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CHAPITRE III

Les Revendications Ouvrières et l'Opposition Patronale

La revendication ouvrière de la journée de travail de huit heures est d’origine anglaïse et remonte à l’année 1833 (1). C'est à cette époque que fut fondée par Robert Owen la « Société pour la régénération humaine » et rédigé le catéchisme à l'usage des travailleurs : celui-ci proclamait la nécessité de la journée de huit heures et en indiquait les raisons par questions et par réponses.

Cette doctrine eut de nombreux adeptes au début et cette même année 1833 fut déclarée la grève des tailleurs de Londres à laquelle prirent part 20.000 ouvriers. Cette grève fut déclanchée par les propagandistes de la doctrine d'Owen et eut pour cause la revendication des huit heures. Une grève des fileurs de coton fut ensuite décidée pour le 1 mai 1834 mais ajournée à deux reprises, elle fut énergiquement réprimée par le gouvernement et provoqua une grande manifestation à Londres.

Brisé en Angleterre, le mouvement reparut en Australie vers

1856 où les ouvriers maçons réussirent à imposer la journée de Val

(VAS OS 04149 Et 20;

huit heures. En apprenant ce résultat les travailleurs des Etats- Unis se passionnèrent pour la réforme et l’inscrirent au programme du Congrès de Baltimore en 1866. Une action fut décidée qui'n’aboutit pas à de grands résultats. Cependant la loi du 28 juin 1898 décida l’application des huit heures aux ateliers et chantiers

fédéraux.

Devant ces résultats insuffisants, le Congrès de Chicago décida, en 1884, de faire une intense propagande pour aboutir à l’établissement de la journée de huit heures à dater du 17 mai 1886. A cette date de nombreuses grèves éclatèrent, mais se terminèrent à l'avantage des ouvriers. Les professions les plus diverses bénéficièrent des huit heures dans. de nombreuses villes comme Chicago, Pittsbourg, Baltimore, Boston, Louisville, Saint-Louis, Washing-

ton, New-York. Mais des bagarres eurent lieu entre travailleurs

et policiers et le gouvernement exerça une répression implacable.

L'American Federation of Labour qui s'était constituée en 1886 reprit la lutte après une trève de deux années. Dans de nombreux meetings tenus en 1889 il fut décidé d'organiser une revendication générale pour le 1e mai 1890. L’action, judicieusement combinée et conduite sans excès fut couronnée de succès et des réductions de travail furent enregistrées dans nues tous les

métiers. 1

En France, les revendications ouvrières ne commencèrent à se faire jour avec méthode qu’en 1888 au troisième congrès de la Fédération nationale des syndicats tenu à Bordeaux. Ce Congrès adopta une résolution résumant les demandes ouvrières et, en tête de celles-ci, se trouvait « la limitation de la journée de tra-

vail à huit heures » Une manifestation fut organisée pour le 24 fé-

vrier 1889 dans les préfectures, sous-préfectures et mairies du territoire. Ù Le à

Le 1e mai 1890 une manifestation internationale fut décidée par le Congrès de la Fédération des syndicats, du Parti ouvrier et du Comité révolutionnaire central pour « mettre les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à 8 heures la journée de travail » et pour «donner à la bourgeoisie une impression de la puissance de la classe ouvrière, de sa cohésion et de sa volonté ».

A Paris, où des mesures d’ordre considérables avaient été prises par le Gouvernement, un chômage assez important eut lieu et la journée fut marquée par des cortèges, des charges et des arrestations. Une pétition avait été remise à la Chambre des Députés par une délégation de militants. Elle était ainsi conçue:

« Les syndicats -et groupes soussignés réclament comme la plus urgente de toutes les réformes, la réduction par une loi de la journée de travail à un maximum de huit heures :

» Parce que la journée de huit heures, c’est du travail et du pain pour quantité de travailleurs qui se pressent, le ventre vide,

à la porte des ateliers ;

» Parce que la journée de huit heures, c’est la hausse fatale des salaires par la suppression de la concurrence homicide que font les ouvriers inoccupés aux ouvriers en activité ;

» Parce que la journée de huit heures, c’est avec huit heures de sommeil, huit heures de loisir, c’est-à-dire de vie, de liberté et d'action pour la classe-machine :

‘» Parce que la ‘journée de huit heures bénéficiera au petit commerce lui-même en augmentant la puissance de consommation

et d'achat de sa clientèle ouvrière ».

