, protecteur généreux, Daigna pour lui descendre à la prière, Et mendier le brevet littéraire.

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Il fut élu. Diderot s'applaudit

De cet houueur qu'où rend à sou crédit.

Vous présidiez à la savante liste , Peintre galaut des bijoux indiscrets, Tantôt cynique j et tantôt moraliste ; Et vous, Saurin, de qui le drame anglais, Giâce à Mole, fut vainqueur des siiilets.

La docte lice est ouverte à Sedaine, Qui, tour-à-tour pathétique et bouffou % D'un double éclat a brillé sur la scène. Frérou s'approche, il croit trouver son nom. Espoir trompeur! Tel que l'hébreu Moïse, Il est exclu de la terre promise.

11 en soupire, et voit l'abbé Le Blanc, Du même honneur éternel postulant, Orner enfin le catalogue illastre.

Quoiqu'il atteigne à son quinzième lustre , 11 ne croit pas y parvenir trop tard.

Ce même jour , antique Bacuïard , Vit couronner ta tête séculaire.

Ou attendait le grand nom de Le Micre; Mais la déesse, eu ses profonds desseins, Lui réservait de plus nobles destins.

CHANT CINQUIÈME. 5g

Enfin l'ardeur d'un bachique de'lire Allume en eux le besoin de me'dire.

Stupidité', de cerveaux en cerveaux, Fait pétiller le feu de ses bons mots. La gaîté brille aux de'pens de Voltaire. Le dur sarcasme et l'ironie amère Sont épuisés sur ce chantre divin.

Fréron pourtant, avec un ris malin , "Veut qu'on le mette au dessus de Le Mièrc. Mais Diderot, esprit dur et chagrin , Gourmande ainsi l'auteur folliculaire :

« C'est bien à toi , Zoïle hebdomadaire , « Ivre d'orgueil encor plus que de vin , « D'oser fixer le rang d'un écrivain ! « Va , si tu peux , recommencer à boire , « Mais ne crois pas distribuer la gloire. »

« Qu'appelles-tu la gloire , dit Fréron ? « Il te sied bien d'en prononcer le nom , « Déclamateur indigeste et barbare!

« Eh! quel lecteur, armé contre l'ennui , « Put achever ton Aveugle Tartare?

« Du Nord en vain tu mendias l'appui.

« Il s'est lassé de ton jargon bizarre ; « D'un pôle à l'autre on te siffle aujourd'hui. »

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« Tais-toi, coquin, reprend le philosophe.'* Oa applaudit ; car, chez le peuple sot, L'injure plaît, et tient lieu de bon mot. Mais vivement blessé de l'apostrophe , Fréron se lève, il s'élance au buffet, Prend un flacon , qu'il épuise d'un trait : Et , d'un bras sûr , le fougueux journaliste Le fait voler droit au nez du sophiste.

A cet affront , Diderot furieux , Pâle d'abord , niais le feu dans les yeux , Humilié d'un pareil adversaire, A coups pressés fond sur le téméraire.

Aiusi qu'on voit deux taureaux mugissants, Troubler la paix d'un riant pâturage, Et, dans l'accès d'une jalouse rage, ^'entrechoquer de leurs fronts menaçants , Des deux rivaux tel était le courage.

Cu même esprit de vertige et d'horreur Aux couviés inspire leur fureur.

De la discorde, ô détestables suites!

Ou allait voir le festin des Lapithes,, Quaud tout-à-coup Baculard, leur Nestor, D'un pas qu'il hâte , au milieu d'eux s'avance. Déjà pour lui le siècle recommence , Et le miel pur. qui s'écoule à flots d'or ,

A moins d'attraits que sa douce éloquence.

«Eh! que diront nos communs ennemis?

« Quel doux espoir va leur être permis , « S'écria-t-il , quand des récits fidèles « Leur apprendront vos funestes querelles! « Prêtez du moins l'oreille âmes avis : * D'antres héros souvent les ont suivis. « J'ai vu passer un siècle de lumière : « Pradon, Boyer, le célèbre Coras , « Ont, sous mes yeux, achevé leur carrière. « Je me souviens d'avoir connu Linière ; « Et d'assez près j'ai marché sur les pas « Du grand Cotin dont vous n'approchez pas. « Tous ces héros habitent l'Elysée.

« Depuis ce temps, sur la terre épuisée, « On chercherait vainement leurs pareils. « Leur indulgence agréait mes conseils.

« S'ils ont ainsi respecté ma jeunesse , « On peut, sans honte , honorer ma vieillesse ; « Vous, Diderot, pardonnez à Frérou « De vains propos échappés à l'ivresse , « Faites-lui grâce; et vous , Aliborou, « N'outragez plus un sage respectable.

« Stupidité , qui parle par ma voix , « Veut qu'à l'instaut on se rende à ses lois.

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