VI
(6) Voir ci-dessus, note 3. La coudée de Samos, égale à o m. 525 (voir cidessus, notes 2 et 3), détermine un stade de 210 mètres.
n'est guère possible : il a eu en vue le pied attique de0m296 en usage depuis la réforme de Solon, et rapidement adopté par la majorité des pays helléniques (1). C'est pourquoi l'on con sidérera ici le stade de 177m60 comme celui auquel Hérodote s'est référé en établissant ses mesures.
A ce compte, la distance d'Héliopolis à Thèbes (4860 stades) serait, d'après notre auteur, de plus de 863 kilomètres, et la distance de Thèbes à Eléphantine (1800 stades) de près de 320. Or, dans la réalité, il y a tout au plus 730 et 220 kilomètres. La différence est considérable. Toutefois ces évaluations erronées d'Hérodote ne sauraient autoriser aucun doute sur la réalité de son voyage dans la Haute Egypte.
D'abord revendiquât-il pour lui-même la responsabilité de ces mesures, l'argument serait sans valeur. On a remarqué plus haut que le compte par stades n'est qu'une évaluation indirecte fondée sur la durée d'un voyage (2). Or la durée d'un voyage n'est pas seulement déterminée par la longueur effective du parcours, mais par une foule de contingences,
— état de l'atmosphère, nature du pays et de la route, mode de transport et autres conditions, — dont l'influence ne peut être fixée avec une précision suffisante. C'est pourquoi les mesures inexactement indiquées par Hérodote pour la Haute Egypte, — et elles ne sont pas plus exactes pour le Delta (3),
— ne prouvent pas, affirmàt-ilen être l'auteur, qu'il ait voulu nous imposer en déclarant être allé jusqu'à Eléphantine.
Mais on peut démontrer qu'elles ne lui sont pas imputa-
(i) Sur le pied attique et sa diffusion cf. Njssen, 1.1., p. 835, 876 sqq., 889-890. On peut encore observer qu'HÉRODOTE, pour donner une idée exacte de la valeur des impôts levés dans les Etats de Darios, les ramène au « talent euboïque » (III, 95;. Or ce talent se fonde justement sur le pied (cubique) de o m. 296 de côté (cf. Nissen, 1.1., p. 87.5), c'est-à-dire sur la longueur du pied qui détermine le stade de 177 m. 60. — Tout à fait au début le pied solonien était de o m. 297. — (2) Voir ci-dessus, p. io/f, n. 2.
(3) Ainsi pour la longueur de l'Egypte le long de la mer (II, 6), pour la distance de la mer à Héliopolis par le milieu des terres (II, 7), etc. Voir Wiedemann, Herodots zweites Bach, p. 64, 65 ; toutefois M. Wiedemann compte, sans en donner la raison, 1 85 mètres au stade. On considère ce stade de i85 mètres comme celui de l'époque ptolémaïque (et romaine) (pied de o m. 3o833); cf. Nissen, 1.1., p. 835, 838, 880.
blés, que le nombre de journées de route, dont il a sans doute déduit un nombre déterminé de stades, ne provient pas de sa propre expérience. La durée de neuf jours attribuée au voyage d'Héliopolis à Thèbes est très surprenante. Aujourd'hui le même trajet, qui est de 730 kilomètres, ne saurait, dans les meilleures conditions, être effectué à la voile en moins de treize jours. La marche n'est pas rapide. Assurément le vent du nord, surtout pendant la saison de la crue, souffle ordinairement avec force, mais le courant neutralise une bonne partie de ses effets, et il y a parfois des journées et des journées de calme. En outre il n'est pas généralement possible de naviguer pendant la nuit. En effet, toute curiosité de touriste mise à part, des bas fonds et des îlots encombrent le lit du fleuve, dont le niveau change constamment, plus ou moins, suivant la saison. Le jour, la transparence ou la teinte des eaux permet d'apercevoir à temps les obstacles, mais il faut s'arrêter peu après le coucher du soleil (1). Hérodote a fait comme tout le monde. Au livre VI, 86, il attribue à la route parcourue sur mer en un jour la
(i) Caillaud, ayant été obligé de revenir précipitamment d'Assouân au Caire, voyagea de jour et de nuit, mais au prix des plus grandes difficultés. « Le [8 septembre 1820] au soir, nous étions à la vue d'Aboutyg. Un fort courant nous entraîna dans un faux canal, au milieu du Nil, où il n'y avait guère que trois pieds d'eau... La nuit nous surprit, et malgré nos efforts, nous ne pûmes nous tirer de ce mauvais pas. .. Nous commencions à craindre de ne plus pouvoir en sortir, les eaux pouvant baisser d'un moment à l'autre. Le 9, à la pointe du jour, nous nous mîmes à l'ouvrage ; il fallait retourner à l'endroit d'où le courant nous avait amenés dans la nuit : nous portions une amarre à un pieu que nous plantions dans la vase, et nous tirions dessus. Après quatre heures d'un travail pénible, nous parvînmes à nous remettre à flot. Sortis d'un courant, nous retombâmes bientôt dans un autre : nous n'avions point de vent qui nous favorisât, plus de rames pour nous retenir, car nous les avions brisées la nuit précédente... Il nous restait un médréh, dont nous nous servîmes comme de piquet : nous achevâmes de rompre nos cordes en tirant sur ces amarres pendant six heures. Enfin nous nous retirâmes des sables, après avoir éprouvé quelques avaries à la proue de notre barque. Le 10, nous passâmes devant Syout, où nous vîmes les débris d'une très grosse djerme qui avait échoué quelques heures auparavant, et dont le rays reçut, à son arrivée à Boulâq, cent coups de bâton sous la plante des pieds. Depuis Assouàn jusqu'à Syout, je comptai jusqu'à cinq de ces bâtiments naufragés en deux mois b. Voyage à Méroé et au fleuve Blanc, I, p. 282-283).
