CHAPITRE I. DUREE DU VOYAGE D HERODOTE
l'Egypte de la fin de juillet à la fin d'octobre n'aperçoit qu'une vaste plaine liquide, d'où émergent les villes et les bourgades, et que découpent en un bizarre échiquier les levées jetées entre les unes et les autres. Même lorsque le fleuve est rentré dans ses limites normales, des nappes d'eau persistent çà et là, et forment des marécages que le soleil met jusqu'à deux et trois mois à dessécher.
Hérodote a parlé des principales phases du régime du grand fleuve. « J'avais à cœur, dit-il, d'apprendre des Égyptiens (1) pourquoi le Nil, commençant à grossir à partir du solstice d'été, croît pendant cent jours, et pourquoi, après avoir crû pendant ce nombre de jours, il se retire et baisse au point de rester petit l'hiver tout entier jusqu'au retour du solstice d'été ». Il faut observer qu'il ne prétend point avoir été le témoin oculaire de ces différentes phases : on peut montrer que, suivant toute vraisemblance, il n'en a vu qu'une partie.
Il ne s'est manifestement pas trouvé en Egypte au moment où le Nil commence à grossir, ni pendant la période antérieure au débordement du fleuve, c'est-à-dire avant la fin de juillet. S'il s'y était trouvé, il n'est pas certain qu'il eût signalé le phénomène, pourtant curieux, du début de la crue, à savoir la coloration franchement verte suivie bientôt de la coloration rouge-sang des eaux (2) ; mais puisqu'il a cité les
(i) II, 19 : « Quant à la nature du fleuve, je n'ai rien pu en apprendre des prêtres ni de personne autre. Pourtant j'avais à cœur, etc. » Il faut comprendre : « de personne autre parmi les Egyptiens », car les Grecs, d'après le début du chapitre suivant, avaient imaginé de la crue du Nil, « pour se faire valoir », des explications que notre auteur juge absurdes.
(2) Wiedemann, Herodots zweites Bnch, p. 100 : a Hérodote donne remarquablement peu de détails dans la description de la marche de l'inondation. C'est ainsi qu'il passe complètement sous silence l'extraordinaire changement de couleur qui s'y produit. » Mais, en principe, l'on ne doit qu'avec une extrême prudence tirer argument des omissions de notre auteur dans la partie purement descriptive de son ouvrage. Si je fais état de l'omission des fêtes du Nil, c'est qu'HÉnoDon; a décrit systématiquement et avec un numéro d'ordre les principales fêtes religieuses de l'Egypte, et que celles du Nil paraissent bien avoir compté parmi les plus caractéristiques et les plus généralement célébrées.
HÉRODOTE ET LA PERIODE \NTERIEURE A L'iNONDATION 7
principales fêtes religieuses des Égyptiens (1), il n'eût pas manqué, semble-t-il, tout au moins de mentionner celles qui se célébraient en l'honneur du dieu Nil à l'occasion d'un événement si impatiemment attendu. Ces fêtes ne sont pas directement attestées pour l'époque d'Hérodote, mais nous savons qu'elles avaient lieu dès la plus haute antiquité, et qu'elles existaient encore au temps d'Héliodore; la tradition n'en est pas aujourd'hui complètement perdue (2). Non-seulement notre auteur n'a pas parlé de ces fêtes bruyantes, mais même à peine le Nil apparaît-il comme un dieu dans son ouvrage (3). Sur les particularités de cette période, — le fait est très remarquable, eu égard aux données relativement nombreuses et exactes qui concernent la période de l'inondation, — il ne nous donne guère qu'un seul renseignement, et ce renseignement est faux. « Quand le Nil, dit-il, se met à croître, les fossés et les lagunes situés près des bords commencent à se remplir par l'infiltration des eaux ; dès qu'ils sont pleins, aussitôt ils fourmillent tous de petits poissons » (4). La raison du fait ne lui paraît pas malaisée à découvrir : ces poissons proviennent des œufs enfouis dans le limon séché de l'inondation précédente (5). L'explication n'a pas plus de valeur que le fait n'a de réalité. Le Nil ne s'étend pas par infiltration ; bien plus, ce ne sont pas généralement les parties du sol immédiatement proches du fleuve qui sont couvertes les premières: les poissons arrivent par les canaux qui amènent les eaux elles-mêmes (6). Hérodote a parlé ici de particularités dont il n'a pas été le témoin oculaire.
