‹ La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en ÉgypteChapitre 58 sur 93 · III. 4°. LES LARGEURS MAXIMA ET MINIMA DE LA VALLEE · texte numérisé non relu

III. 4°. LES LARGEURS MAXIMA ET MINIMA DE LA VALLEE

temple d'Héphnestos à Memphis (1) ; des obélisques colossaux s'élevaient à Héliopolis; colossaux étaient le naos du temple de Léto à Buto et celui qu'on voyait à l'entrée du temple de Sais (2); les arbres mêmes, sur le chemin qui conduisait du temple d'Artémis à celui d'Hermès à Bubastis, étaient « hauts comme le ciel » (3). Il a déclaré encore que « les pyramides sont d'une grandeur qui dépasse toute expression », et que « chacune d'elles peut entrer en parallèle avec les plus grands monuments de la Grèce » (4); il a pris soin de détailler le travail inouï nécessité par la construction de l'une d'elles (5); il s'est complu à montrer que « les pyramides mêmes étaient surpassées par le labyrinthe » (6), que le labyrinthe pourtant était encore moins « étonnant » que le lac de Mœris, ce lac immense creusé de mains d'hommes, au milieu duquel il a signalé deux colosses hauts, avec leur piédestal, d'un stade tout entier (7) ; en un mot il a « parlé si longuement de l'Egypte parce que pas une contrée au monde ne présente tant d'ouvrages admirables et au-dessus de toute expression » (8). On comprend donc que, convaincu à ce point du caractère gigantesque des constructions égyptiennes, il ait, en l'absence de repères précis, attribué un éloignement excessif aux objets dont son imagination outrait la masse jusqu'à l'énormité.

Une dernière raison vient, non pas s'ajouter seulement aux précédentes, mais les corroborer : raison d'autant plus forte qu'elle s'infère directement du texte même par lequel l'historien fait connaître ses estimations erronées. « Après Héliopolis, le pays dans la mesure où il appartient à l'Egypte n'est pas considérable; mais jusqu'à quatre jours de navigation l'Egypte proprement dite n'a pas beaucoup de largeur. .., il m'a paru qu'elle avait deux cents stades, pas davantage » (9).

(i) Voir Hérod., II : pour les statues du temple de Persée à Chemmis,Qi ; celles du temple d'Héphaestos à Memphis, no, 176.

(2) Voir Hérod., II: pour les obélisques d'Héliopolis, ni ; pour le naos du temple de Léto à Buto, i55 ; pour le naos du temple d'Athènaà Sais, 175.

(3) II, i38 : Ssvopsa oùpavo^xca. — (4) II, i48- — (5) La pyramide de Chéops, II, 124-120. - (G) II, 148. — (7) II, 149. — (8) II, 35. — (9) II, 8.

Que signifient ces restrictions, que signifie cette insistance: « dans la mesure où le pays appartient à l'Egypte il est étroit », — « l'Egypte proprement dite n'est pas large » ; — «. elle n'a pas plus de deux cents stades », sinon que du temps d'Hérodote l'opinion la plus commune était qu'en effet l'Egypte avait, au-dessus d'Héliopolis, une grande largeur, et qu'une telle opinion était regardée par lui comme incompatible avec la réalité (1) ? De toute évidence nous sommes ici en présence de la théorie que l'on a eu l'occasion d'établir plus haut, suivant laquelle l'Egypte, bornée au sud-est par la mer Rouge, s'étend de plus en plus en largeur à mesure qu'elle remonte vers le sud (2). Assurément cette théorie est beaucoup moins traitée — et maltraitée — par notre auteur que celle qui faisait du Nil la limite de l'Asie (3) : ce n'est pas là une preuve qu'elle ait été moins répandue; il faut même penser tout le contraire : on aura une claire explication de ce fait en observant que la première fut avant tout celle des Égyptiens, la seconde celle exclusivement des Grecs, et plus particulièrement des Ioniens (4). Hérodote, se conformant scrupuleusement à l'oracle de Zeus Ammon, n'a voulu voir dans l'Egypte que la terre arrosée depuis Eléphantine par les eaux du Nil (5) ; mais si la théorie commune n'a pas pu tenir en échec son opinion fondée sur un décret divin, si même celle-ci ne paraît présenter aucun

(i) 'Qç eivat Aiyùxrou — èor! oteivy) Aïyu7troç èovaa — aràSioi [xàXicrTa... ôctjxoffi'wv où uXéouç. Évidemment il n'y a pas ici une allusion à la théorie qui réservait le aom d'Egypte au Delta (II, iôj, car elle n'a rien à voir avec la largeur de l'Egypte au-dessus du Delta.

(2) Voir plus haut, pages 126-128.

(3) La théorie du Nil séparant l'Asie de la Libye est prise à partie avec vivacité II, i5, 17, IV, 45, tandis qu'à la théorie de l'Egypte bornée au sudest par la mer Rouge il n'est fait que quelques allusions (IV, 89 et II, 8). Voir sur ce dernier point plus haut, pages 127, 128, note 1.

(4) Sur l'attribution de la première théorie aux Egyptiens voir plus haut, page 127 ; la seconde est formellement prêtée aux Ioniens II, i5-i 7 ; d'après ces derniers textes ce sont bien les Ioniens qui sont pris à partie encore au chapitre 45 du livre IV. Quant au ton différent que prend la critique d'HÉRODOTE suivant qu'elle s'applique aux propos des indigènes ou aux rapports des Grecs, voir plus haut, page 1 23, note 3(fin), et page 124, n. 1.

Page 1