longueur de 700 stades, et, séparément, à la route de la nuit la longueur de 600 stades: c'est un total de 1300 stades en vingt-quatre heures. Or, au livre II, 9, la longueur attribuée à un jour de voyage sur le Nil n'est que de 540 stades. La comparaison des chiffres, comme celle des unités de temps, montre qu'il s'agit, dans ce dernier cas, d'une navigation de jour, non de jour et de nuit. Toutefois la voile n'est pas le seul moyen de propulsion, même sur le Nil, et si l'emploi continu des rames n'est pas à la portée de quiconque, du moins n'a-t-ii rien en soi d'impossible. Ce que l'on ne fait pas aujourd'hui, — les gens pressés disposant de moyens plus efficaces, — pouvait être en usage autrefois, et, doit-on ajouter, le fut sûrement. A l'époque d'Hérodote l'Egypte était soumise aux Perses, une garnison perse était établie à Eléphantine, des fonctionnaires perses résidaient certainement dans quelques villes de l'intérieur ; or on sait la vigilance de l'administration perse et le soin qu'elle prenait toujours d'avoir des courriers rapides, tels ces angares qui, sans s'arrêter ni jour ni nuit, portaient aux extrémités de l'empire les ordres du Grand Roi (1). En Egypte, où la seule voie pratique est le fleuve, il n'est pas douteux que les courriers du gouvernement se transportaient plus rapidement que les simples particuliers, et que, pour aller d'Héliopolis à Thèbes, il ne leur fallait pas plus de neuf jours. Qu'Hérodote ait voyagé aussi vite, comme on a été porté à le penser (2), c'est peu probable ; il est beaucoup plus vraisemblable qu'il a employé le mode de navigation usuel, c'est-àdire à la voile seulement, et non le système extrêmement coûteux, exceptionnel, employé par les courriers du gouvernement. Il nous a fait connaître la distance officielle entre le Delta et Thèbes, sans songer à son propre voyage nécessairement interrompu par des escales, pas plus qu'un touriste, pour évaluer la durée du voyage d'une ville à une autre, ne se réfère aux moyens de communication les moins
(i) Hérod., VIII, 98. Cf. Eschyle, Agamemnon, v. 282.
(2) C'est l'opinion de Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 69.
rapides et ne fait état du temps passé aux points intermédiaires. Ce ne sont pas là de simples présomptions. L'historien assure que Sais est à vingt jours d'Éléphantine (1) ; or, si nous considérons que, d'après lui, neuf jours suffisaient pour aller d'Héliopolis à Thèbes, c'est-à-dire pour parcourir 4860 stades, qu'à ce compte les 1800 stades qui séparent Thèbes d'Eléphantine représentent trois jours un tiers, que d'autre part le voyage de Sais à Héliopolis dans les mêmes conditions ne demandait sûrement pas plus de deux jours, nous arrivons à ce résultat qu'il fallait non pas vingt jours, mais moins de quinze pour se rendre de Sais à Eléphantine. Cette différence dans les évaluations d'une même distance prouve deux choses : d'abord qu'Hérodote a consigné dans les deux cas non les résultats de calculs personnels, mais des informations qu'il a recueillies de sources différentes ; en second lieu que, dans l'opinion des gens de Sais, neuf jours ne suffisaient pas normalement pour aller d'Héliopolis à Thèbes. Ainsi les distances dont il est ici question n'ont pas été mesurées directement par lui, il n'en saurait être rendu légitimement responsable, par conséquent leur inexactitude ne fournit absolument aucun argument contre la réalité de son voyage dans la Haute Egypte.
§ II. Absence de vents provenant du Nil.
En naviguant, Hérodote a été vivement frappé d'un fait qu'il a consigné deux fois dans son ouvrage : seul de tous les fleuves le Nil ne produit pas de brises (2). Et tout aussitôt l'on s'écrie: « Quiconque a navigué sur le Nil et a senti les brises vivifiantes du désert reconnaîtra que ce renseignement est faux » (3). Seulement le sens du passage n'a pas été compris. Hérodote n'ignorait pas qu'il y a de fortes brises sur le fleuve ; s'il l'avait ignoré, on pourrait se demander s'il
(i) II, 175 : « On fit venir les plus grandes pierres de la ville d'Eléphantine, qui est à vingt jours de navigation de Sais. » — (2) II, 19, 27. — (3) Sayge, Herodotos /-II/, p. i35, n. 1.