Qu'il ait vu l'Egypte au temps de l'inondation, c'est ce qu'il
(i) II, 59-63.
(2) Voir sur ces fêtes C. Sourdille, Hérodote et la religion de V Egypte : comparaison des données.., p. 201. Pour les superstitions actuelles qui se rattachent au début de la crue, voir Lane, Manners and Customs of the modem Egyplians, éd. E. Rhys (Everyman's Librarij n° 3i5j, p. /190-496. Cf. Palanque, Le .Vit à l'époque pharaonique, chap. I, §§1 et 2.
(3) Voir C. Sourdii.le, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données.., p. 199. — (4) II, 93. — (5) Ibid.
(6) Sur ce dernier point cf. A. H. Sayce, The ancient Empires of the East. Herodotos /-///. p, 174,'n. 6; Wiédemann, Hérodote zwei tes ZJ//c/t,p.38i.
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est impossible de nier. « Quand le Nil a débordé sur la contrée, on ne voit que les villes qui émergent, tout à fait semblables aux îles de la mer Egée. En effet, pour le reste l'Egypte devient une mer: seules émergent les villes. Tant que l'inondation a lieu, on ne navigue plus par les différents bras du fleuve, mais par le milieu de la plaine. En remontant [alors] par bateau de Naucratis à Memphis, la navigation se fait par les pyramides mêmes (1) : ce n'est pas la navigation [usuelle], qui a lieu parla pointe du Delta et [la ville de]Kerkasore. En venant par bateau de la mer et de Ganope à Naucratis par la plaine, on passe par Anthylla et la ville d'Archandros ». Suivent quelques mots sur ces deux villes (2). Ce texte est certainement inspiré par une vue directe du
(i) Ce qu'HÉRODOTE ne dit pas, mais ce qu'il faut bien entendre, c'est que l'inondation permettait normalement aux embarcations de circuler, non pas à volonté sur cette sorte de mer, mais sur les canaux, qui alors devenaient navigables. En effet, outre que la profondeur des eaux sur les champs inondés est fort variable, les différents bassins étaient alors, comme aujourd'hui, nécessairement entourés de levées de terre, et ces levées ne pouvaient livrer passage aux baris qu'aux endroits où les coupait le canal qui les faisait communiquer entre eux et avec le fleuve. Voici ce que M. Pétrie dit au sujet de la navigation décrite par Hérodote de Naucratis à Memphis par les pyramides : « Il était possible de remonter de Naucratis à Memphis par un canal sans passer par la pointe du Delta et par Cercasore... Le texte suggère ave z force que la ville était située sur un canal et non sur le fleuve, puisqu'il y est dit qu'on pouvait passer de Naucratis à Memphis par les pyramides ou plutôt le long des pyramides mêmes. Ceci se rapporte clairement au canal qu'on peut voir encore courir juste au-dessous du plateau des pyramides, distinct du cours ordinaire du Nil... L'ancienne ligne décrite, par laquelle les Grecs faisaient voile de Naucratis à Memphis par les pyramides est toujours visible et presque toute utilisée comme canal encore aujourd'hui. La route grecque durant le bas Nil, quand il n'y avait pas assez d'eau dans le canal pour un vaisseau, doit avoir été de passer du canal de Naucratis dans le grand bras du fleuve ou branche canopique, probablement près du moderne Selamun, où le canal rejoint encore le Nil » {Naucratis, Part I, 1886, p. 2). Ce canal, sur lequel M. Pétrie revient quelques pages plus loin (p. 10), était, d'après lui, d'une telle importance, qu'il y voit la principale raison, avec la proximité de Sais, du choix du site de Naucratis par les Grecs. « Avoir un quartier général de commerce où les grands vaisseaux pussent arriver, et d'où les bateaux légers, à faible tirant, du pays pussent faire les transports pour le commerce intérieur, situé sur un canal tranquille, toujours accessible pendant l'année, et libre des bancs mouvants du bras principal, était alors une considération capitale » (p.n). — (2) II, 97-98.
