‹ La Durée du Travail: Dans le Commerce & l'IndustrieChapitre 4 sur 90 · L'ART E · texte numérisé non relu

L'ART E

la suite d’un vœu du Conseil Supérieur du Travail. Son objet n'était pas précisément la journée de huit heures, mais seulement la réduction de la durée du travail le samedi ou semaine anglaise. Mais comme il s’agit de réduction de la durée du travail, les arguments invoqués sont de même nature et nous pouvons en faire état (1).

Cette enquête, publiée en 1913, consistait en un questionnaire adressé aux Chambres de Commerce, aux Chambres consultatives des arts et manufactures, aux Bourses de Travail, aux Commissions Départementales de travail et aux Syndicats profession-

nels de patrons et d'ouvriers de l’industrie.

Dans leurs réponses les syndicats ouvriers ont présenté trois

arguments favorables à la réduction de la durée du travail. — Possibilité pour l’ouvrier de vivre plus sainement.

— Diminution de la fatigue professionnelle, permettant un meilleur rendement, c’est-à-dire un travail égal dans un moindre temps.

— Diminution du chômage et par conséquent diminution de la misère, du paupérisme et meilleur emploi donné aux capitaux

utilisés par les caisses de chômage.

Les syndicats patronaux, presque unanimes à repousser toute réduction de la durée du travail, justifièrent leur manière de voir par trois séries d'arguments. Les arguments d'ordre économique, de beaucoup les plus importants, faisaient ressortir l’insuf-

fisance numérique de la main-d'œuvre française, l'insuffisance

y {1) Bulletin du Ministère du Travail, 1913, p. 957 à 968.

de la production résultant de la réduction de la durée du travail, l'augmentation consécutive des prix de revient avec ses deux graves conséquences : le renchérissement du coût de la vie et l'affaiblissement de la production nationale dans sa lutte contre

la concurrence étrangère.

Les arguments d’ordre social prétendaient que l’ouvrier français n'avait pas la productivité des ouvriers étrangers, des anglosaxons notamment, et que réduire le temps consacré au travail serait vouer l’industrie française au marasme.

Enfin les arguments d’ordre moral admettaient qu’augmenter les loisirs de l’ouvrier serait favoriser la fréquentation des cabarets et « ajouter aù saint lundi une nouvélle demi-journée impro-

ductive par semaine ».

Certains avantages de la journée de huit heures paraissent indiscutables. Avec une courte journée de travail, la vie de l’ouvrier deviendra normale ; il pourra consacrer une partie importante de ses loisirs à la vie de famille, aux promenades communes. La femme surtout pourra s'occuper de son intérieur et de certains travaux de ménage trop délaissés avec les longues journées. L'éducation des enfants en bénéficiera : ils ne seront plus livrés à eux-mêmes et aux fréquentations dangereuses de la rue. L'instruction professionnelle pourra être approfondie, même par les ouvriers adultes. Les cours d'apprentissage pourront être suivis sans inconvénient par les jeunes gens qui ne seront pas épuisés par une tâche trop pénible et trop longtemps soutenue. Pour les jeunes filles l’enseignement ménager trop délaissé redeviendra en faveur. Pour tous, l’instruction sociale se répandra et ne/sera

plus un privilège de classe. Cette simple énumération doit suffire

mot

car les avantages de la courte journée de travail semblent indis-

cutables pour l’ouvrier. ,

De même il est évident que les courtes journées de travail diminuent la fatigue des ouvriers. Ceux-ci prétendent même que la production ne doit pas en souffrir, car on ne doit pas assimiler l'organisme humain à une machine pour le calcul du rendement ; la production d’une machine est proportionnelle au temps pendant lequel celle-ci est en marche, tandis que pour l'organisme humain le facteur physiologique entre en ligne de

compte : il ne s’agit pas de considérer le travail, mais l'effort.

La diminution du nombre des chômeurs est un des buts les plus importants de l’action ouvrière et la revendication en faveur de la journée de huit heures présente l'avantage de constituer un palliatif momentané à la crise du chômage. En effet, disent les ouvriers, la réduction de la journée de travail obligera les patrons à embaucher un nombre-:plus considérable d'ouvriers pour constituer des équipes supplémentaires dans le cas d’un travail continu, ou simplement pour remédier au déficit de la production dans les entreprises simples. Nous nous. permettrons seulement de faire remarquer que cette doctrine est en contradiction avec l’affirmation qui prétend que l’ouvrier moins fatigué produira autant que l'ouvrier surmené, car il est évident que si la production devait rester équivalente, de nouveaux embauchages ne deviendraient pas nécessaires. Il est cependant à peu près certain que pendant une période, dont on ne peut déterminer l'étendue, la production française subira un fléchissement qui nécessitera

l'augmentation du personnel dans de nombreuses usines.

Le chômage disparaîtra-t-il pour cela ? Il semble que non,

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Ês

car même dans une période ou les offres d'emploi étaient fort nombreuses, nous voulons parler de la période de démobilisation, le chômage à été considérable. Cela tenait à plusieurs causes qui subsistent encore ét qui ne semblent pas devoir disparaître : d’abord l'insuffisance des institutions de placement, ensuite le fait que les travailleurs ne sont pas interchangeables (1). Les ouvriers ou employés ne peuvent pas changer.de profession du jour au lendemain, surtout à notre époque de spécialisation. De plus, si l'offre et la demande s’équilibrent dans l’ensemble du territoire, elles peuvent fort bien ne pas être équivalentes en un lieu donné. Et les travailleurs ne sont pas assimilables aux marchan-

dises qui sont transportées au gré des acheteurs ou des vendeurs.

La crise du chômage semble donc devoir durer et les moyens

imaginés pour la faire cesser, réduction de la durée du travail

comprise, ne peuvent que l’atténuer.

Mais la journée de huit heures ne présente pas que des avantages. Elle à été, au contraire, bien vivement combattue. Un des arguments invoqués contre elle répond justement à la doctrine ouvrière du chômage que nous vènons d'exposer. Il sera impossible, dit-on, de combler le déficit de main-d'œuvre causé

par la réduction du travail.

La France est, de toutes les nations, celle qui a fourni l’effort le plus considérable pendant la guerre : elle a mobilisé 20 % de sa population. Toutes les usines du territoire n’ont eu qu’un seul

but pendant cinq années : produire des munitions ou du maté-

(4) Voir Information Ouvrière et Sociale, n° 127,

RAS à

riel utilisable pour les armées. On peut vraiment dire que toutes les énergies du pays ont été tendues vers ce but commun.

Et, une fois la guerre terminée, quel est le bilan de cette victoire acquise au prix d'efforts gigantesques ?

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