Le mouvement du 1% maï 1891 fut beaucoup plus important : il avait été décidé par le Congrès de Lille du Parti ouvrier et le Congrès de Calais de la Fédération des Syndicats, en octobre 1890. Des manifestations avaient été organisées à Paris et dans ce nombreuses villes de province. Partout les cortèges de manifestants furent chargés et dispersés par la police. A Fourmies, notam- | ment, de tres graves incidents eurent lieu et on compta dix tués

et plus de quatre-vingts blessés.

Jusqu'à 1900 les manifestations du 12 mai continuèrent, mais avec une importance diminuée. Marquées jusqu’en 1894 par une cérie d’attentats anarchistes, elles consistèrent ensuite unique-

ment en chômages assez peu importants et en vaines pétitions.

Avec la constitution définitive de la Confédération Générale du Travail, en 1900, commence une nouvelle période. Dans le numéro de la Vorx du Peuple du 17 mai 1901 la nouvelle tendance est ainsi définie : |

« Unifions notre action ! que désormais le 1er maï n'ait plus » pour nous les caractères incohérents qui lui ont enlevé toute » portée. Qu'un seul objectif domine en ce jour : la conquête de » la journée de huit heures... Fixons nous une date et proclamons » qu'à partir du jour que noùs aurons choisi, pour rien au monde

» nous ne consentirons à faire plus de huit heures ».

La date limite proposée était celle du 17 mai 1903, mais les Congrès qui suivirent ne purent examiner à fond la question des huit heures et ce n’est qu'en 1904, au Congrès de Bourges, que la tactique de la C. G. T. fut déterminée. La méthode d'action adop-

tée tendait à se tenir à l’écart des pouvoirs publics, à exercer

toute la pression possible sur les adversaires et à les frapper avec tous les moyens mis à la disposition des organisations.

Un Comité des huit heures fut formé à la C. G. T. pour faire une propagande intense dans le pays par affiches, brochures, meetings ou conférences. L'action fut décidée pour le 127 mai 1906.

Le gouvernement fit venir des troupes à Paris en quantités considérables (trente-neuf bataillons d’infanterie, quarante-huit kscadrons de cavalerie) et fit procéder à de nombreuses arrestations préventives. Le chômage fut presque général et des charges eurent lcu, mais il n’y eut pas d'incidents trop graves.

Le résultat de cet effort de la C. G. T. aboutit à l'obtention de la journée de neuf heures par la Fédération du Livre.

Pendant les années qui suivirent, le 1€ mai fut marqué par des chômages importants et par des manifestations, mais aucun résultat pratique ne fut obtenu. La guerre suspendit le chômage du 1er mai, en exigeant de tous les producteurs une énergie accrue et en faisant passer la défense du pays avant les intérêts particuliers.

Mais les revendications ouvrières n'étaient que suspendues, et non pas abandonnées. Dès avant l’armistice de novembre 1918, le syndicat de la couture de Paris demande la journée de huit heures avec la semaine anglaise ; il est suivi peu après par les ouvriers et ouvrières de la fourrure et de la mode. Le Congrès de la Fédération des travailleurs du sous-sol, tenu à Paris le 23 août 1918, réclama la journée de huit heures intégrale avec suppression de toute dérogation: (1).

L’armistice, en affirmant la victoire de la France et en libérant

les esprits de toute crainte immédiate relativement aux besoins des armées en approvisionnements et en munitions, permit aux

revendications ouvrières de se faire jour avec plus de force.

En décembre 1918, et seulement pour la région parisienne, la journée de huit heures est demandée dans les corporations suivantes :

Ouvriers et employés des chemins dé fer souterrains de Paris.

Fédération ouvrière du bâtiment. Industries électriques. Travailleurs municipaux de Paris. Syndicat ouvrier de l'industrie du bijou.