HERODOTE ET LA PERIODE DE L INONDATION y
voyageur, et il y a lieu de croire que l'itinéraire dont il y est question fut effectivement le sien. Sans doute il en décrit ailleurs un autre tout différent. « De la mer, dit-il, jusqu'à Héliopolis par le milieu des terres, l'Egypte est large, plate, bien arrosée et formée de limon. En remontant de la mer à Héliopolis... il y ajuste 1500 stades » (1). A l'examen, il n'est pas difficile de se rendre compte que ce dernier itinéraire ne fut pas celui d'Hérodote. Ce n'est pas en effet directement de la mer, mais de Memphis, qu'il s'est rendu à Héliopolis (2); d'autre part le vague de cette dernière description, constituée de trois ou quatre adjectifs (3), contraste singulièrement avec la précision de la première, où la vue des villes au milieu de l'inondation rappelle expressément et avec insistance à notre auteur les îles de la mer Egée, où les repères de la navigation et jusqu'aux villes traversées — villes grecques — sont indiquées avec tant de minutie. C'est à l'époque de la pleine inondation qu'Hérodote est venu en Egypte.
« En remontant à' Héliopolis à Thèbes, dit-il ailleurs, il y a neuf jours de navigation » (4). Héliopolis était encore, au temps d'Hérodote, une des cités importantes de la vallée du Nil; il a tenu à s'y rendre, d'autant plus que les habitants en avaient une réputation de science très répandue (5). Or il parait bien que pour lui Héliopolis était située au bord même du fleuve, qu'il l'a vue ainsi, puisqu'il suppute à partir de cette ville la durée de la navigation jusqu'à Thèbes. Cette particularité n'a pas été sans provoquer un étonnement profond. Comme, en fait, Héliopolis est en dehors du Delta, à six kilomètres du Nil vers l'est, on a été jusqu'à croire qu'il y avait eu deux villes de ce nom : l'une à l'est, et l'autre dans le Delta même, sur la branche sébennytique (6). C'est une
(i) II, 7. — (2) II, 3. — (3) H y a bien la précision de la distance de la mer à Héliopolis, mais cette mesure n'est évidemment pas le fait d'Hérodote; on en dira autant à propos des mesures de la Haute Egypte (cf. cidessous, p. 107-110). — (4) II, 9. — (5) II, 3.
(6) C'est la théorie de Gaucher : «La ville d'Héliopolis dont parle Diodore [I, 57], n'est pas la même que celle dont il est fait mention dans
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erreur: l'emplacement de l'antique Héliopolis, de la cité du Soleil-Râ, est bien connu ; un obélisque de Senouosrit 1er (Ousirtasenlor) en atteste encore le site, et il n'y avaitsûrement pas à une faible distance de là une autre localité du même nom, surtout si l'on songe à l'importance qu'elle aurait dû avoir pour justifier les données de l'historien. Pour d'autres, le langage d'Hérodote s'expliquerait parce fait qu'un canal dérivé du Nil devait aller jusqu'à Héliopolis (1). L'existence de ce canal n'est pas douteuse, et Strabon y fait une claire allusion (2), mais l'importance de ces canaux d'irrigation n'était pas telle, qu'à six kilomètres du fleuve ils pussent être confondus avec le fleuve lui-même (3). En réalité le voyageur grec a vu les eaux du Nil proches d'Héliopolis parce qu'il a connu la cité pendant l'inondation.
C'est pendant la même période de l'année qu'il visita vraisemblablement Memphis. D'après la description qu'il fait du site de la ville, celle-ci se trouvait dans une véritable « île artificielle » (4). Selon lui en effet, à cent stades environ au sud, une forte digue la protégeait en obligeant le fleuve à couler au milieu de la plaine étroite qui sépare la chaîne libyque de la chaîne arabique; à l'ouest et au nord, elle était flanquée de deux lacs creusés par Menés et communiquant
Hérodote, comme je le prouverai dans une dissertation particulière. Si M. d'Anville eût fait attention qu'il y avait en Egypte deux villes de ce nom, il n'aurait point reproché au père de l'Histoire de s'être trompé sur la différence des stades. » (Note 17 sur le livre II d'HÉRODOTE). Cf. du même auteur l'article Héliopolis dans la Table Géographique qu'il a annexée à sa traduction d'Hérodote. Les auteurs de la Description d'Héliopolis, p. 9-18 (dans la Description de l'Egypte, in-folio, Antiquités '.Descriptions, t. II, chap. XXI) ont montré qu'il n'y eut vers la pointe du Delta qu'une seule ville du nom d'Héliopolis, et en ont fixé définitivement le site au nord du village de Matarîyeh (à Tell Hassan). Les Égyptiens ont bien connu Aounou [An] du Nord (Héliopolis) et Aounou [An] du Sud, mais le nom grec de la seconde est Hermonthis.
