‹ La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en ÉgypteChapitre 26 sur 93 · La Vigie de Persée · texte numérisé non relu

La Vigie de Persée

Hérodote rapporte que « les Ioniens n'attribuaient le nom d'Egypte qu'au seul Delta, depuis le lieu appelé la Vigie de Persée jusqu'aux Tarichées de Péluse » (1). Strabon a mentionné aussi la Vigie de Persée et de plus en a indiqué le site : « Après la bouche bolbitine s'étend une longue pointe sablonneuse et basse, appelée Agnou Kéras; viennent ensuite la Vigie de Persée et le Mur des Milésiens » (2). La bouche bolbitine, aujourd'hui bouche de Rosette, n'était que la seconde du Nil à l'ouest, la première étant la canopique. Gomme il ressort du texte d'Hérodote que les Ioniens entendaient par Egypte tout le Delta, c'est-à-dire tout l'espace compris entre la branche canopique et la branche pélusienne^ l'opinion générale est que la Vigie de Persée signalée par lui n'est pas celle qu'indique Strabon, qu'elle doit être cherchée tout à fait à l'ouest (3), et plus précisément* au cap d'Abouqîr, entre l'ancienne bouche canopique et la moderne Alexandrie (4). Cette opinion est très vraisemblablement une erreur.

Tout d'abord il serait étrange qu'il eût existé dans l'antiquité, à une distance relativement aussi courte, — à peine cinquante kilomètres, — deux localités portant le même nom, et un nom aussi singulier; il le serait encore davantage que le nom attaché à un endroit déterminé par une légende ait cessé de lui être attribué pour passer à un autre. En outre Strabon, qui s'est maintes fois référé à l'œuvre d'Hérodote (5),

(i) II, i5. — (2) Strabon, XVII, i. 18. — (3) Rennel, Géographie System of Herod . , p. 022. — (4) Stein, ad Herod., II, i5.3.

(5) Les références sont si nombreuses que je puis seulement renvoyer aux Index des éditions de Strabon; et encore est-il vraisemblable que ce

n'aurait pas manqué, semble-t-il, de faire allusion à l'un ou à l'autre de ces phénomènes. Dans cette conjoncture c'est à Strabon que nous devons nous fier de préférence : il vivait à une époque où la connaissance de la contrée était beaucoup plus complète et répandue, et sa qualité d'ami, de compagnon du préfet d'Egypte iElius Gallus le mettait à même de puiser à des sources plus sures. Si maintenant nous nous reportons au texte d'Hérodote, la méprise que celui-ci a commise n'est pas inexplicable. Notons d'abord que dans le passage en question il détermine l'élendue du Delta le long de la mer par les deux localités qui, d'après les Ioniens, en étaient l'une le plus à l'ouest, l'autre le plus à l'est. Pourquoi ceux-ci ne nommaient-ils pas Canope et Péluse? C'est que, suivant le témoignage formel de notre auteur (1), ils considéraient comme appartenant à la Lybie et à l'Arabie tout ce qui se trouvait a Vest et à h V ouest du Nil ; or Canope était à l'ouest de la branche canopique, et Péluse à Vest delà branche pélusienne, donc en dehors du Delta. Cette considération doit empêcher de rechercher la Vigie de Persée près d'Abouqîr, qui est encore un peu plus à l'ouest que le site de Canope, en même temps qu'elle nous oblige à placer les Tarichées de Péluse à l'ouest de la branche pélusienne. Si les Ioniens ne pouvaient pas considérer Canope comme faisant partie du Delta, quelle était donc de ce côté, et le plus près de la mer, la première ville à nommer? Justement, — etceciest capital, — entre le site de l'ancienne Canope et la branche bolbitine, dans cette bande de terre ou plutôt de dunes derrière laquelle s'étend le lac d'Edkou, l'antiquité ne paraît en avoir connu aucune, même à l'époque romaine. La première que l'on rencontrait de l'ouest à l'est était Bolbitiné, mentionnée par Hécatée (2). Mais Bolbitiné, aujourd'hui Rosette, ne se

géographe tient compte parfois des données d'HÉRODOTE sans le nommer (cf. ci-dessus p. 52, note 6).

(i)II, i5-i7.

( M Hécatée de Milet, fragm. 285, dans Muller-didot, Fragmenta h', ne. graec, l, p. 20.

trouvait pas au bord de la mer (1). Plus au nord le Nil s'échappe, en faisant un coude vers l'ouest, à travers une longue langue de terre formant promontoire : c'est la pointe nommée Agnou Keras par Strabon, près de laquelle on rencontrait l'Echauguette ou Vigie de Persée. Voici dès lors ce qui s'est passé. Hérodote a su que les Ioniens bornaient l'Egypte à l'espace compris entre les branches canopique et pélusienne; il a su d'autre part que la localité jugée par eux la plus occidentale était, le long de la mer, la Vigie de Persée, et la plus orientale les Tarichées de Péluse; comme les Tarichées de Péluse étaient manifestement près de la bouche pélusienne, il a cru, en tout cas il s'est exprimé de façon à faire croire que la Vigie de Persée se trouvait, à l'ouest, tout près de la branche canopique.

Il résulte de cette méprise qu'Hérodote n'a pas vu la Vigie de Persée. On remarquera en outre qu'il n'en a fait mention qu'en rapportant une théorie géographique attribuée aux Ioniens. On ne voit pas non plus pourquoi il aurait fait un voyage particulier vers cette localité, située en dehors de tout itinéraire n'empruntant pas la bouche bolbitine. Son silence sur le Mur des Milésiens, tout proche de là, et qui méritait à tout le moins une mention comme ayant été un des plus anciens établissements grecs en Egypte (2), est de nature à lui seul à nous convaincre qu'il n'a pas visité ces parages.

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