En février 1919, l'Union des Syndicats de la Seine organise pour le mois de mars une propagande active au moyen de conférences et de réunions faites par tous les syndicats adhérents. Puis le Syndicat des cheminots de Paris P. L. M. et les travailleurs de l'habillement demandent la journée de huit heures. En mars, les ouvriers et ouvrières de la fourrure en confection, des fleurs et plumes et de la serrurerie demandent la journée de huit heures avec la semaine anglaise, c’est-à-dire la semaine de quarante-quatre heures. Suivent les revendications des cheminots parisiens et cheminots alsaciens-lorrains, des machinistes des spectacles parisiens, du personnel de l'assistance publique, des dockers de Paris, des ouvriers du Syndicat de la voiture-aviation. Au mois d'avril, l'union des Syndicats des cheminots du réseau du Nord et les métallurgistes de la Seine suivent le mouvement, ces derniers ré-

clamant la semaine de quarante-quatre heures. Les organisations centrales ne restaient pas étrangères au mouvement, mais leurs revendications n'avaient pas la violence

‘ des manifestations ouvrières d’avant-guerre, puisque le gouverne-

ment avait, dès la fin de 1918, manifesté son intention de rendre

légale la réduction à huit heures de la journée de travail, et que,

pendant le premier trimestre de 1919, la collaboration fut très

étroite entre les dirigeants de la Confédération générale du tra-

vail et les membres du Gouvernement.

La résolution sur la journée de huit heures adoptée à l’unani-

mité par la deuxième session du Comité national de la C. G. Tile

23 mars 1919, est ainsi rédigée (1) :

« Le Comité confédéral national, prenant acte de la volonté unanime de la classe ouvrière de conquérir la journée de huit heures, déclare que la production ne saurait être diminuée du fait de l'application de cette revendication, les progrès réalisés permettant une organisation rationnelle du travail.

» Il considère, le principe de la journée de huit heures étant inscrit dans la charte internationale du Travail, que la question doit se poser devant les Parlements de chaque pays et que ce fait crée pour ceux-ci l'obligation de résoudre sans délai la revendication formulée.

» Le Comité Confédéral National estime en outre que la ‘volonté exprimée par la classe ouvrière de ce pays qui n’exclut pas l’étude des modalités d'application afférente à chaque industrie, donne à la revendication des huit heures un caractère d’urgence qui condamne toute possibilité d’ajournement et engage la responsabilité du patronat, du Parlement et du Gouvernement français. à |

».… L’attitude du patronat : son indifférence, son intransigeance

(H)NVUTAOS n°410;

» ou son refus de discuter détermineront le caractère de l’action

générale du mouvement ouvrier.

» La C. G. T. doit, dès à présent, coordonner et discipliner les

eftorts de toutes les organisations en vue d’assurer une première

démonstration de puissance et de volonté le jour du 17 mai 1919.

» Après l'avertissement qu'exprimera la manifestation du 1 » mai, il appartiendra aux Fédérations ouvrières composant la à coalition interfédérale et avec le concours de la C. G. T. de li- » miter la période des pourparlers et de fixer une date pour l’ap- » plication de la revendication ». |

Dans son Congrès du 27 mars 1919, l'Union des Syndicats des cheminots du P. L. M. approuva à l’unanimité les mesures prises par la Fédération nationale des cheminots en vue de l’obtention de la journée de huit heures. Ces mesures prévoyaient la grève générale à la date du 1er mai { (1).

De même, le 6 avril, le Congrès de la Fédération nationale du textile adopta le texte suivant (2)

« Le XVe Congrès National déclare que la diminution des heures » de travail s’impose à l’industrie textile de même qu'aux autres » industries, qu’elle est facilement réalisable et que rien ne s’y » oppose sauf l'esprit de routine et les procédés désuets des indus- » triels qui, par pur égoïsme, persistent à tourner le dos aux pro-

» grès. scientifiques et sociaux. »

Après plusieurs considérants, la résolution conclut :