(1) Description d'Héliopolis (1. 1.), p. 10. — (2) Strabon XVII, 1. 27.
(3) Les mêmes auteurs de la Description d'Héliopolis (1. 1.), p. 10-11, ajoutent : « Ne dit-on pas à présent que du Caire à Syout, par exemple, on remonte le Nil pendant plusieurs jours, bien que ces deux villes ne soient ni l'une ni l'autre sur ses bords? » Mais les distances ne sont pas comparables.
(4) L'expression est de Stein, ad Herod., Il, 99. 20.
HÉRODOTE ET LA PERIODE DE L'iNONDATION 11
avec le fleuve ; enfin à Test coulait le fleuve lui-même. Notre auteur remarque, comme s'il avait été frappé du danger, que, au cas où la digue du sud viendrait à se rompre, la ville serait menacée d'être submergée (1). Mais ce qui force particulièrement l'attention dansce texte, c'est la mention de deux lacs, à l'ouest et au nord, communiquant avec le Nil. L'emplacement de l'ancienne Memphis, dans le voisinage du village actuel de Mit-Rahînéh, à la hauteur de Bédréchéïn, ne révèle absolument rien de l'existence des deux lacs dont parle Hérodote (2). Il y avait bien dans le site quelques étangs, lacs sacrés qu'Apriès avait justement fait recreuser (3). Mais deux de ces lacs ou étangs sacrés n'étaient assurément pas de taille à délimiter, à protéger deux des faces d'une ville comme Memphis, car Hérodote les met clairement en parallèle avec le Nil lui-même « qui protège la ville à l'est ». Le lac du grand temple d'Amon ou celui du temple de Maout, à Karnak, peuvent faire juger des dimensions des plus considérables. C'est pourquoi il faut chercher ailleurs l'explication des données de l'historien. Lorsque aujourd'hui le voyageur, après avoir visité les ruines de Memphis, suit à l'ouest la haute jetée qui se dirige vers les pyramides de Saqqarah, il ne tarde pas à apercevoir dans la vallée qui borde la chaîne libyque le lit d'un canal desséché. C'est l'ancien lit du Bahr Yousouf, qui était lui-même à l'origine un bras du Nil. Au moment des hautes eaux, c'est-à-dire à l'époque où le canal s'emplit, toute la plaine située au-delà des digues qui entouraient Memphis était couverte. « En réalité, le lac de l'ouest était le Bahr Yousouf gonflé, et celui du Nord le cours septentrional du même bras s'écoulant au Nil dans un large flot » (4). Pour compléter cette explication, — car elle
(i) II, 99. — (2) « Les fouilles et la configuration du pays montrent qu'il ne peut être question de grands lacs autour de Memphis, quoique aux environs du Nil et près des temples aient été situés de petits étangs ». (W11 Di mann, Herodots zweites Buch, p. 3951.
(3) Cf. Maspero, Hist. anc. in-12, 7e éd. (1905), p. 799, d'après Brugsch, Monuments, t. I, pi. III, et Mariette, Monuments divers, pi 3o b.
(4 Wiedemann, Herodots zweites Bach, p. 395.
