‹ La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en ÉgypteChapitre 57 sur 93 · III. 4°. LARGEURS MAXIMA ET MINIMA DE LA VALLEE · texte numérisé non relu

III. 4°. LARGEURS MAXIMA ET MINIMA DE LA VALLEE

Il n'en est pas moins vrai qu'il ne paraît pas avoir fait luitnême directement et à travers la dérive du fleuve le trajet d'une chaîne à l'autre. En effet il a passé très rapidement dans cette « partie étroite » de l'Egypte : la seule localité qu'il y ait nommée est « la ville d'Hermès » (Hermopolis) (1), et encore est-il peu vraisemblable qu'il se soit rendu dans cette cité, distante de 6 kilomètres du Nil (2). En outre, en s'exprimant comme il l'a fait : « La plaine située entre les deux montagnes m'a paru être de deux cents stades », il laisse bien entendre que c'est au jugé qu'il en a estimé la largeur tandis qu'il remontait le cours du Nil. Il faut voir là déjà une condition assez défavorable pourobtenir quelque précision dans les mesures : si, lorsqu'on visite un pays pour la première fois, on a tendance à y évauler les distances effectuées d'une manière excessive (3), a fortiori la même tendance se manifeste-t-elle quand l'œil doit suppléer en partie à cette estimation.

Cette condition défavorable s'aggrave encore du fait que la perspective est en Egypte assez particulière. L'atmosphère y étant, surtout en été, d'une limpidité extrême, les objets

qu'HÉRODOTE n'a eu en vue, en disant [xouvov AlyÛTrrou opoç touto to ÛTtèp Méjiçtoc, que le plateau de la chaîne libyque avoisinant Memphis, et sur lequel s'élèvent, proches les unes des autres, les pyramides de Dahchoûr, de Saqqarah, d'Abousîr et de Gizeh, c'est une opinion sûrement erronée. La même expression to ô'poç to Û7cèp Méjxqptoç se rencontre ch. i5o, où elle désigne, comme on l'a fait remarquer plus haut (voir p. i32, n. i), non la chaîne libyque limitée aux environs de Memphis, mais toute la chaîne au sud du Delta, l'expression chaîne libyque étant regardée par Hérodote comme impropre (voir plus haut, page 129 et note 1). Au reste la justesse de cette interprétation est rendue évidente par le chap. 8, où il est dit que la montagne d'Egypte du côté de la Libye, dans sa partie parallèle à la montagne arabique (c'est-à-dire toute la chaîne libyque à partir du Delta) est recouverte de sable ('I/àpLjjuo xaTscXu^évov). Ainsi disparaît en grande partie l'inexactitude qui lui est prêtée: si le sable n'est que relativement rare sur la chaîne arabique, il recouvre au contraire pour ainsi dire toute la chaîne libyque et descend jusqu'à la lisière des terres cultivées.

(1) II, 67. — (2) Voir, dans le chapitre suivant, l'article concernant Hermopolis.

(3) La constatation en a été faite notamment par Leake à propos de certaines mesures rapportées par les anciens. Voir à ce sujet plus haut, page io4, note 2 (lignes 12 sqq. de cette note dans la p. io5).

même éloignés y apparaissent avec une extraordinaire netteté, qui les fait voir d'abord beaucoup plus rapprochés qu'ils ne sont. Le voyageur bientôt se rend compte du phénomène et tente plus ou moins consciemment de réagir contre l'illusion : il doit s'habituer à faire intervenir dans l'appréciation de l'éloignement des choses inoinsl'imprécision de leurs formes que la diminution relative de leur masse. L'exactitude dans l'évaluation des distances au jugé dépend donc en Egypte à la fois de la plus ou moins grande habitude que l'on a de cette perspective et de l'idée que l'on se fait de la grandeur de l'objet. Sous ce double rapport Hérodote devait être conduit à l'exagération. Non-seulement, comme on l'a dit, son voyage en Egypte fut d'assez courte durée, mais encore c'est au début de son séjour dans la vallée du Nil qu'il entreprit d'en visiter le sud (1) : à ce moment, suivant toute vraisemblance, son œil n'était pas encore suffisamment adapté à l'optique spéciale du pays, et, en quelque sorte dérouté par une expérience imparfaite, se défiait outre mesure, dans l'appréciation de l'éloignement, de la netteté de la vision. La tendance à l'exagération dut être alors d'autant plus forte qu'à ce défaut d'habitude s'ajoutait chez le voyageur une haute idée de la grandeur des objets, pyramides ou autres monuments, aperçus de loin, et dont il devait juger d'après ceux qu'il avait pu approcher. C'est en effet le caractère grandiose, gigantesque des constructions qui le frappa. Grand, affirme-t-il, était le temple d'Isis à Busiris, grands le temple d'Héphaestos et celui d'Isis à Memphis ; grand le temple d'Artémis à Bubastis, grand le temple de Zeus à Thèbes, grand le palais royal de Sais (2) ; des statues colossales se dressaient devant le temple de Persée à Ghemmis, devant le

(i) On montrera dans le dernier chapitre (Conclusions: Itinéraire) qu'HÉRODOTE n'a visité la majeure partie du Delta qu'après la Haute Egypte.

(2) Voir Hérod.,II: pour le temple d'Isis à Busiris, 5g; le temple d'Héphaestos à Memphis, 99; le temple d'Isis à Memphis, 17G; le temple d'Artémis à Bubastis, i38; le temple de Zeus à Thèbes, it\'6 ; le palais royal de Sais, iG3.

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