:« Pour toutes ces raisons, le Congrès charge la commission

tue

» administrative d'entreprendre une action vigoureuse en faveur » de l'application de la journée de huit heures, invite tous les » syndicats à prendre dès maintenant leurs dispositions pour » Organiser une première démonstration le 1 mai et, pour » le reste de l’action à mener, à s'inspirer de la résolution votée au » Conseil National de la C. G. T. tenu le 23 mars dernier, que la » Fédération fait sienne ». |

De même le 17€ Congrès de la Fédération des employés de France : a adopté le 21 avril un texte contenant les passages suivants (1) à

La Conférence affirme la volonté absolue des employés de

» toutes catégories de conquérir la journée de huit heures et la » semaine anglaise ;

» Elle réclame du Parlement le vote immédiat de la loi régle-. » mentant la durée du travail.

» Les syndicats d'employés présents à la Conférence s ‘engagent » à soutenir l’action menée par les organisations confédérales

» pour l'obtention de cette légitime revendication dont la réali-

» sation est attendue depuis 1906 par la classe ouvrière toute » entière». | | Donc au moment même où le Parlement votait la loi sur la journée de huit heures, les revendications ouvrières ne perdaient rien de leur acuité et les militants syndicalistes affirmaient leur volonté d'aboutir. | En prévision d'un échec possible au Sénat, et en tous cas pour hâter le vote de la loi, la manifestation du 17 mai 1919 fut orga-

nisée en vue de la revendication des huit heures. La Commission

(AV OS Mnoa1s

administrative de la C. G. T. lança un appel aux travailleurs

de France. Cet appel disait notamment GE

« En application des décisions du Comité Confédéral national » du 23 mars dernier, la C. G. T. affirme sa volonté arrêtée de faire » triompher les revendications contenues dans son programme » minimum qu'elle tient pour réalisable immédiatement et au

» premier plan duquel se trouve placée la journée de huit heures ».

Et parlant, des conventions particulières déjà signées, il ajoutait : | « Ouvriers et ouvrières, ces résultats acquis, ajoutés au besoirr » ouvrier d'obtenir satisfaction complète dans le plus bref délai, » doivent renforcer et donner à la manifestation du 1 mai une » ampleur digne de l'heure présente.

. « Revendiquez les huit heures. Proclamez la nécessité de la » réorganisation économique sur les bases du programme mini- » mum de la C. G. T. Pour revendiquer et protester, travailleurs,

» chômez le 197 mai ». ‘ :

Les Fédérations d'industries et les Unions départementales. adressèrent à leurs adhérents divers appels rappelant les efforts. faits dans le passé, les résultats obtenus et recommandant le chômage complet pour le 197 mai. L'Union des Syndicats de la Seine organisa une propagahde par affiches et réunions. La Fédération du Livre invita tous ses fédérés « à suspendre le travail et à participer ainsi à la manifestation du prolétariat français » La

Fédération des mineurs organisa le chômage complet. Il en fut

de même de la Fédération de l'habillement, de la Fédération du textile, de la Fédération des métaux.

Le cartel des six grandes fédérations ouvrières (cheminots, mineurs, ports et docks, métaux, inscrits maritimes, moyens de transport) avait également décidé le chômage général malgré les. résultats acquis et pour donner toute son ampleur à la démonstration du 1° mai. |

Postérieurement à ces différentes décisions, la loi du 23 avril 1919 fut promulguée. La grande manifestation ouvrière semblait devoir être sans objet puisque son but principal était atteint. Cependant les militants des organisations persistèrent dans leur attitude et, au lieu de donner pour but au chômage général les revendications des huit heures, désormais acquises, ils réclamèrent l'application intégrale de la loi qui n’avait fait qu’énoncer un principe. L'ordre du jour, rédigé d'avance pour être proposé dans toutes les réunions organisées le 1er mai, disait d’ailleurs (1) :

CORASE Les travailleurs revendiquent l'application intégrale » de la journée de huit heures et proclament la nécessité de réor- » ganiser économiquement le pays par l application du programme » minimum de la C. G. T. ».

