‹ La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en ÉgypteChapitre 62 sur 93 · II. LA (( VILLE D'HERMES · texte numérisé non relu

II. LA (( VILLE D'HERMES

limpidité particulière, ce n'est pas du Labyrinthe qu'il a pu essayer de vérifier sommairement ce qu'on lui en rapportait. Il a fallu qu'il s'en approchât à une distance sensiblement inférieure dans la direction même de Shodit; il a été amené ainsi pour le moins aux environs immédiats de cette localité, qui du reste était la seule de quelque importance dans tout le pays; c'est pourquoi il est invraisemblable qu'il n'ait pas visité « la Ville des Crocodiles ».

§ II. La « Ville d'Hermès ».

A revenir dans la vallée du Nil délimitée par les deux chaînes de montagnes, la première ville au sud de Memphis dont on trouve la mention dans Hérodote est « la ville d'Hermès » ou Hermopolis. Tout ce qu'il nous en apprend tient dans la proposition suivante : « C'est dans la ville d'Hermès qu'on donne la sépulture aux ibis » (1). Il n'est pas exact que tous les ibis de l'Egypte y aient été ensevelis, car on en a retrouvé de nombreuses momies ailleurs, notamment à Thèbes, à Abydos, à Saqqarah(2) : il faut penser dès lors que c'est dans le voisinage même d'Hermopolis qu'il a puisé son information. En fait, sur l'emplacement de la cité, l'antique Shmounou, à l'ouest des amas de décombres qui gisent au nord du village d'Ashmoûnéïn, on voit encore un cimetière d'animaux d'où des singes et surtout des ibis ont été exhumés en nombre considérable.

Pourtant il ne semble pas qu'Hérodote ait séjourné à Hermopolis ou seulement qu'il s'y soit arrêté. Ce qui tend à le démontrer, c'est que le nom en est jeté une seule fois, et par hasard, dans un chapitre relatif à la sépulture des animaux sacrés; c'est aussi que, du dieu de cette cité, — Thot assimilé à Hermès, — l'un des plus considérables de toute l'Egypte, Hérodote ne nous a rien appris. Dieu lunaire, et par là dieu du calendrier, à qui précisément le premier mois

(i) II, 67. — (2) Voir Wiedemann, Herodots zweites Buch,p. 293.

de Tannée était consacré ; — dieu de la mesure, et par là dieu de la justice, des nombres et des sciences ; — dieu de l'écriture, et par là maître des grimoires et de la médecine ; — compagnon d'Osiris dans sa campagne civilisatrice à travers l'Egypte entière ; — conseiller et guide d'Isis lorsqu'elle s'en fut à la recherche du corps de son époux ; — arbitre dans la querelle d'Horou et de Sit ; — protecteur des défunts et peseur des cœurs devant le tribunal du dieu des morts, — Thot, grâce à son omniscience, à son rôle dans la légende osirienne et à son caractère funéraire, était une divinité essentiellement populaire ; de tout le panthéon égyptien, aucun dieu, saufRâ et Osiris, n'est plus souvent mentionné ; les Grecs eux-mêmes reconnurent en lui le dieu de l'intelligence, que célébra Platon, et qu'honorèrent les Néoplatoniciens sous le nom d'Hermès trismégiste (1). Or Hérodote, instruit pourtant, semble-t-il, des principaux traits du mythe osirien (2), n'a rien su de lui, que son nom grec, attribué à une ville et à un temple (3). Il a sans doute parlé avec quelques détails des ibis (4), qui, nous le savons par d'autres témoignages, étaient consacrés à ce dieu (5); mais, de son aveu même (6), les ibis étaient vénérés dans l'Egypte entière, où, au rapport de Strabon, pullulant par les villes, fouillant dans les carrefours les amas de détritus, souillant tout ce qu'ils trouvaient à leur convenance, ils se rendaient insupportables avec impunité (7); Hérodote n'ignorait pas de reste que qui tuait un ibis n importe oit, fût-ce involontairement, était puni de mort (8). Ce n'est donc pas nécessairement à Hermopolis qu'il a été renseigné à leur sujet. Si l'on ajoute

(i) Voir sur Thot-Hermès les données d 'Hérodote comparées aux données égyptiennes dans C. Sourdille, Hérodote et la religion de V Egypte : comparaison des données..., p. 202-207.

(2) Voir C. Sourdille, 1. 1., p. 69-70, 88, 3qi (toutefois cf. p. 3p,7-3()8 du nié me ouvrage).

(3) Hérodote fait mention d'un temple d'Hermès à Bubastis, 11, i38. — (4) Hérod., H, 70.

(5) De même les singes (Thot cynocéphale), dont Hérodote n'a pas dit un mot.

(0) II, 70. — (7) Strabon, XV11, 2. l\. — (8) 11, 05.