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n'indique pas clairement pourquoi Hérodote aurait parlé, non de cours, d'eau quelconques, mais précisément de lacs, — il suffit d'ajouter qu'il y a ici vraisemblablement le souvenir des étangs assez récemment recreusés par Apriès, et dont on a dû faire mention devant lui (1). Ainsi se justifie par
(i) Hérodote n'a pas écrit le livre II au moment même où il faisait son enquête en Egypte, par conséquent la confusion dans ses souvenirs est loin d'être invraisemblable. Lui-même fait remarquer que sa mémoire a pu être en défaut (II, 125). C'est par une semblable confusion qu'on peut rendre compte d'une erreur assez singulière relative à l'une des pyramides. D'après lui, la grande pyramide de Chéops, à la différence de celle de Chephren, aurait eu des chambres entourées d'eau comme une île; l'eau y aurait été amenée du fleuve par un canal construit à ce dessein (II, 124, 127). M. Sayce, à la sagacité duquel le parti à tirer de la description curieuse de Memphis semble avoir échappé, voit dans cette erreur de l'historien une preuve que celui-ci a visité l'Egypte pendant l'inondation (Journal of Philology, XIV, i885, p. 260). L'explication ne peut pas être celle-là. Le plateau rocheux recouvert de sable sur lequel s'élèvent les pyramides de Gizeh ne présente aucune trace de canal, et il est invraisemblable qu'un canal dérivé du Nil ait pu y être construit, puisque le plateau est situé à 4° mètres au moins au-dessus du fleuve, et à plus de 3o mètres au-dessus du niveau le plus élevé de l'inondation (Sayce le remarque lui-même, The ancient Empires of the Easl, Herodotos I-IFI p. iq4). Mais les pyramides dont a parlé Hérodote ne sont pas les seules. Sur la rive gauche du Nil, depuis Abou-Roach jusqu'à Méidoum, sur un espace d'environ 70 kilomètres, on en compte plus de quatre-vingts. Si celles de Gizeh ont leur partie souterraine incontestablement hors d'atteinte de l'infiltration des eaux, il n'en est pas de même de toutes. Lorsque M. Maspero entreprit en i883 d'ouvrir l'une des deux pyramides de Licht, l'eau jaillit sous le pic des ouvriers à cinq ou six mètres avant d'arriver à l'antichambre (Maspero, Premier rapport sur les fouilles exécutées en Egypte de 1881 à i885, dans les Etudes de mythologie et archéologie égyptiennes, I, p. i48). et quand M. Pétrie put pénétrer dans les chambres de la pyramide d'Hawara, attenante au fameux Labyrinthe (cf. Hérod.,11, i/j8), il trouva ces chambres remplies de boue et d'eau saumâtre (Fl. Pétrie, Kahun, Gurob and Hawara, 1890, p. 7). On n'ignorait pas dans la région de Memphis et du Labyrinthe les particularités de ce genre, — car la plupart des pyramides furent violées dès l'antiquité pharaonique, — et notre auteur n'a pas été sans en avoir connaissance (cf. Maspero, Hist. anc.^ I, p. 52i, note 2). S'il n'a décrit que les pyramides de Gizeh, c'est qu'elles sont les plus considérables, qu'il les a vues de près, et qu'elles se rattachaient aux légendes rapportées par lui; mais il en a sûrement aperçu un grand nombre d'autres, qu'il est impossible de ne pas apercevoir, et entendu parler de plusieurs d'entre elles. Plus tard, lorsqu'il rédigea son ouvrage, il y a eu confusion dans son esprit : il a rapporté à la pyramide de Chéops ce qu'il avait vaguement entendu dire de quelque autre, d'autant plus porté à commettre cette erreur que la pyramide de Chéops, étant la plus haute, lui a paru la plus profondément enfoncée dans le sol. Du
HÉRODOTE ET LA PÉRIODE DE L'iNONDATION 13
l'inondation la description du site de Memphis donnée par l'historien.
Une preuve encore plus sure que la période de l'inondation fut bien celle de son voyage se tire de sa description du lac de Mœris. « Le labyrinthe, dit-il, a beau être ce que je viens d'indiquer, quelque chose de plus merveilleux encore est présenté par le lac auquel on a donné le nom de Mœris et près duquel a été construit le Labyrinthe. Son périmètre est de 3,600 stades, c'est-à-dire de 60 schènes, longueur égale à celle de l'Egypte le long de la mer... Qu'il ait été creusé de main d'homme, c'est ce qu'il prouve de lui-même, car au milieu du lac précisément se dressent deux pyramides, ayant chacune cinquante brasses de hauteur au-dessus de l'eau et autant de profondeur au-dessous; l'une et l'autre supporte un colosse assis sur un trône... L'eau du lac ne provient pas de sources locales, car le terrain est par là terriblement aride; il la tire du Nil par un canal » (1). Le lac de Mœris, — dont le nom du reste ne correspond à celui d'aucun pharaon connu (2), — en tant que bassin artificiel n'a jamais existé. Depuis une vingtaine d'années que les fondations du Labyrinthe ont été vraiment découvertes (3), des fouilles multiples ont montré que le Fayoum, — immense bassin elliptique qui, haut de 8 mètres au-dessus du niveau du Nil à son extrémité sud-est, descend en plateaux successifs jusqu'à 18 mètres au-dessous de ce niveau à son extrémité nord-ouest, — était, à une époque très reculée, occupé en
reste, il importe de le remarquer, le chap. 127 montre clairement que le canal et l'eau entourant File étaient souterrains, par conséquent invisisibles : Hérodote parle ici de quelque chose qu'il n'a pas vu, ce qui rend la confusion encore plus probable. — On pourrait peut-être attribuer la confusion, mais moins vraisemblablement, semble-t-il, aux informateurs mêmes d'HÉRODOTE. Quoi qu'il en soit, l'erreur ne peut servir, comme le veut M. Svyce, à démontrer qu'HÉRODOTE ait visité l'Egypte pendant l'inondation.