La journée du 1° mai 1919 fut marquée par un chômage à peu près général dans la France entière. À Paris, les cortèges de manifestants furent dissous par la police, on compta un tué et quelques blessés. Un chômage aussi absolu et des manifestations aussi passionnées peuvent sembler quelque peu exagérés à l’occasion

d’une revendication de pure forme; mais il faut remarquer que

le mouvement pour les huit heures était préparé bien avant le vote de la loi et qu’il n’était pas à tendances uniquement économiques. Il avait d’autres buts nettement politiques, parmi lesquels la démobilisation de l’armée et l’amnistie. pré.

Le vote de la loi de huit heures n’arrêta pas les revendications ouvrières, celles-ci changèrent simplement d’orientation. Comme la nouvelle loi ne prévoyait pas de date limite d'application, les organisations ouvrières s’employèrent à activer l'établissement des contrats permettant l'application des huit heures avant la mise en vigueur des règlements d'administration publique.

La Fédération des moyens de transports vota un ordre du jour (1) par lequel elle prenait acte que la pression exercée par la classe ouvrière sur le patronat et le Parlement avait abouti au vote de la loi sur la journée de huit heures. Elle regrettait que la date d'application n'ait pas été fixée dans la loi et décidait que les fédérations et les organisations feraient le nécessaire pour que la loi soit appliquée dans le plus bref délai.

Le troisième Comité National de la C. G.T. votait la résolution suivante dans sa séance du 26 maï (2) :

« Le Comité Confédéral National, approuvant le rapport du » bureau confédéral et de la commission administrative, leur » donne mandat d’assurer aux fédérations nationales l'appui de » la solidarité de l’action ouvrière pour briser les résistances » patronales et assurer l’application intégrale de la journée de » huit heures ou de la semaine de quarante-huit heures au maxi-

» mum dans toutes les branches de l’activité économique.

€. Il proteste contre l'exclusion dont ont été l’objet les tra- » vailleurs de la terre et les salariés de l'Etat, des départements. » et des communes. Il réclame pour eux l'extension de la législa- » tion des huit heures ainsi que le vote au plus tôt du projet de » loi déposé sur le même objet pour LS travailleurs de la mer. »

Depuis cetté époque toute l’activité des syndicats professionnels a été absorbée par la conclusion des accords entre organisations patronales et ouvrières et la principale revendication formulée demande la consécration de ces accords par les règlements d’administration publique prévus par la loi du 23 avril. Notons cépéndant la tendance de certaines organisations affliées à la C. G. T. pour lesquelles la revendication des huit heures n’était qu'un moyen de lutte destiné à fomenter des troubles et à préparer une révolution. Pour ces éléments extrémistes, d'ail leurs d'assez faible importance, le vote de la loi sur la journée de huit heures est apparu comme une catastrophe. Au Congrès National de la C. G.T., tenu à Lyon le 15 septembre 1919, cette question a été discutée avec âpreté. Les extrémistes reprochèrent aux secrétaires fédéraux leur collaboration avec le gouvernement et avec les industriels. M. Monmousseau alla jusqu’à dire : « Faut-il collaborer au relèvement économique du pays? Non, mille fois non. Pourquoi? Parce que la catastrophe économique produira la révolution; parce que nous serions des fous de laisser échapper - cette occasion unique de l'effondrement de la Société capitaliste » (1). é

Cette doctrine, repoussée d’ailleurs par le Congrès à une très

forte majorité montre toute la valeur du concours des militants de la C. G. T. dans l'élaboration de la loi sur la journée de huit heures. Il est permis d'espérer que la collaboration ouvrière dans l'application de cette loi donnera d'heureux résultats.

Dans cet exposé assez sommaire, nous nous sommes bornés à indiquer de quelle manière les revendications ouvrières au sujet des huit heures s'étaient fait jour et comment elles avaient abouti’ au résultat cherché après plus de trente ans d’efforts organisés. Il est bien évident qu’une lutte aussi longue n’a eu pour cause que l'opposition patronale. Les industriels, qui étaient surtout visés au début du mouvement, étant soutenus par les divers gouvernements qui se sont succédé, n’ont opposé qu'une résistance passive et il serait difficile de retracer les phases de leur opposition.