§§ III-IV. CHEMMIS ET NEAP0LIS 151

que la ville n'était pas située directement sur le fleuve, mais en était distante d'au moins 6 kilomètres, que, quelque rôle important qu'elle eût joué autrefois dans l'histoire religieuse (1), elle n'avait rien qui attirât particulièrement Le touriste, il apparaîtra comme tout à fait vraisemblable qu'Hérodote, certainement avare de son temps, a passé sans s'y arrêter ; et puisque d'une part il a été sûrement renseigné dans le voisinage, que d'autre part il ne connaît que les noms grecs de la ville et de son dieu, il faut chercher la source de cette courte information dans un milieu grec assez peu éloigné, que nous allons précisément rencontrer tout à l'heure.

§§ III-IV. CHEMMIS ET NÉAPOLIS.

Si ce qu'Hérodote rapporte de la « ville d'Hermès » ne prouve pas avec évidence qu'il ait voyagé dans la Haute Egypte, du moins n'apercevons-nous rien la qui puisse faire douter de ce voyage. Il n'en va pas ainsi pour les données qui concernent la ville de Chemmis.

« L'éloignement des Egyptiens [pour les coutumes de tous les autres peuples et en particulier pour celles des Grecs] est général, sauf à Chemmis, grande ville du nome de Thèbes, près de Néapolis. Il s'y trouve un temple de Persée, fils de Danaé ; ce temple est carré, entouré de palmiers; les propylées de pierre en sont très grands; contre ces propylées se dressent deux grandes statues de pierre ; dans le péribole [ou espace circonscrit par le mur d'enceinte] est un sanctuaire qui renferme une statue de Persée. Au rapport des gens de Chemmis, Persée apparaît souvent dans le pays et souvent dans le temple; on y trouve [alors] une de ses sandales, et après qu'elle s'est manifestée, l'Egypte est prospère. C'est là ce qu'il disent. Voici ce qu'ils font, à la manière des Grecs,

(i) Sur le système théologique d'Hermopolis et son influence voir G. Sourd ille, Hérodote et la religion de V Egypte : comparaison des données..., p. 46-47.

en l'honneur de Persée : ils établissent une lutte gymnique avec tous les concours qu'elle comporte, proposant pour prix du bétail, des manteaux et des peaux. Comme je leur demandai pourquoi ils étaient les seuls à qui Persée eût coutume d'apparaître et pourquoi ils se distinguaient du reste des Egyptiens en établissant une lutte gymnique, ils me répondirent que Persée était originaire de leur cité; selon eux, en effet, Danaos et Lyncée étaient des gens de Chemmis qui avaient fait voile vers la Grèce, et ils énuméraient toute la suite de leurs descendants jusqu'à Persée. Ils ajoutaient que Persée, étant venu en Egypte pour le motif que disent les Grecs, c'est-à-dire pour enlever de Libye la tête de la Gorgone, était passé par leur ville, où il avait reconnu tous ses parents; que c'était après avoir appris le nom de Chemmis, informé par sa mère, qu'il était venu en Egypte, et que c'était par son ordre qu'eux-mêmes célébraient une lutte gymnique en son honneur » (1).

A lire ce long chapitre, le sentiment qu'on éprouve tout d'abord est une véritable stupeur. La ville de Chemmis dont parle ici Hérodote est sans aucun doute la Khem-Mîn des Egyptiens, aujourd'hui Akhmîm, dont le dieu était Minou. Or l'ithyphallique Minou ne semble présenter aucun rapport avec le Persée des Grecs (2), et nous voyons que, plus justement, les autres auteurs anciens l'ont assimilée Pan (3). D'autre part il est absolument impossible d'admettre que les Égyptiens qui habitaient Chemmis aient jamais raconté cette légende de Persée, de sa famille , de ses exploits, dont tout jusqu'aux moindres détails est évidemment grec. Il n'est pas jusqu'à la mention de Néapolis comme ville proche de Chem-

(i) H, 91. — (2) Voir à ce sujet C. Sourdille, 1. 1., p. 207-212.

(3) Ainsi Diodore (ttôXiç Ilavoç [I, 12] et Ilavoç irdXiç [I, 18], où il voit la traduction de l'égyptien Xe\j.\iûi)^ Etienne de Byzance (v. Ilavbç itoXiç), la Table de Peutinger (Panopoli), etc. Ptolémée, IV, 5. 32, dit Ilavo7roXtTY)ç vojaoç, mais llavàjv tuoXiç (Mùller-Didot, p. 723); Strabon (XVII, 1. 41) dit également Ilavàiv tcoXiç, de même Agatharghide, Geographi graeci minores, éd. Mùller-Didot, I, p. 122). Sur l'origine de cette dernière expression voir Plutarque, De Iside et Osiride, il\.

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