(OU, i49> — (2) Tout le monde est d'accord à ce sujet. Quant à l'étymologie du mot, c'est soit mari, « le bassin », soit bien plutôt m-oiri, « le grand bassin ».
(3) Par Fl. Pétrie [Hawara, Biahmou and Arsinoe, 1889, p. 4 sqq. et pi. XXVI). Le site en avait été reconnu depuis longtemps.
14 CHAPITRE I. — DURÉE DU VOYAGE d'hKRODOTE
grande partie par un lac naturel, dont le Birket Qouroun est aujourd'hui le reste (1). Au temps de la XIIe dynastie, sur le site actuel du village de Biahmou, à quelques kilomètres au nord de l'antique Shodit (2), le pharaon Amenemhaït III, dont le temple funéraire devint par la suite le fameux Labyrinthe, fit élever devant un très ancien temple restauré par lui deux colosses sur deux énormes piédestaux Le temple était sans doute détruit à l'époque d'Hérodote; mais des deux colosses on a trouvé quelques débris en grès rouge, et les piédestaux, en leur place inchangée, tout mutilés qu'ils sont, font encore figure aujourd'hui (3). D'après ces données, « ce qu'Hérodote a vu, c'est l'inondation ; ce qu'il a pris pour les digues qui constituaient l'enceinte du
(i) Il ne saurait être question ici de reprendre une discussion prodigieusement longue. Le résultat en est ainsi exposé par Bénédite [Egypte [collection des Guides-Joanne] mise à jour pour iqo5, Appeud. III, p. 23-24) • « Le Birket el-Qéroun est aujourd'hui presque unanimement considéré comme l'ancien lac Mœris très réduit. La démonstration la plus sûre que cet ancien lac n'était pas le prétendu réservoir que l'ingénieur français Linant pacha plaçait près de l'entrée du Fayoum sur le second plateau, et dont il avait cru retrouver les restes, résulte des découvertes faites depuis vingt ans, dans cette même région, de ruines antiques qui auraient été ainsi noyées par les eaux. De plus, l'identification récemment établie de Bakkhias et de Dionysias, que le géographe Ptolémée place aux deux extrémités du lac, avec Oumm el-'Atl et Qasr Qéroûn (ou un point très voisin de cette localité), situés aux deux extrémités du Birket, prouve surabondamment l'identité du Birket avec le Mœris... Il est à remarquer enfin qu'aucune des six villes antiques voisines du Birket, fouillées par les Anglais Grenfell, Hunt et Hogarth (Theadelphia, Philoteris, Evhemeria, Dionysias, Karanis et Bakkhias) n'ont rien révélé dans leurs ruines d'antérieur au me siècle avant notre ère. Les terrains qu'elles occupaient étaient probablement abandonnés [depuis peu] par le lac lorsqu'elles furent fondées par Philadelphe. Ainsi pas de monuments ni de villes préptolémaïques dans toute la région du 3e plateau, ni même dans une grande partie du 2e, ce qui ne s'explique que par l'extension du lac dans cette région jusqu'à une époque assez rapprochée des Ptolémées ». — Quant à placer ou à étendre le Mœris dans l'Ouady Raiyân, au sud-ouest du Fayoum, la chose est impossible. « Le bassin secondaire du Wadi Rayan... n'a jamais eu aucun rapport avec le bassin du Fayoum dans les temps historiques, le sol s'élevant à plus de ioo pieds au-dessus du niveau du Nil entre les deux dépressions » (Fl. Pétrie, Hawara, Biahmou and Arsinoe, 1889, p. 1).