Quelques années avant la guerre, les revendications ouvrières étant devenues plus âpres et la résistance patronale s’affirmant irréductible, le Conseil supérieur du travail proposa de faire une enquête dans l’industrie au sujet de la réduction du travail le samedi. Cette enquête fut organisée par l'Office du travail avec le concours des Inspecteurs du travail (1). Les Chambres de commerce et les syndicats patronaux consultés furent à peu près unanimes à repousser la réduction proposée. |

Pendant la guerre, les revendications ouvrières étant suspendues ou tout au moins n’exigeant: pas de satisfaction immédiate, l'opposition patronale ne se manifesta pas d’une manière active. Cette opposition ne prit vraiment corps qué pendant les délibé-

rations de la commission mixte chargée de préparer le projet

(1) Bulletin du Ministère du Travail, 1913, p. 957 à,968.

gouvernemental sur la journée de huit heures. Les membres patronaux de la commission déposèrent un document important faisant ressortir la grave situation économique du pays et les pertes considérables subies. pendant la guerre (1). Ils signalaient «afin de dégager leur responsabilité, l'erreur économique qu’à leur avis on allait commettre ». Cependant les membres patronaux admirent qu’en face de l’évolution mondiale de la question, il ne serait pas sage de leur part de repousser le principe des huit heures et ils se déclarèrent prêts à discuter les modalités d’applica-

tion.

Cette évolution dans l’opposition a d’ailleurs été suivie par presque tous les chefs d'industrie ou par leurs représentants. ” Dès le dépôt du projet gouvernemental on ne signale guère d’opposition de principe. Les discussions à la Chambre et au Sénat en sont une preuve.

Signalons cependant que la Chambre de commerce de Lille

avait, en avril dernier, voté les résolutions suivantes (2) :

« Ea Chambre de commerce de Lille tient à protester contre » les projets de réglementation qui tendraient à réduire, dès main- » tenant, la durée du travail dans-toutes les industries et pour » toutes les professions. ï | » Elle estime que l'application d’une telle mesure serait inop- »-portune et constituerait un grave danger pour l’industrie françai- » se en même temps que le plus sérieux empêchement au relève-

» ment des régions dévastées.

(1) Rapport Godart, p. 10, (2) V. Journée Industrielle, 1% avril 1919.

» Aussi exprime-t-elle le vœu que si, malgré tout, le principe » d’une entente internationale venait à sanctionner obligatoire- » ment cette limitation, il soit fait exception pour les parties du » pays: qui ont été ruinées par la guerre si l’on ne veut pas com-

« promettre à tout jamais leur reconstitution ».

De même, au début de mai 1919, M. Oberthur, président de la Chambre de comimerce de Rennes, avait adressé un rapport aux membres des Chambres de commerce de Rennes, Fougères, Saint- Malo, Saint-Brieuc, Morlaix, Brest et Quimper, dans lequel il qualifiait la loi sur les huit heures de néfaste parce que devant faire perdre à la France plus du quart de sa productivité industrielle (1). Quelques mois plus tard, en août 1919, M. Oberthur adressait au gouvernement, au nom de la Chambre de commerce de Rennes, un rapport tendant à l’abolition légale et immédiate

de la journée de huit heures (2).

« L'universelle misère, écrivait-il, et toutes les souffrances » qu'on aurait pu éviter, si l'on consentait à être un peu plus » laborieux et simplement raisonnable, sont le fruit inéluctable » de la réduction légale de la journée de travail à huit heures. » Ayons le courage de reconnaître la faute commise et de la ré- » parer. Arrière les paresseux ! au travail les bons Français ! » Il appartient aux Chambres de commercé de faire entendre le » cri d'alarme et d'essayer de conjurer le désastre désormais

» imminent ».

Peu de temps après, le Conseil général d’Ille-et-Vilaine votait

(1) Zbidem, 10 mai 1919.

(2) Ibidem, 26 août 1919,

un vœu tendant à l’abolition pure et simple de la journée de huit heures.

Mais l'opposition patronale ne s’est pas, en général, manifestée d’une manière aussi absolue. Le principe de la réduction du travail a été admis et la discussion a surtout porté sur son application.