(2) Le dieu en était le crocodile Sovkou, d'où le nom de Crocodilopolis qui lui fut d'abord donné par les Grecs; plus tard, sous les Ptolémées, elle reçut le nom d'Arsinoë; c'est aujourd'hui Mèdinet el-Faijoum.
(3) Cf. Fl. Pétrie, Hawara, Biahmou and Arsinoe, p. 5/j.
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réservoir, ce sont les chaussées qui séparaient les bassins l'un de l'autre » (1); et les deux pyramides qu'il aperçut au milieu du lac, c'étaient les statues d'Amenemhaït III sur leurs bases monumentales en partie immergées (2). Il n'est pas jusqu'à l'étendue attribuée par lui à la nappe liquide, — plus du double de Fétendue du Fayouin, — qui ne témoigne qu'il a vu le lac dans le temps où l'Egypte était plongée sous les eaux.
Ainsi Hérodote se trouvait en Egypte pendant la période de l'inondation. Il faut rechercher maintenant s'il y séjournait encore lorsque le Nil, rentré dans son lit, découvre enfin la terre noire de la vallée, et rend aux Égyptiens la liberté de vaquer aux travaux des champs.
La description examinée plus haut du site de Memphis nous permet déjà d'avoir une opinion sur ce sujet. Hérodote a connu cette ville pendant l'inondation, et seulement pendant l'inondation. Or Memphis était la capitale de l'Egypte; c'est de ses prêtres qu'il invoque le plus souvent le témoignage (3); c'est de son vieux temple d'Héphaestos qu'il connaît le mieux le détail (4) ; c'est à ce temple que se rattache en grande partie l'histoire qu'il a racontée (5); c'est pour Memphis qu'est vraie la date fournie par lui du commencement de la crue (6); c'est pour Memphis également qu'est valable l'indication
(i) Maspero, Hist. anc, in-12, 7e éd. (1905), p. i3i.
(2) On peut se demander pourquoi ce plateau, dont Amenemhaït III n'aurait sûrement pas fait choix si l'inondation l'avait régulièrement couvert, était pourtant sous l'eau pendant une partie de l'année à l'époque d'Hérodote. Il est extrêmement vraisemblable que, « par suite du peu d'intérêt que prirent au Mœris les rois du 2e Empire thébain, le lac franchit peu à peu quelques-unes des digues qui le contenaient et recouvrit le quai sur lequel se dressaient les colosses de Biahmou » (Bénédite, l. 1., p. 24).
(3) II, •!, 3, 4, 10, i3. A partir du chapitre 99 ils sont sans cesse donnés comme garants de l'histoire racontée par Hérodote jusqu'au ch. 142. Leur témoignage n'est plus invoqué pour l'histoire postérieure à l'établissement des Ioniens et des Cariens en Egypte (ch. 1 54) .
(4) II, 99, 101, 108, 110, 121, i36, i53, 176. — (5) Cf. ci-dessus note 3. [6| Hérodote fixe le commencement de la crue au solstice d'été (II, 19).
C'est en effet vers le 18 juin que la crue commence à la hauteur de Memphis. Ou a déjà dit plus haut que le premier flot passe à la première cataracte dès la fin de mai.
16 CHAPITRE I. DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE
de la hauteur suffisante des eaux (1): bref, c'est à Memphis qu'il puisa le plus grand nombre de ses renseignements, et que, par conséquent, il fit le plus long séjour. Si l'on ajoute que, à cause de la situation géographique de la ville, il dut, après l'avoir quittée, y repasser nécessairement encore lors de son retour de la Haute Egypte, on se persuadera, — la description restant toujours exacte, — que c'est surtout pendant la période de l'inondation qu'il séjourna dans la vallée du Nil.
Mais il faut préciser davantage. Hérodote a cité un assez grand nombre de villes sises dans le Delta (2) : n'a-t-il pas pu, après être parti de Memphis, passer à visiter ces villes un temps assez considérable (3) ? En fait, il a dû se trouver encore dans la. Basse Egypte au moment de l'année où le fleuve rentre dans son lit. Parlant des habitants du Delta, « il n'y a personne, dit-il, qui dans le reste de l'Egypte ni au monde fasse produire la terre avec moins de peine : ils ne se fatiguent point à ouvrir des sillons avec la charrue, ils ne brisent point de mottes, ils ne donnent point au sol toutes ces façons auxquelles travaillent les autres hommes. Mais lorsque le fleuve de lui-même a inondé leurs champs et qu'il s'est retiré, chacun, ayant ensemencé sa terre, y lâche des pourceaux; lorsque ces animaux ont enfoncé les graines en les foulant, on attend le temps de la moisson » (4). Si Hérodote parle ici en témoin oculaire, comme il semble, il a vu nécessairement ce procédé de culture au moment où le Nil vient à peine de quitter la plaine. — C'est aussi au même
(i) II, i3 : « Maintenant si le fleuve ne monte pas de seize coudées ou de quinze au moins, il ne se répand pas sur les terres ». Voir à ce sujet Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 78 sqq.. notamment p. 80-81.
(2) Elles seront déterminées dans le chap. II du présent ouvrage.
(3) On montrera dans le dernier chapitre (itinéraire) qu'HÉRODOTE a visité dans la seconde partie de son séjour en Egypte les villes du Delta situées à l'est de la branche canopique.
(4) II, i4 — Il ajoute : « Après avoir fait fouler la moisson aux pourceaux on la rentre ». Ce détail en deux mots à la fin du chapitre est sûrement accessoire. Ce qui a frappé le voyageur, c'est la manière dont se faisaient les semailles.
HÉRODOTE ET LES PRODUCTIONS DE i/ÉGYPTE 17
moment qu'il faut rapporter ce qu'il dit de la saison où croissent le lotus et le papyrus (byblos). Dans la partie marécageuse du Delta, « lorsque le fleuve est dans toute sa crue et que la plaine est comme une mer », alïirme-t-il, « il pousse une grande quantité de lys » ; ce sont les « lotus », et il nous en décrit la forme, et il nous en indique la préparation culinaire, et il nous en caractérise la saveur; de même pour le papyrus, dont il ne connaît du reste que l'usage alimentaire (1). En réalité ce n'est pas en pleine inondation, c'està-dire en pleine hauteur et surtout en plein courant du fleuve que ces plantes peuvent naître : c'est seulement dans les eaux tranquilles des marécages que le Nil forme en se retirant.
Si Hérodote a vu l'Egypte dans l'arrière-saison de l'inondation, il ne l'a pas vue longtemps après le début de cette période. On pourrait insister sur ce fait qu'il a prêté à tout le Delta un mode de labourage dont un séjour plus long lui eût montré le peu d'extension (2), et plus encore sur cet autre, qu'il n'a guère parlé des produits agricoles du pays : il y a mentionné la dourah (3) ; par contre il y a nié l'existence de la vigne (4); selon lui, les Egyptiens avaient horreur du blé (5) et des fèves (6) : erreurs aussi surprenantes qu'incon-
(i) II, 92.
(2) II, il\. — La facilité du travail des champs dont parle Hérodote est exceptionnelle, elle ne peut convenir qu'aux cantons moyennement élevés du Delta, — ils ne sont pas très nombreux, — et encore dans les années d'inondation normale. Dans tout le reste du pays, un travail plus ou moins constant d'irrigation au moyen de « chadoufs » et de « sakkiehs » est nécessaire, ainsi que le labourage à la charrue. Toutefois si les opérations étaient généralement en plus grand nombre que ne l'a indiqué Hérodote, il n'en reste pas moins que le piétinement par les animaux était souvent l'une d'entre elles. Voir sur ce dernier point Maspero, Études égyptiennes, t. II,i888, p. 71-72.
(3) II, 36, 77. — C'est bien de la dourah qu'HÉRODOTE parle; cf. Wiedemann, 1. 1., p. i58.
(4) II, 77. Il reconnaît que les Egyptiens buvaient du vin de raisin (II, 37, 60), mais il a cru sans doute que ce vin était d'importation étrangère
Icf. III, 6).
(")) II, 36. Il ajoute que les Égyptiens ont horreur de manger de l'orge; toutefois auch. 77 il indique quils en faisaient de la bière; il ne dit rien de tel pour le blé. — (6; IL 37.