Les résolutions adoptées par les divers organismes patronaux demandaient ou bien une application de la journée de huit heures avec de larges paliers, ou bien une réforme moins générale et lifmitée à quelques groupes d'industrie.

L'assemblée des présidents des Chambres de commerce, dans

son assemblée tenue en avril 1919,a émis le vœu suivant (1)

« Tout en admettant la possibilité d'arriver à la réduction de

» la durée des heures de travail dans l’industrie, l'assemblée con-

sidère comme très dangereux au point de vue national de fixer

dès aujourd’hui cette durée à huit heures. s

« … Demande que, si elle doit être envisagée pour répondre » aux suggestions des puissances alliées et du gouvernement » français, les modalités en soient discutées dans chaque industrie, » méthodiquement, de manière à éviter les conséquences désas- » treuses qui ne manqueraient pas de résulter d’une décision

. 4 V » uniforme et prématurée ».

La Confédération nationale du commerce, en donnant le résultat du vaste referendum auquel elle avait procédé sur la journée

de huit heures déclarait (2) : « Des réponses qui lui sont actuelle-

(4ÿ V. I, 0, S.ino 114.

ment parvenues.. 1l ressort d’une façon très nette que la majorité des industriels et commerçants français ne sont pas, en principe hostiles à la réduction des heures de travail, mais qu’ils la jugent dans les circonstances actuelles, inopportune et funeste à l'intérêt du pays ». |

iLa Chambre de commerce de Bourg, après s’être prononcée contre l'application immédiate des huit heures a transmis aux pouvoirs publics copie d’une délibération. d’après laquelle elle

se montrait adversaire de tous les projets de réalisation de cette ré-

forme qui ne tiendraient pas compte strictement des besoins de

main-d'œuvre du pays, de son désarroi économique et de la situation des industries des régions libérées (1).

La Chambre de commerce de Rouen, tout en admettant le principe de la réduction à huit heures par jour de la durée du travail effectif des ouvriers et employés des entreprises de l’industrie et du commerce, a émis le vœu (2) «que la loi réduisant

à huit heures la durée du travail quotidien ne soit appliquée en

France qu’à la condition qu’elle ait déjà été mise en vigueur

dans tous les pays de grande production. ; qu'il soit formellement convenu que dans tous les pays, le travail à plusieurs équipes, exception faite des industries à feu continu, sera formellement interdit, cette précaution étant indispensable pour empêcher l’agriculture et l’industrie françaises d’être écrasées par leurs concurrents étrangers qui trouveraient la main-d'œuvre

nécessaire pour instituer le travail à plusieurs équipes ».

© (4) V. Journée Industrielle, 17 avril 1919. (2) Tbidem, 30 avril 1919.

La Chambre de commerce de Valenciennes a demandé que toutes les Chambres de commerce de France soient consultées.

en ce qui concerne l’application de la loi de huit heures (1).

Le Comité républicain du commerce, de l’industrie et de l’agriculture s’est engagé dans la même voie (2). Son Conseil de direction « après avoir procédé à une enquête auprès de toutes ses sections, c'est-à-dire en fait auprès de la très grande majorité des représentants autorisés du commerce et de l’industrie, estimant que les causes principales de la vie chère sont notamment... la diminution des heures de travail.…., considérant qu’il est de toute première urgence, dans les circonstances actuelles, de rechercher et d'appliquer tous les moyens de nature à provoquer: une diminution du prix des denrées alimentaires, des matières premières nécessaires à l’industrie et des produits fabriqués

nécessaires à la reconstitution industrielle du pays...

» Emet le vœu... que dans un intérêt national supérieur, le Gouvernement entame avec les organisations patronales et ouvrières, des pourparlers à l'effet de surseoir provisoirement à l'application de la loi des huit heures, quelque justifiée que soit cette loi ».

Le Comité directeur de l'Office des transports des Chambres de: commerce du Sud-Est a voté au mois d'août 1919 le texte suivant (3): :

« Le Comité, considérant qu’au moment où le régime normal

(1) Tbidem, 9 mai 1919. ( (2) Ididem, 30 juillet 1919. Le Journal, 18 août 1919. (5) V. Journée Industrielle, 1 août 1919.

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